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Méditerranée / Le Mouvement pour l’Autonomie de la Kabylie (MAK)
 
Yassin Temlali
Le fruit amer du déni identitaire
Ferhat M’henni
En 2002, pendant que se poursuivaient en Kabylie les violentes émeutes du «Printemps noir» provoquées par la mort d’un jeune lycéen dans les locaux de la gendarmerie, un nouvel acteur entrait sur la scène politique kabyle. Il prétendait concurrencer les partis traditionnels de la région (le Rassemblement pour la culture et la démocratie présidé par Said Sadi et le Front des forces socialistes, dirigé par Hocine Ait Ahmed) ainsi que le «Mouvement des arouchs»(1) qui tentait d’organiser cette révolte spontanée. Ce nouvel acteur était le Mouvement pour l’autonomie de la Kabylie, le MAK.

Cette entrée du MAK sur la scène politique kabyle avait été précédée d’une déclaration de naissance tonitruante. Publiée dans le quotidien «Liberté», elle était signée notamment par deux personnalités connues pour avoir été des militants de longue date la «cause amazighe» (berbère) : le chanteur Ferhat M’henni et le linguiste berbérisant Salem Chaker. Elle revendiquait pour la Kabylie un statut de large autonomie qui ne réserverait à l’Etat central que les domaines de la politique étrangère, de la défense et des finances.

En réclamant ce statut pour la Kabylie, les fondateurs du MAK tiraient sur une corde douloureuse, celle de «l’unité nationale»: le nationalisme algérien n’avait-il pas toujours lutté, depuis sa naissance dans les années 1910, contre la «politique kabyle de la France»? Et l’ultime avatar de cette politique n’avait-il pas failli être, en pleine guerre de libération nationale (1954-1962), l’octroi à la région kabyle d’un statut d’autonomie dans le cadre de l’Etat français?

En appelant les Kabyles à réserver leurs énergies à la seule «cause de la Kabylie», le MAK rompait avec l’héritage du Mouvement culturel berbère (MCB), qui, dès le début des années 80, a rassemblé tous les courants démocratiques, de gauche comme de droite, autour de la revendication de reconnaissance de la langue et de la culture amazighes. Bien qu’implanté essentiellement en Kabylie, le MCB se battait pour les droits de tous les berbérophones algériens et se considérait comme une partie intégrante du «Mouvement du peuple amazighe, de l’Atlantique à l’oasis égyptienne de Siwa», pour utiliser d’un de ses leitmotivs rituels.

Abderrezak Adel, un universitaire qui a pris une part active aux contestations sociales et démocratiques de la décennie 80, rappelle que les tentations autonomistes existaient déjà à cette époque-là en.
Kabylie
«Mais elles exprimaient moins un repli identitaire qu’une radicalisation politiquement ambiguë face à un régime qui n’admettait pas de se démocratiser.» Ihsane El Kadi, journaliste et ancien militant du MCB, admet également qu’un courant autonomiste minoritaire a existé au sein de ce mouvement, «mais il ne pouvait se développer dès lors que le nationalisme algérien nourrissait encore tous les courants politiques, le FLN, la gauche comme les berbéristes. Il ne pouvait rencontrer que l’indifférence de la majeure partie des animateurs du MCB».

Exaltation des spécificités kabyles
Ferhat M’henni, le président du MAK, a consacré un livre entier («Algérie : la question kabyle», Editions Michalon, Paris, 2004) à la défense du projet autonomiste. Ses propositions d’organisation administrative (assemblée régionale, système éducatif dont la langue serait le kabyle, etc.) sont, somme toute, inspirées de modèles déjà existants (catalan, québécois, etc.). En revanche, sa plaidoirie en faveur de l’autonomie mérite d’être soulignée tant elle reflète une vision victimisante de l’histoire, si caractéristique des mouvements irrendistes radicaux. On pourrait résumer cette vision en ces termes : les Kabyles se sont trop sacrifiés pour l’Algérie (guerre d’indépendance, lutte pour la démocratisation, etc.) et pour le reste des berbérophones algériens et maghrébins ; leurs sacrifices se sont avérés vains puisqu’ils ont été abandonnés de tous et qu’ils affrontent seuls le régime ; il est temps qu’ils ne pensent plus qu’à eux-mêmes. «Il n’appartient pas aux Kabyles de libérer les Chaouias, les Chleuhs et les Berbères de l’oasis de Siwa», écrit Ferhat M’henni dans son livre. Et il ajoute : «Que la Kabylie cesse de revendiquer pour les autres ce qu’elle veut pour elle-même. Ses doléances doivent s’appliquer à ses seules frontières naturelles.»
Le projet du MAK se nourrit de l’exaltation des «spécificités kabyles» : la langue, bien sûr, mais aussi le «système de la république démocratique villageoise» et «l’indépendance de la Kabylie à travers l’histoire» des empires musulmans moyen-orientaux (omeyyade, abasside et fatimide) et plus tard de l’empire ottoman. Ces spécificités doivent d’être relativisées. Ainsi, la pratique séculaire du kabyle n’a pas empêché la Kabylie d’être un des bastions de l’enseignement religieux traditionnel, dont la langue était exclusivement l’arabe, si bien que l’arabe a prêté au kabyle près du tiers de son vocabulaire, comme le souligne un fondateur du MAK, Salem Chaker, dans son incontournable «Manuel de linguistique berbère».

L’Assemblée villageoise kabyle ne peut être qualifiée de «démocratique» au sens moderne du terme. Elle n’est ouverte qu’aux chefs de familles de sexe masculin et elle gère les affaires d’une société traditionnelle traversée de véritables clivages de castes : Ferhat M’henni lui-même reconnaît dans «Algérie : la question kabyle» l’importance de ces clivages entre les «nobles», d’origine maraboutique, et les «Kabyles d’extraction populaire». Quant à l’indépendance de la Kabylie avant l’occupation française, elle est contredite par un fait d’une grande simplicité, affirme l’historien Daho Djerbal : les tribus kabyles ont participé à la fondation de royaumes qui faisaient allégeance aux empires musulmans successifs et nombreuses sont celles d’entre elles qui fournissaient à la Régence ottomane les troupes nécessaire pour réprimer les «populations déloyales», qu’elles fussent arabes ou berbères.

Le MAK, une radicalisation du Mouvement culturel berbère?
Le MAK est-il une radicalisation du Mouvement culturel berbère? Le sociologue Abdenasser Djabi estime qu’il est plutôt un des produits de sa défaite : «Le MCB a échoué à conserver son organisation et ses cadres, dont une grande partie a rejoint les partis devenus légaux après 1989. Il a aussi échoué à préserver son caractère national et est resté confiné à la Kabylie. Le résultat de ces échecs a été, d’un côté, le «Mouvement des Arouch», avec ce qu’il exprimait comme repli sur l’identité locale, kabyle, et de l’autre, le MAK! La naissance du MAK n’est qu’une étape dans le lent processus de déliquescence du MCB.»

Daho Djerbal souligne, de son côté, que le MAK représente une «radicalisation du discours berbériste par un petit groupe établi à l’étranger, qui ne réussit pas à s’implanter en Kabylie, notamment parce qu’il est combattu par les élites berbéristes elles-mêmes». Son émergence, ajoute-t-il, doit être étudiée comme un des symptômes de la crise de l’Etat-nation : «Devant l’échec de l’Etat à être l’émanation de l’ensemble de la communauté nationale, les mouvements de repli communautaire se sont multipliés : le baâthisme arabiste, l’islamisme et maintenant l’autonomisme kabyle.» Dans le discours du MAK, en effet, ce n’est pas uniquement la mainmise de l’Etat central sur le destin de la Kabylie qui est contestée mais aussi l’appartenance de cette région à la nation algérienne. Dans «Algérie ; la question kabyle», tout en se défendant d'être un «séparatiste», le président du MAK affirme bel et bien que cette nation est, pour la Kabylie, un «habit étranger».

Pour s’opposer au déni de la culture et de la langue kabyles, le MAK construit son propre mythe d’une Kabylie éternelle, en réinterprétant au besoin l’histoire à la lumière du présent. Selon Ferhat M’henni, cette région, en tant qu’entité géographique et culturelle, existe depuis des millénaires, et c’est l’occupation française qui l’a intégrée de force dans une entité plus large, l’Algérie. Cette thèse résiste mal à l’épreuve de l’histoire. Si la Kabylie est aujourd'hui une entité plus ou moins spécifique, elle ne l’avait pas toujours été. Daho Djrbal rappelle que, dans ses frontières actuelles, elle est la pure création de l’administration coloniale. Les habitants de l’Est algériens ne qualifient-ils pas encore de «kabyles» les montagnards de Collo, Jijel et Skikda, toutes régions arabophones ? Le «peuple kabyle» éternel est lui aussi, une construction anachronique : «Que de Kabyles le gouvernement turc a installés dans les régions arabophones de l’Est et de l’Ouest et que d’arabophones il a transplanté en Kabylie !», s’exclame Daho Djerbal.

Faible influence politique en Kabylie

Après n’avoir été pendant sept années qu’une nébuleuse inorganisée, le MAK est aujourd’hui en phase de structuration. A son congrès constitutif, tenu en août 2007 en Algérie, à Ighil Ali, il s’est doté d’une direction, de statuts et d’un règlement intérieur. Son influence paraît cependant toute relative en Kabylie même, où les élites politiques se partagent essentiellement entre le FFS et le RCD.

Ces élites se sont montrées très méfiantes envers ce nouvel arrivant sur la scène politique qui leur propose de se couper du reste du pays pour vivre dans une heureuse autarcie communautaire. Le RCD et le FFS et les dirigeants du «Mouvement citoyens» (aujourd’hui disparu) n’ont pas épargné leurs critiques à Ferhat M’henni, qu’ils accusent notamment de vouloir résoudre la question kabyle depuis Paris.

Si l’on en juge par le site Internet du MAK, l’essentiel de son activité semble se dérouler à l’étranger, en France principalement mais aussi au Canada, au sein de l’émigration kabyle: conférences-débats sur le projet d’autonomie, participation aux manifestations des organisations intéressées à la défense des droits des peuples autochtones et, bien sûr, campagnes de sensibilisation des instances occidentales. Depuis sa naissante, le MAK n’a cessé d’appeler le Parlement européen, l’OTAN et le Département d’Etat à voler au secours du «peuple kabyle» en danger de disparition. Pour Ferhat M’henni, la «cause de la Kabylie» ne peut être résolue que par les pressions conjuguées sur le régime des contestations populaires et des partenaires extérieurs de l’Algérie. Il écrit dans son livre : «Un ferme rappel à l’ordre du gouvernement algérien par les démocraties occidentales peut suffire dans un premier temps à réfréner ses tentations génocidaires.»

Le MAK espère que «l’ingérence humanitaire» profite un jour à la Kabylie Son activisme auprès des instances politiques de l’Europe et des Etats-Unis d’Amérique semble constituer son principal atout face au gouvernement. Mais, c’est probablement aussi cet activisme qui l’empêche de s’implanter en Kabylie même. Aujourd’hui que le monde vit les tristes répercussions des stratégies d’ingérence «humanitaire» (Kosovo) et «démocratique» (Irak), il est peu probable que les Kabyles voient en les puissances occidentales leur sauveur désintéressé.

Yassin Temlali
(31/07/2008)


1) Le mouvement des arouchs (des tribus) est le nom que les médias ont donné à la «Coordination des arouchs, communes et daïras» (arrondissements). Cette instance ne rassemblait pourtant pas des «représentants de tribus» mais les délégués des assemblées des communes des départements de Kabylie.

(*) Cet article fait partie d’une série d’enquêtes journalistiques sur les phénomènes de radicalisation en Europe et en Méditerranée. Il a été rédigé dans le cadre du projet DARMED, réalisé par le Cospe et soutenu par l’UE.

          
                     "Preventing Violent Radicalisation 2007"

            "Avec le soutien financier du Programme Preventing Violent Radicalisation
           Commission Européenne - DG Justice, Liberté et Sécurité"

En 2002, pendant que se poursuivaient en Kabylie les violentes émeutes du «Printemps noir» provoquées par la mort d’un jeune lycéen dans les locaux de la gendarmerie, un nouvel acteur entrait sur la scène politique kabyle, Le MAK...(*)
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