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Avant de nous interroger sur les priorités actuelles, portons un moment notre regard sur ce qui a été réalisé dans le cadre du PEM.
Dans la déclaration de Barcelone, l’objectif général du Partenariat euromed est défini de manière très claire: «faire du bassin méditerranéen une zone de dialogue, d’échanges et de coopération». Ceci exige entre autre «la promotion d’une meilleure compréhension entre les cultures». En effet, l’Europe entretient avec la Méditerranée des liens privilégiés «forgés par le voisinage et par l’histoire». Cette reconnaissance de la géographie et de l’histoire fonde le programme commun que se donnent les 27 Etats signataires. Programme riche de promesses puisque le troisième volet de la déclaration cite expressément à côté d’une politique durable en matière d’éducation, d’échanges culturels, de dialogue, l’épineuse question de la mobilité, problème qui allait devenir de plus en plus aigu et que l’on s’engage à résoudre «notamment par l’amélioration des procédures administratives». De plus la «contribution essentielle» de la société civile est affirmée pour la première foi comme un élément essentiel du rapprochement entre les Méditerranéens.
Des observateurs attentifs ont fait remarquer que la place accordée à la culture dans le dispositif imaginé à Barcelone n’était pas aussi centrale dans les premières versions du texte de la déclaration (qui datent du printemps 1995) et qu’il a fallu l’obstination d’un certain nombre de «méditerranéistes» pour faire évoluer la rédaction jusqu’à sa version finale.
Mais ce qui constitue une innovation de taille est l’association de «société civile» et de «culture» dans le troisième volet, comme si on reconnaissait explicitement que le dialogue des cultures est d’abord un dialogue entre les sociétés et qu’il n’est ni du ressort exclusif des Etats ni de celui des élites, de part et d’autre de la mer.
Bien entendu, les sociétés civiles euro-méditerranéennes n’avaient pas attendu la Conférence de Barcelone pour investir le champ de la coopération culturelle par une multitude d’initiatives qui ont tissé la toile des échanges en Méditerranée. Une partie significative de ces initiatives avait bénéficié même du soutien financier de la Commission européenne, dans le cadre de la Politique méditerranéenne rénovée (1990-95) qui prévoyait des dispositifs d’aide à la coopération décentralisée (entre médias, entre collectivités territoriales, entre universités): c’était les «programmes med». D’autres projets, certains de taille très modestes, trouvaient leur financement directement auprès des services de Bruxelles, il s’agissait de ce que l’on a appelé les micro-actions: ce mode souple et flexible de financement a été aboli progressivement, au profit des dispositifs beaucoup plus contraignants que sont les «programmes régionaux».
Dans le domaine de la culture et des échanges humains on peut distinguer trois moments dans la conception et la réalisation des cadres de la politique euro-méditerranéenne en matière culturelle: le lancement des «programmes régionaux» (1996–1999), l’ouverture aux pays méditerranéens des programmes culturels et éducatifs européens (à partir de 2002) et la création de la Fondation Anna Lindh pour le dialogue des cultures (décidée en 2002, et inaugurée au printemps 2005).
Les programmes régionaux euromed.
Dès le printemps 1996, les ministres de la Cultures du PEM se réunissent pour la première fois, sur le thème du patrimoine méditerranéen, à Bologne (Italie). Il en résultera le premier programme régional, Euromed Héritage. Le passé, on l’a vu, est considéré comme le socle du projet culturel euromed, on ne sera donc pas étonné que les ministres du Partenariat inaugurent leur action par ce thème consensuel. Echange de savoir-faire techniques, formation, inventaire, valorisation et tourisme sont au menu de ce programme. Doté d’une enveloppe relativement conséquente (€ 17,2 millions pour le premier exercice 1997-2003, € 30 millions pour le deuxième 2001-2008 et € 10 millions 2003-2008) il a financé 36 projets régionaux, la majorité d’entre eux bénéficiant d’une subvention d’environ € 3 millions. Peu de société civile au rendez-vous d’Euromed Héritage puisque les projets sont menés pour la plupart par des universités et par les ministères de la Culture ou leur émanations. Plus grave encore, tous les chefs de file des projets bénéficiaires sont Européens.
Conçu en 1997 et lancé en 2000, Euromed Audiovisuel (€ 20 millions) a financé six projets axés sur la production, la circulation, la conservation et la distribution de films européens et méditerranéens. Un nouveau programme a été annoncé pour la période 2005-2007, doté de € 15 millions, qui portera d’avantage sur les questions d’équipement (création et modernisation de salles), de distribution, de réglementation et de législation.
Euromed Héritage et Audiovisuel ont indéniablement permis la réalisation de projets souvent excellents mais leur contraintes techniques et financières et l’importance des budgets les ont confinés à des milieux de spécialistes hyper-professionnalisés, sans impact tangible ni visible sur les sociétés euro-méditerranéennes.
Le Programme Euromed Jeunesse I, adopté en 1998, et doté de € 9,7 millions (dont € 6 millions sur fonds MEDA) pour la période 1999-2001, a financé des projets d’échanges et de formation entre organisations de jeunesse de l’espace euromed et a permis la mise en place d’un réseau de Coordinateurs nationaux, composé de représentants institutionnels pour chaque pays impliqué. L’exercice 2002-2004 du programme qui a vu ses fonds augmentés à hauteur de € 14 millions, a donné la priorité aux actions de formation et a permis la mise en place en septembre 2003 de la plate-forme Euromed Jeunesse, réseau d’associations et d’ONG de jeunes. Au total, le programme a financé plus de 500 projets (2003).
A partir de 1998, enfin, une enveloppe globale de € 65 millions a été consacrée au développement de l’interconnexion informatique entre les pays euro-méditerranéens dans le cadre du programme Eumedis pour la société de l’information euro-méditerranéenne. Certains projets sélectionnés, touchant au tourisme et au patrimoine via Internet, sont considérés par la Commission européenne comme une contribution à compréhension entre les cultures.
Les programmes européens.
A partir de l’année 2002 et de la Conférence ministérielle de Valence (Barcelone V), une nouvelle orientation est adoptée par la Commission, et qui était demandée depuis longtemps par la société civile: l’ouverture de certains programmes européens aux pays méditerranéens.
Premier exemple, le programme Tempus. Conçu pour favoriser la réforme de l’enseignement supérieur dans les pays d’Europe centrale et orientale en 1990, ce programme a été étendu aux pays partenaires méditerranéens à partir de 2002. Il vise à encourager la coopération multilatérale entre universités, essentiellement, en matière de programmes d’étude et de modernisation de la gestion des universités à travers des projets euro-méditerranéens communs et des bourses de mobilité destinées au personnel universitaire. Tempus MEDA disposait d’un budget de € 43 millions pour la période 2002-2004.
En 2004, le programme Erasmus, favorisant la mobilité des étudiants en Europe a été transformé en Erasmus Mundus (€ 230 millions pour 2004-2008) et devient donc accessible aux universités et aux étudiants méditerranéens qui pourront donc suivre des Masters en Europe. Plus de 9 000 bourses de mobilité seront attribuées pour favoriser ce flux d’étudiants et 1 000 bourses d’enseignement/recherche iront à des universitaires des pays tiers.
A partir de 2005-2006 le programme MEDIA (de la DG Culture) dans son volet formation sera ouvert aux professionnels méditerranéens de l’audiovisuel puisque les pays partenaires de la région sont désormais éligibles.
Autre exemple et de taille: Culture 2000. Ce programme cadre de la coopération culturelle européenne finance des projets annuels et pluri-annuels qui chaque année portent sur une «priorité sectorielle» différente. Celle de 2004 était le patrimoine culturel ancien. Il est à souligner que si ce programme phare de la Commission européenne s’est ouvert depuis 2003 aux pays méditerranéens, les opérateurs culturels de ces pays n’ont pas droit au statut de co-organisateurs des projets mais doivent se contenter du rôle de «partenaires associés». Ils sont donc exclus de la co-responsabilité dans la conception et dans la réalisation des projets.
Pour terminer ce rapide tour d’horizon, il faut citer une dernière nouveauté qui touche le secteur de la recherche fondamentale mais aussi les sciences sociales et humaines. Le VI Programme cadre pour la recherche et le développement technologique (PCRDT), instrument de l’Espace européen de recherche, fait désormais place aux pays méditerranéens. Conçu essentiellement comme outil de la coopération scientifique, il offre également des opportunités d’échange et de travail en commun entre les deux rives de la Méditerranée. Dans ce cadre un réseau euro-méditerranéen d’excellence entre instituts de recherche en sciences humaines sur l’aire méditerranéenne est né.
On serait tenté de souligner un paradoxe européen: les financements européens les plus importants pour les échanges culturels avec la Méditerranée se font désormais hors MEDA. C’est singulièrement le cas du dernier exemple cité: en effet, le programme Euromed Sciences Humaines, une des actions les plus légitimes et les plus annoncées, a été empêché de voir le jour dans le cadre euromed, par l’incapacité des responsables du processus de Barcelone à trouver les modalités de sa mise en oeuvre.
Autre remarque de taille: l’absence de programmes pour les relations euro-méditerranéennes dans les secteurs de l’éducation primaire et secondaire (y compris l’apprentissage des langues) et des médias. Or le Rapport du groupe des Sages insistait tout particulièrement sur ces deux aspects fondamentaux dans la construction des représentations réciproques et la persistance des stéréotypes.
L’ouverture à la Méditerranée des outils et programmes européens, bien au-delà de MEDA, semble donc s’affirmer et on ne peut que s’en réjouir. Il reste cependant que ces programmes ont été conçus dans une logique européenne et non pas dans une optique partenariale. Bien souvent, ils confinent les pays sud-méditerranéens dans une position subalterne et non égalitaire.
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Enfin, l’accès à ces programmes reste un véritable parcours du combattant. Les procédures administratives (formulaires, délais, statut juridique des demandeurs, …) se révèlent excessivement complexes et contraignantes; elles nécessitent de compétences techniques, administratives et financières totalement hors de la portée des opérateurs culturels au Sud comme au Nord de la Méditerranée. De plus la barrière linguistique (l’arabe n’étant pas une langue acceptée) et les législations des pays sud-méditerranéens constituent le plus souvent des obstacles insurmontables pour les porteurs de projets culturels.
La Fondation euro-méditerranéenne Anna Lindh pour le dialogue entre les cultures.
L’année 2002 marque le lancement d’une initiative qui se veut ambitieuse, censée relancer la dimension culturelle du Partenariat euromed qui subit les contrecoups de l’après 11 septembre. Première institution créée dans le cadre du Processus de Barcelone, la Fondation a vocation à «promouvoir la compréhension entre culture et les échanges entre sociétés civiles», fondant son action future sur un réseau de 35 institutions désignées par les 35 pays du PEM. Plusieurs interrogations ont accompagné la mise en place de cette nouvelle institution, qui démarre ses activités courant 2005.
La première inquiétude concerne la faiblesse des fonds dont elle dispose (€ 11,8 millions sur trois ans dont € 5 millions provenant de Meda) compte tenu des ambitions affichées et du caractère stratégique du dialogue des cultures pour l’espace méditerranéen. La deuxième interrogation touche à sa nature intergouvernementale: en effet, elle est placé sous l’autorité du Comité euromed, composé des représentants des États du partenariat, alors que sa légitimité et sa crédibilité, surtout sur la rive sud, se fonde de toute évidence «sur un fonctionnement ouvert, transparent et indépendant des tutelles étatiques.»
Le projet de programme triennal de la Fondation présente des pistes intéressantes tout en faisant une large part aux synergies et partenariats qu’elle entend mettre en oeuvre avec les grandes institutions intergouvernementales internationales (Unesco, Alecso, Conseil de l’Europe, …). De plus, son Comité consultatif qui a été conçu comme l’entité devant faire une place à la société civile culturelle, est composé de membres désignés eux aussi par les gouvernements. On peut dès lors s’interroger sur la place que les acteurs indépendants de chaque pays euromed trouveront dans le dispositif de la Fondation et de ses actions. Le dialogue des cultures ne peut plus rester confiné dans les sphères des spécialistes ou des États, il doit être le fait des sociétés tout entières. La Fondation Anna Lindh sera très certainement jugée sur sa capacité à être au plus près des citoyens des deux rives et à répondre à ce défi. Au jour d’aujourd’hui, rien ni de sa conception ni de sa structuration n’incite à l’optimisme.
Les Forum civils euromed (FCE) et les réseaux
Le tableau des réalisations du Partenariat euromed en matière d’échanges humains et culturels ne serait pas complet sans mentionner le rôle des FCE au cours des dix dernières années.
Depuis 1995, quasiment tous les Forum qui ont accompagné les réunions des ministres des Affaires étrangères, ont abordé ces thèmes au sein d’ateliers de travail qui ont produit un nombre considérable de réflexions et de recommandations comme en témoignent les actes des ces réunions internationales. Mis bout à bout ces documents constituent un volume impressionnant d’échanges et de projets, dont il faudra un jour mesurer l’impact, probablement faible, sur la réalité des relations euromed.
En marge des Forum civils, et parfois sous leur impulsion, on a assisté ces dix dernières années à la naissance de réseaux d’acteurs culturels actifs dans l’espace méditerranéen. Il s’agit souvent de réseaux informels, non institutionnalisés, fondés sur des relations de confiance et liés à un projet ou à une rencontre. Peu visibles parfois, ces expériences informelles irriguent pourtant la Méditerranée d’échanges intellectuels et de solidarité.
Phénomène récent, la naissance de réseaux culturels arabes marque une étape importante dans la structuration de l’espace civil des sociétés sud-méditerranéennes. Un exemple parmi tant d’autres : le Palestinian Network of Art Centres, basé à Ramallah, qui vise non seulement à renforcer les capacités des organisations culturelles et artistiques en Cisjordanie et Gaza mais constitue une plate-forme de coopération avec les milieux artistiques européens. Sur le plan régional, on citera volontiers le réseau DBM (Danse Bassin Méditerranée) des professionnels de la danse et le FEMEC (Forum euro-méditerranéen des cultures) issu du Forum civil de Marseille en 2000, qui réunit artistes, traducteurs, universitaires, opérateurs culturels, animateurs d’associations ou de revues, d’Europe et de Méditerranée, expressions significatives de la scène culturelle indépendante euro-méditerranéenne. Autre exemple innovant, le site d’information culturelle Babelmed.net, unique en son genre, déploie son activité grâce à un réseau de journalistes indépendants de 12 pays méditerranéens.
Ces nouveaux réseaux de la société civile sont-il une conséquence du Partenariat euro-méditerranéen, alors que ce dernier ne leur a apporté ni soutien politique ni financier? On peut cependant souligner que la plupart de ces acteurs indépendants de la scène culturelle euromed ont inscrits leurs pratiques dans le dialogue que le Partenariat euromed entend favoriser. |
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(1) Cf. Paul Balta, La culture: le parent pauvre, Confluences Méditerranée, n°35, automne 2000
(2) Ce programme régional est suspendu depuis janvier 2005. Voir l’évaluation produite en décembre 2004 pour la période 2001-2003: http://europa.eu.int/comm/youth/program/eval/euromed2004_en.pdf
(3)Réseau euro-méditerranéen des centres de recherche en sciences humaines sur l’aire méditerranéenne – REMSH, piloté par la MMSH d’Aix-en-Provence.
(4)Le dialogue entre les peuples et les cultures dans l’espace euro-méditerranéen, Rapport du groupe des Sages créé à l’initiative du président de la Commission européenne, automne 2003, publication des Communautés européennes, 2004, p.38 et p.45
(5) Déclaration de la Plate-forme non-gouvernementale euromed et du Forum civil de Naples (décembre 2003)
(6) Voir www.euromedalex.org
Il est intéressant de citer ce passage du Rapport des Sages qui mettait en garde sur les risques du projet: «Si, faute de cette volonté politique et des moyens nécessaires, la Fondation n’était pas en mesure de jouer le rôle déterminant qui doit être le sien, mieux vaudrait renoncer à un projet qui ne serait pas à la hauteur des ambitions proclamées et dont l’absence de contenu aurait un effet dévastateur sur les opinions publiques et démobilisateur pour les sociétés civiles», op.cit. page 49.
(7) La Fondation René Seydoux (Paris) a déjà réalisé en 2000 un premier inventaire des recommandations de ces réunions à l’occasion du 5ème anniversaire du processus de Barcelone. La suite est en cours.
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(cette contribution est extraite du policy brief "Bringing the Euro-Mediterranean Partnership closer to people – 35 proposals to engage civil society in the Barcelona process", ouvrage collectif publié en 2005 à l'initiative de la Friedrich Ebert Stiftung) |
Giovanna Tanzarella
(Mai 2005) |
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| Les intentions et les objectifs telles que définies dans la Déclaration de Barcelone étaient nobles puisqu’il s’agissait de «faire du bassin méditerranéen une zone de dialogue, d’échanges et de coopération». Ceci exigeait entre autres «la promotion d’une meilleure compréhension entre les cultures». Regard sur ce qui a été réalisé dans le cadre du Partenariat euro-méditerranéen (PEM). |
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