Rencontre avec Anilda Ibrahimi | Federica Araco, Anilda Ibrahimi
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Federica Araco   
Après des études de lettres à Tirana, elle quitte en 1994 l’Albanie pour s’installer dans un premier temps en Suisse, et à partir de 1997 en Italie. Elle travaille pendant plusieurs années comme journaliste, et s’occupe jusqu’en 2003 de droits de l’Homme auprès du haut commissariat Italien pour les réfugiés. Elle a réalisé divers projets culturels, parmi lesquels plusieurs anthologies et recueils poétiques d’auteurs des Balkans et de la Méditerranée.

Rencontre avec Anilda Ibrahimi | Federica Araco, Anilda Ibrahimi Son premier roman, Rosso come una sposa, (Rouge comme une épouse), édité chez Einaudi en 2008, a obtenu des prix littéraires prestigieux tels que l’Edoardo Kihlgren-Città di Milano, le Corrado Alvaro et le Giuseppe Antonio Arena. Il sortira en France chez Books Magazine prochainement.
Pensé en albanais et écrit dans un italien spontané et brillant, ce roman retrace l’histoire d’une famille, du début du XXème siècle jusqu’au seuil du XXI ème, avec en toile de fond une Albanie à la fois dynamique et insaisissable. De ses multiples contradictions s’échappent des personnages au passé flou traversée le fil des souvenirs.
Comme dans une mosaïque aux couleurs vives, hommes et femmes ont leurs destins imbriqués dans ces maisons de pierre blanche encastrée, entre les monts, dans un village nommé Kaltra, “azur”, comme le torrent qui le sillonne. Ce monde archaïque qui sent le raki et le coing, le café turc et le blé fraîchement coupé nous apparaît à la fois familier et lointain, avec ses valeurs ancestrales.
La seconde partie du roman, qui se déroule à Valona, est vue par le regard attentif et curieux de la jeune Dora, descendante d’une longue filiation féminine. Empreinte d’une ironie sensible et intelligente, elle va recomposer et conserver la mémoire familiale, en la restituant à travers une narration composite et mouvementée, immédiate et dynamique comme les profondes transformations de la modernité qui secoue l’ordre établi de la tradition.

Rencontre avec l’auteure

La première partie de votre roman renvoie à un système de valeurs ancestrales liées au monde paysan. Son genre est parfois très proche du du vérisme italien(1). De quelle façon le goût du lectorat, attiré par un certain exostisme folflorique, a-t-il accueilli, et peut-être mal interprété, votre choix littéraire?

J’aime bien ce rapprochement avec ce courant littéraire italien qui a fortement influencé mes lectures empruntées à la littérature étrangère. C’est la première fois que l’on opère ce parallèle avec lequel je suis pleinement d’accord, alors qu’à propos de cet ouvrage la critique a parlé plus volontiers de réalisme magique. C’est peut-être sur ce malentendu qu’a pu se greffer l’impression d’un certain exotisme qui n’a pourtant rien à voir avec la nature de ce roman.
En effet, les modalités de la narration et le développement de l’histoire dans ce récit excluent a priori le type de public en quête d’exotisme. Bien sûr je n’ai pas fait une étude sur mon lectorat, mais j’ai eu un contact très direct avec de nombreux lecteurs. Aussi, je pense pouvoir affirmer que ce n’est pas l’exostisme qu’ils recherchent en lisant mes livres. En revanche, ils ont la curiosité d’approfondir certaines similitudes entre les cultures, comme par exemple les lamentations funèbres que l’on retrouve également en Sicile ou ailleurs en Méditerranée. D’ailleurs, les concepts qui les ont le plus frappés concernent la retransmission de savoirs entre mère et fille.

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Anilda Ibrahimi
Votre récit nous met face à de fortes personnalités féminines et à une structure matriarcale solidement enracinée. Comment le rôle de la femme en Albanie a-t-il changé au cours du siècle dernier ? Et que dire de la condition féminine aujourd’hui dans ce pays?

Je pourrais vous répondre d’un trait en vous disant que c’est l’avènement du communisme qui a permis la transformation de la condition féminine parce qu’il a refondé la famille sur des bases paritaires, comme en attestent les lois et les décrets d’alors. Et en disant cela, je dirais sans doute une chose exacte. Exacte mais incomplète. En ce qui concerne l’Albanie, y compris l’Albanie archaïque dont s’inspire mon roman, il ne faut pas se laisser avoir par les idées préconçues, tracées d’avance. A cette époque la répartition rigide des rôles à l’intérieur de la famille et dans les sphères du pouvoir faisait que patriarcat et matriarcat coexistaient de fait, là où la mère était souveraine dans certains domaines, le père l’était dans d’autres. Enfin de compte, plus que d’instaurer la parité entre les sexes, le communisne a tenté d’abolir cette subdivision rigide dont l’écho nous est parvenu.

Vous n’aimez pas être assimilée à ce que l’on appelle la “littérature migrante”, et pourtant dans vos textes, tout évoque le mouvement, le voyage, le désir de découvrir de nouveaux pays où reconstruire sa propre existence…
Je n’aime pas beaucoup les étiquettes de manière générale. Et puis quand quelqu’un m’expliquera enfin ce que signifie vraiment le concept de “littérature migrante”, je pourrais alors dire si j’en fais partie ou pas. Il y a sûrement une vérité de fond dans cette définition : cette nouvelle langue apprise à l’âge adulte qui nous fait entrer dans la littérature, et pourtant je me demande, au delà de la langue, ce que j’ai en commun avec les autres écrivains venus d’Afrique, d’Amérique latine ou d’Asie? S’il est vai que tout les écrivains sont influencés dans leurs productions par le contexte socio-culturel dans lequel ils ont évolué et qui ressort dans ce qu’ils écrivent, franchement en dehors de cela j’ai beaucoup de mal à comprendre comment cette définition peut tenir debout. Cela faisait peut-être sens au début des années 1990 quand les premiers migrants commencèrent à écrire leurs témoignages en italien et que cela servait à raconter la nouvelle société multiéthnique en train de naître. Mais, moi fondamentalement, je ne m’inscris pas dans une littérature de témoignage, ni même de dénonciation.

Votre roman a eu un franc succès en Italie. Comment a-il été perçu par le lectorat italo-albanais ?

Je me contenterais de parler d’un excellent accueil du public italien. Pour ce qui est des Albanais en Italie, ils appartiennent à une communauté qui s’est camouflée dans le paysage humain italien et avec laquelle il est très difficile de rentrer en contact, c’est pourquoi je n’ai pas eu d’échange direct avec eux. Je pense et j’espère que le livre leur a plu. Mon roman est dépourvu de ces sentiments contradictoires que l’on éprouve habituellement vis à vis du pays que l’on a quitté, avec sa cohorte de revendications, de règlements de compte à distance, d’amours et de haines…J’ai l’impression d’avoir dépassé tout cela, et quand bien même je n’y serais pas parvenue, je me fais une idée trop élévée de la littérature pour m’en servir à me libérer de mon passé.

Votre roman a-t-il été traduit en albanais?

Pas encore.

Au printemps votre troisième roman sortira en Italie, de quoi parle-t-il?
Il s’agit d’une histoire sur la dimension inéluctable des liens de sang. Il y est question de famille où le charnel et le psychologique finissent par coincider, où la figure de la mère déclenche une quête vaine. La maternité n’est jamais perçu comme un leg culturel mais plutôt omme l’origine même de l’identité culturelle.

…Et la poésie ?
Elle peut attendre. Pour le moment je me consacre au roman.. D’ailleurs qui sait si j’aurais été une bonne poétesse? Mon passé poétique ressemble à celui de tant de jeunes qui ont cru à dix-huit ans qu’ils étaient de grands poètes…


Federica Araco
Traduction de l’italien vers le français Nathalie Galesne
12/04/2012