Lorsque le monde merveilleux d'Internet bascule dans le cauchemar du réel | Daikha Dridi
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Daikha Dridi   
Lorsque le monde merveilleux d'Internet bascule dans le cauchemar du réel | Daikha DridiTrois jeunes filles prêtes à éclater de bonheur promènent, depuis plusieurs mois, leurs sourires, leurs gestes brusques et naïfs, leur allure naturelle sur les plateaux des émissions télévisées égyptiennes les plus populaires. Leur histoire enchante tout le monde: un vrai conte de fées. Elles étaient des filles tout ce qu'il y a de plus ordinaire, l'une vendeuse dans une pharmacie, l'autre traductrice auprès d'une maison d'édition, la troisième correctrice et traductrice. Chacune avait créé un blog qu'elle alimentait occasionnellement d'anecdotes personnelles, de petites histoires de la vie quotidienne, d'histoires inventées, de réflexions. Et un jour, une maison d'édition qui a pignon sur rue, les éditions El Chourouq, les contacte pour leur proposer de publier leurs blogs sous forme de livres. Depuis, elles ont été les meilleures ventes de la foire du livre du Caire, elles multiplient les séances dédicaces, les interviews, les prime time. Quoi de plus merveilleux que l'expérience du passage d'Internet à la vraie vie pour Rehab Bassem, auteure de Riz au lait pour deux personnes , Ghada Abdel Al, auteure de Je veux me marier et Ghada Mohamad Mahmoud avec Celle-ci est ma danse?
Il est vrai, cependant, que certains écrivains égyptiens ombrageux se sont empressés d'attaquer les trois jeunes femmes et leur éditeur. Cette irruption d'Internet, du dialecte égyptien, de l'argot des jeunes dans le monde parcheminé de la littérature égyptienne n'a pas été à leur goût. Le reproche fait à l'éditeur étant "d'élever au rang de littérature des textes sans ambitions littéraires, sans talent, abaissant ainsi les standards de ce qui est digne d'être libellé littérature". Mais ces reproches n'ont pas pesé lourd face au succès des trois bloggueuses qui, en vérité, ne manquent pas d'un certain talent: celui de savoir raconter des histoires et qui leur avait déjà valu, dans le monde d'Internet, un nombre de visites record sur leurs sites. Les trois bloggueuses n'ont d'ailleurs elles-mêmes jamais cessé de clamer haut et fort leur modestie, leur humilité et enfin leur incrédulité de se voir si vite propulsées au rang des "gens dont le nom est écrit en grosses lettres sur un livre, un vrai livre que tu tiens entre les mains, pas un blog que tu peux annihiler d'un seul clic" . Contrairement à nombre d'autres "mordus du net" qui semblent avoir été contaminés par une étrange maladie, Ghada, Rehab et Ghada ne confondent pas le monde virtuel d'Internet et celui du réel.

L'Egypte online est si jolie…
En 2006-2007, "la communauté des bloggueurs égyptiens" – essentiellement des militants de partis de l'opposition, d'associations de défense des libertés, des journalistes, etc. – ont réussi grâce à des campagnes sur leurs blogs à faire éclater plusieurs scandales de tortures. Ces campagnes, parce qu'elles ont été relayées par la presse, qu'elles ont alimenté en informations crédibles les dossiers d'organisations internationales de défense des droits de l'homme, ont fini par contraindre le régime à jeter quelques tortionnaires en procès pour mauvais traitements. Mais alors qu'Internet est utilisé par ces bloggueurs militants comme un moyen efficace et rapide de toucher un public qui s'en sert beaucoup professionnellement, les journalistes et membres d'ONG notamment, de plus en plus "d'activistes en herbe" s'en servent pour "parler au peuple égyptien tout entier" ou, encore mieux, "pour changer l'Egypte" .
Dans un pays où moins de 10% de la population a accès à un ordinateur personnel et où l'analphabétisme touche plus de 55% de la population totale, il est devenu très à la mode de lancer des campagnes de salubrité publique sur Facebook. Les journaux adorent rapporter qu'une nouvelle "campagne sur Facebook" vient d'être lancée par tel ou tel groupe de jeunes gens, pour telle ou telle cause. Par exemple, la campagne "Les Egyptiennes contre mouzza" – un terme considéré comme vulgaire pour dire "jolie femme" – s'adressant à "toutes les Egyptiennes" leur demandant d'admonester les hommes qui pensent les complimenter en leur lançant le mot honni "mouzza". Ou bien la campagne "Commence par toi-même pour changer l'Egypte" , dont les organisateurs cités par le quotidien Al Masri al Youm demandent aux Egyptiens d'utiliser "les bennes à ordures au lieu de jeter les déchets sur les chaussées, pour que demain l'Egypte soit plus propre".
Une certaine jeunesse aisée mais inquiète -qui ignore que dans beaucoup de quartiers du Caire, les bennes à ordures, lorsqu'elles existent, ont le temps de se fossiliser sous le poids des déchets en attendant un improbable ramassage- s'est ainsi créé un pays parallèle sur Internet. L'Egypte virtuelle dans laquelle ils naviguent énormément et militent allègrement. Cette Egypte là est plus facile à convaincre que l'autre, elle est aussi plus attrayante, plus propre, moins polluée, moins encombrée, climatisée, ornée de jolis logos, de jolis slogans, de très jolis minois, tout y est bien plus lisse que dans l'autre, et il est donc plaisant d'y faire des campagnes de moralisation publique.
Petit à petit, ces citoyens au civisme acéré, ou d'autres, séduits par la magie du militantisme sur Egypt Online, se sont mis aussi à faire de la politique.

…mais la laideur de la dictature est bien réelle
Lorsque le monde merveilleux d'Internet bascule dans le cauchemar du réel | Daikha Dridi
C'est ainsi que des voix ont appelé, en mars dernier, à une grève générale par emails, sms et sur Facebook. "Le 6 avril, reste à la maison" est l'intitulé de l'email envoyé aux carnets d'adresse du microcosme des mordus du net, qui les ont à leur tour répercutés, etc. Ainsi l'appel à une grève générale, qui est supposée être le stade ultime d'une confrontation politique dure, a été lancée en Egypte dans ces termes: "Dis à tes amis de ne pas aller au travail, le 6 avril est grève générale pacifique, envoie cet email à cinq de tes amis et si chacun d'entre eux envoyait à cinq de ses amis, en deux jours, le pays tout entier saura" . Cet appel a été pris au sérieux, en dépit du ton qui s'apparente aux "chaînes d'emails" que vous envoient vos amis superstitieux en vous suppliant de "ne surtout pas briser la chaîne" pour que vos vœux et les leurs se réalisent enfin. Pourquoi? Parce qu'il a reçu le soutien de quelques partis marginaux et surtout parce qu'il est venu se greffer sur une vraie grève préparée dès le mois de février pour le même 6 avril dans le plus grand complexe textile du pays, Ghazl al Mahalla. Et lorsque Ghazl al Mahalla, avec ses 24 000 employés, annonce une grève, le gouvernement égyptien est sur le qui-vive, car c'est le bastion de la plus importante – et surtout très contagieuse – contestation des travailleurs depuis 2006.
Cet appel à la grève générale a donc été pris au sérieux par certains journaux qui ont joué la connivence jusqu'au bout mais aussi par le gouvernement qui a trouvé là un justificatif idéal pour réprimer de "manière exemplaire" les grévistes, syndicalistes et manifestants en colère de la ville de Mahalla. Résultat des courses: la grève de Mahalla a été étouffée par la force de milliers de policiers, des émeutes, trois victimes dont deux enfants, plusieurs dizaines de blessés, des centaines de prisonniers dont les familles sont à ce jour en manifestation ouverte devant les centres de détention.
Par ailleurs, le même 6 avril, des arrestations ont aussi eu lieu au Caire. Notamment celle d'une jeune femme nommée Issra Abdel Fatah, âgée de 28 ans, coupable d'avoir rédigé le poétique appel à la grève générale du 6 avril qu'elle a posté sur Facebook en signant de son vrai nom. Ce matin là, selon ses propres dires, Issra s'est dirigée vers son coffee shop préféré. Mais elle n'a pas eu le temps d'entamer son narguilé qu'elle est embarquée manu militari. A sa sortie de prison, 18 jours plus tard, les reporters télés sont là pour filmer goulûment et impitoyablement la révolutionnaire transformée en Causette de mélo égyptien. Tandis que ses larmes coulent à flots, Issra assure: "Je me repens, je regrette, je remercie le ministre de l'Intérieur de sa bienveillance, j'ai été très bien traitée, les conditions de vie dans la prison sont excellentes, c'est un hôtel cinq étoiles". Issra parle là de la sinistrement renommée prison des femmes d'Al Qanater, aux portes de laquelle elle confie: "Je pensais juste écrire des choses que je ressentais et les postais sur le net, jamais je n'aurai pensé que ça en arriverait là…". Le spectacle de la candeur d'Issra, brutalement tombée du monde merveilleux d'Internet dans le cauchemar du réel, est affligeant. Mais bien d'autres sont encore en détention, leurs co-détenus libérés parlent des brutalités auxquelles ils ont droit, leurs avocats tentent à ce jour d'entrer en contact avec eux. En vain. Parmi eux, des bloggueurs aussi, mais des bloggueurs syndicalistes, qui ont passé des mois à organiser la solidarité, préparer, mobiliser pour la grève du 6 avril de Ghazl al Mahalla. Mais leur long, ingrat et dangereux travail de mobilisation a été détourné par tous ces cœurs vaillants, dont Issra n'est que la figure visible, qui pensent combattre une dictature abstraite sur un écran de fumée.

Daikha Dridi
(08/05/2008)

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