Pour Ali Malek: bleu est Alger, vert est Paris | Daikha Dridi
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Daikha Dridi   
 
Pour Ali Malek: bleu est Alger, vert est Paris | Daikha Dridi
Pas à l’aise dans le monde, c’est un peu comme ça qu’on pourrait résumer Ali Malek; un grand corps un peu gauche, une tête souvent enfoncée dans les épaules, un visage habité par un froncement qui a l’air éternel comme si une douleur lancinante le traversait pour la vie. Il est aussi grand qu’il donne l’air d’être noué, et la première chose qu’on a envie de lui demander, même si on le voit tous les jours, c’est s’il a mal quelque part.
Peut-être cette impression est-elle accentuée par le sentiment qu’il est constamment aux aguets, dans une ville devenue hostile, dans un pays qui s’est refermé sur lui comme un piège et où il est considéré en «situation irrégulière» depuis plusieurs mois. On peut penser, à l’écouter parler, que Ali Malek s’estime en «situation irrégulière» depuis trente-cinq ans, c’est à dire depuis qu’il est né, pas du bon côté de la barrière, dans un village de Kabylie où la seule perspective qui s’offrait à lui était de mourir doucement, sûrement, d’ennui et de désespérance. Contrairement à la grande majorité des auteurs, et des artistes en général, qui adorent parler d’eux-mêmes, ce n’est pas chose facile que de faire parler Ali Malek de lui-même. D’abord parce qu’il a une curiosité qui se déploie comme un filet dont il devient difficile, au fur et à mesure que la conversation avance, de se dégager, ensuite parce qu’il a tendance à vouloir se banaliser à tout prix. Avec un sourire désabusé, il vous dira: «Ma mère fait un travail extrêmement intéressant, elle est femme au foyer, c’est très original, quant à mon père, disons qu’il est agent de bureau, et moi j’étais fonctionnaire dans une administration et je suis parti d’Algérie pour des raisons on ne peut plus banales que celles qui poussent tous les jeunes Algériens à partir: tu es pauvre, tu n’as pas de maison, tu veux te marier et c’est impossible…».
Pourtant, «banal» est un adjectif qui lui va très mal.
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De tous les écrivains algériens de la nouvelle génération, il est celui qui est le plus à part, le plus spécial, celui sans doute dont les récits ont le plus de tempérament. Mais ce n’est pas tout. La lecture de son recueil de nouvelles,
Bleu mon père, vert mon mari, ou son roman Les chemins qui remontent, fait naître le sentiment diffus que ce qu’on a entre les mains n’est que l’avant-goût d’une œuvre encore en incubation. Bref, Ali Malek ne fait pas partie de ces écrivains dont on sent, une fois lue une seule de leurs œuvres, qu’ils ont déjà tout dit. C’est un auteur qui réussit le tour de force de faire de l’ennui une source d’inspiration aboutie dans son dernier roman, Les chemins qui remontent, édité par Barzakh en 2003, et dont le titre est à la fois un clin d’œil et un hommage à Mouloud Feraoun. «Quand j’étais jeune, Mouloud Feraoun a été très important pour moi, j’ai appris par cœur des passages entiers des «Chemins qui montent», dit Ali Malek qui a rencontré la littérature, notamment les grands classiques algériens, tels Mohamed Dib, Kateb Yacine, Mouloud Mammeri, dans la bibliothèque municipale de son village lorsqu’il était adolescent. Et si aujourd’hui encore il voue à ces «aînés de la littérature algérienne» respect et considération, il ne sait en revanche pas s’il y a vraiment un lien entre ce qu’ils ont produit et ce que lui écrit aujourd’hui. «Sur le plan littéraire, je suis un pur produit de la guerre civile, comme j’imagine que le sont tous les gens de ma génération», dit-il spontanément, faisant référence à son recueil de nouvelles Bleu mon père, vert mon mari, paru en 2002 chez les mêmes éditeurs, où pourtant il n’est absolument pas fait mention directe aux violences et à leurs protagonistes. Ces nouvelles ont été écrites dans les années les plus noires qu’a vécues l’Algérie dernièrement, en 1994-95, mais elles sont l’aboutissement d’un processus que l’auteur a encore aujourd’hui du mal à expliquer. «Je n’ai aucune histoire personnelle liée à la guerre, mais je me sentais profondément blessé par toute cette fureur, j’avais envie de raconter tout ça, de témoigner», explique-t-il. Il a d’abord commencé par écrire «un roman sur la guerre civile», inspiré d’événements réellement survenus dans les villages alentour, «un roman de fiction mais dont les protagonistes étaient des islamistes, des militaires, le FIS, les généraux algériens, etc.». Une fois achevée l’écriture de ce livre, «je suis resté sur ma faim, je ressentais encore un manque, le besoin d’écrire quelque chose qui viendrait en complément, c’est comme ça que j’ai écrit ces nouvelles comme une sorte de parabole. Aujourd’hui je crois que c’était juste un prétexte pour parler de l’Algérie et de ce qui nous arrivait, pendant longtemps y a des trucs que tu absorbes et puis arrive un moment où ça te presse de l’intérieur et il faut que ça sorte».
Le roman en question, qui ressemble probablement à des dizaines d’autres publiés au lendemain de la guerre, n’a jamais vu le jour, mais les nouvelles de Ali Malek, qui sont bien plus que de simples paraboles sur la guerre, ont été éditées comme l’annonce de la naissance d’un auteur très particulier.
Parce qu’il est inconcevable aujourd’hui dans son pays de vouloir vivre décemment tout en n’étant qu’un romancier, Ali Malek s’est arraché à l’univers familier qu’il aime tant décrire et raconter, sa terre et ses gens et «c’est retourner en Algérie, dit-il, qui est devenu un rêve maintenant». Mais en dépit de l’éloignement et de la pénible vie que lui fait mener Paris, Ali Malek n’est pas sevré, il continue d’écrire, c’est, soupire-t-il, «un engrenage»; une faim perpétuelle qui sonne comme une bonne nouvelle pour nous autres lecteurs. Daikha Dridi
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