«La trace ou la cicatrice: prémisses d’une littérature». Avant Propos | Habib Tengour, Le vieux de la montagne, Sultan Galièv, L’épreuve de l’Arc, Gens de Mosta
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Habib Tengour   
// Habib Tengour Habib TengourEtant moi-même partie prenante de la littérature algérienne, je ne vais pas l’aborder doctement. Il ne s’agit pas pour moi de brosser un tableau exhaustif en me retranchant dans une neutralité savante. Je serai au contraire partiel et partial pour cerner cette notion de littérature féconde à travers l’exemple algérien. C’est pour moi l’occasion de me replonger dans ces «espaces de liberté» comme l’écrivait Dib qui m’ont ouvert au monde. Parce que le champ a été tourné et retourné maintes fois et depuis longtemps, il peut donner ses fruits. Paradoxalement, la crise qui secoue le pays aujourd’hui se comprend mieux à la lecture des premiers écrivains algériens. La relecture élargit l’horizon des textes ; elle les incruste en mémoire.

J’appartiens, me semble-t-il, à la troisième génération d’écrivains algériens.

Souvent, les classements universitaires pêchent par un souci de rangement catégorique, enfermant les auteurs dans une case, ce qui ne rend pas vraiment compte de la dynamique littéraire. La périodisation par rapport aux événements politiques, Novembre 54, l’Indépendance, la Révolution agraire, le terrorisme, etc. occulte l’autonomie du champ littéraire et brouille la lecture en la réduisant à la conjoncture et à l’anecdote.
De plus, le découpage reste étanche, ce qui complique la visibilité du champ.

Pour dire vite les choses, la première génération, celle des «fondateurs», commence à publier des textes au lendemain de la seconde guerre mondiale. Dans cette catégorie se retrouvent tous les grands noms de la littérature algérienne : Mouloud Feraoun, Mouloud Mammeri, Mohammed Dib, Kateb Yacine, Jean Sénac, Jean Amrouche, Jean Pélégri, etc.
Pour tous ces auteurs, la difficulté résidait dans l’absence de modèle «national» pour (se) dire dans une authenticité d’écriture. Ce n’est jamais évident d’être à l’origine car tout est à inventer. Ne pouvant s’ancrer «naturellement» dans la littérature française, l’écrivain va nomadiser dans d’autres littératures, telles l’américaine, la russe, l’espagnole, la grecque antique, etc. pour trouver sa voix(e). Il va aussi interroger la tradition orale maghrébine pour retrouver ses racines.
 
«La trace ou la cicatrice: prémisses d’une littérature». Avant Propos | Habib Tengour, Le vieux de la montagne, Sultan Galièv, L’épreuve de l’Arc, Gens de MostaLa deuxième génération, que je qualifierais de «prédateurs», publie dans les années soixante. Elle comprend des auteurs comme Rachid Boudjedra, Mourad Bourboune, Nabile Farès, Malek Alloula, etc. Ce qui les caractérise c’est le rejet du legs ou en tout cas une attitude critique par rapport aux anciens. Ces auteurs n’ont pas la naïveté de leurs prédécesseurs face à la vertu de l’écriture. Il vont s’échiner par un examen minutieux des repères à sortir leurs mots de la tribu. Ils s’inquiètent de la forme.
(La figure d’Assia Djebbar est exceptionnelle en tant que première écrivaine algérienne . Elle est à cheval sur les deux générations tant par le style et la thématique. Elle rejoint avec le témoignage dans Le Blanc de l’Algérie les préoccupations de la quatrième génération.)

La troisième génération, la mienne, naît à la littérature dans les années soixante-dix. Si le terme ne prêtait à confusion dans la situation présente, je dirais qu’elle est celle des «conciliateurs» en ce qu’elle essaiera de se trouver en reprenant en charge l’héritage et en s’ouvrant à « l’universel ». Il y a Tahar Djaout, Rachid Mimouni, Rabah Belamri, Youcef Sebti, etc.
Marginalisés par le pouvoir politique, les écrivains de cette génération retrouvent le plaisir du texte et innovent en explorant, solitaires, les chemins de la tribu. Beaucoup ont payé de leur personne l’audace de dire.

La quatrième génération qui voit le jour dans la tourmente que traverse le pays, me paraît, peut-être à tort, se situer dans la rupture par rapport au «programme» d’écriture de celles qui l’ont précédée. Elle se complaît dans la tabula rasa. Les critiques journalistiques parlent de littérature de témoignage ou de littérature de l’urgence, comme si les littératures précédentes n’était ni dans l’urgence ou dans le souci de témoigner!

Ce déroulement ne cherche pas à figer les différents protagonistes dans une génération. Il y a au contraire une circulation intergénérationnelle et un repositionnement permanent de chacun. Pour ne prendre qu’un exemple, Mohammed Dib est à lui seul, quand on examine attentivement sa production littéraire, représentatif des quatre générations, renouvelant sans cesse son écriture et sa thématique.
 

 
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