Quand les idéologues du jihadisme international appellent à la non-violence | babelmed
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Quand les idéologues du jihadisme international appellent à la non-violence | babelmedCe fut un coup de tonnerre dans le ciel du jihadisme international. Une grosse tempête. Peut-être un “tsunami”, selon les termes de l’un des dirigeants du Jihad égyptien. Entre septembre 2007 et juillet 2008, trois dirigeants jusque-là incontestés de la violence jihadiste, tous trois fortement liés à Al Qaida, ont dénoncé publiquement et à plusieurs reprises Al Qaida, la violence, les attentats terroristes, les appels au meurtre, les fatwas d’excommunication... j’en passe et pas des moindres.
Une volte-face inattendue et qui est plutôt passée inaperçue en Europe occidentale et dans les pays du Maghreb. Ni les médias ni les politiques ne l’ont mesurée à sa juste valeur. Pourtant, il s’agit ni plus ni moins de l’échec de la politique de violence jihadiste, d’une révision idéologique qui remet complètement en cause les fondements même d’Al Qaida et des organisations similaires.
Le premier qui ouvre le bal s’appelle Salmane Al Aoudah, un prédicateur saoudien connu à la fois pour ses fatwas et pour son radicalisme. Il avait été fortement et publiquement soutenu par Ben Laden quand il avait été emprisonné au début des années 90 par les autorités de son pays.
Le 11 septembre (!) 2007, voici donc Salmane Al Aoudah qui rend publique une lettre très dure à Ben Laden. Dans ce document, prenant Dieu à témoin, il demande à “frère Oussama” de revenir à la raison devant le bilan tragique de ses actes. Un bilan tragique pour l’Irak, l’Afghanistan, la jeunesse musulmane, sans oublier l’image des musulmans dans le monde entier.
“Frère Oussama” ne restera pas sans réaction: Salmane Al Aoudah se fait incendier sur les forums islamistes radicaux, traiter de vendu et de traître. Mais l’opinion saoudienne n’est pas dupe: la prise de position d’Al Aoudah a un grand retentissement dans le pays.

Al Qaida récusée par son propre mentor
Deux mois plus tard, en novembre 2007, c’est de l’artillerie lourde, tirée par LA référence des salafistes jihadistes dans le monde entier, celui dont les livres sont enseignés dans les camps d’entraînement et fournissent le carburant idéologique et la justification religieuse des apprentis terroristes. L’auteur s’appelle Sayed Imam Cherif. Si ce nom ne vous dit rien, sachez qu’il a également deux pseudos ou noms de guerre: Abdelkader Ben Abdelaziz et Dr Fadl. Et si ça ne vous dit toujours rien, eh bien, lisez en page suivante sa (très) courte bio, car cela en vaut la peine.
En novembre 2007, Dr Fadl publie un long texte intitulé “Tarchid Al Jihad Fi Misr wal Alam” (4). Il fait l’effet d’une bombe. Il s’attaque, entre autre, au fondement même de la relation entre terrorisme et religion musulmane: la fatwa de jihad.

La place d’un vrai leader est au premier rang, pas dans une grotte
En effet, dans le cheminement qui va de la sympathie au recrutement puis au passage à l’acte terroriste, il y a un chaînon décisif sans lequel aucune opération n’aurait eu lieu. Ce chaînon est religieux; ce sont des fatwas qui, en gros, disent ceci: 1/ Le jihad offensif est une obligation divine. 2/ Telle ou telle population, ou telle catégorie de population sont des infidèles. 3/ Tuez-les, Dieu le commande. C’est une fatwa-autorisation de tuer.
Que dit Dr Fadl? Eh bien, tout simplement que les dirigeants d’Al Qaida et des autres organisations plus ou moins satellites n’ont pas le droit d’émettre des fatwas, parce qu’ils sont incultes.


Extraits des quelques missiles contre la galaxie Al Qaida tirés par Dr Fadl:

l “Il n’est pas permis d’agresser les étrangers dans leur pays même si leurs Etats ont agressé nos patries. La félonie, la traîtrise sont des crimes gravissimes. Le visa d’entrée dans un pays étranger est une sorte de contrat de Amane” .

- “Les chiites sont des musulmans et celui qui les tue ira en enfer.”

- “Les héros de l’Internet et les leaders des microphones jettent leurs disciples dans les flammes et s’enfuient, abandonnant même leurs familles.”

- “Ils tuent des civils sans défense parce que ce sont les objectifs les plus faciles à atteindre.”

- “Se vanter dans les médias et les communiqués des agressions commises est un crime supplé-mentaire.”

- “Les coptes d’Egypte et toutes les minorités religieuses ne sont pas des dhimmis mais des citoyens à part entière.”

- “L’islam nous fait obligation de traiter les chrétiens aussi bien que possible et de ne jamais leur porter atteinte.”

- “Ils (Al Qaida et consorts) ont traité mes livres d’une manière amorale, ils les ont falsifiés, dénaturés, amputés; ils ont tué les gens en raison de leur nationalité, de la couleur de leur peau ou de leurs cheveux; ils commettent les pires bêtises et ce n’est qu’après qu’ils leur cherchent des justifications religieuses.”

- “Les vrais leaders doivent se placer au premier rang de leurs troupes et non dans les grottes sous la protection des tribus et des services de renseignement.”

- “Le musulman doit respecter la parole qu’il donne, même vis-à-vis de ses ennemis.”

- “Pour certains islamistes, la référence suprême ce sont leurs états d’âme et leurs opinions, et non la religion.”

- “Les jihadistes se réfèrent aux livres des anciens sans tenir compte du changement de contexte.”

- “Ce qui est publié sur Internet comme incitation à la haine entre les peuples est inacceptable.”

- “Il est illicite de s’opposer par la violence aux autorités des pays musulmans sous prétexte de les réislamiser.”

- “Un arrogant, vaniteux, est devenu en quelques années, un mufti et un expert militaire qui conduit ses frères, compagnons, d’un désastre à l’autre” (suivez mon regard).

- “Toute action violente contre les pays musulmans est illicite, même si elle vise la police ou l’armée.”

- “Le visa d’entrée que notre pays donne à un étranger est un contrat de confiance qu’il faut respecter.”

- “Agresser ou faire du mal, s’en prendre aux touristes et généralement aux étrangers dans nos pays, est illicite.”

Ces prises de position de Dr Fadl ont provoqué de vifs débats, et selon des sources concordantes au sein des milieux radicaux égyptiens, qu’il s’agisse des Frères musulmans ou de la Gamaâ, tout le monde se prononce contre la violence. Le débat est tranché, même si les irréductibles d’Al Qaida accuseront Dr Fadl de s’être fait manipuler (voire acheter) par les services égyptiens. Des analystes américains iront également dans le même sens. Pour notre part, nous pensons que c’est une question accessoire. La révision idéologique allant dans le sens de la cessation de toute violence armée s’étend réellement à la quasi-totalité de la mouvance jihadiste.

Le groupe islamique combattant libyen n’existe plus
Le troisième événement dans le domaine de la révision idéologique concerne la Libye. Dans ce pays, la violence armée salafiste a commencé au milieu des années 90 avec la création du Groupe islamique combattant libyen (GICL). Cette organisation a mené des opérations meurtrières dont l’une à Benghazi en 1996, ainsi qu’un attentat contre Kadhafi. En novembre 2007, Zawahiri himself annonce le ralliement du GICL à Al Qaida. Mais les faits de-vaient rapidement montrer qu’il s’agissait d’une fausse annonce. D’une part, des dirigeants du GICL ont démenti un tel ralliement. D’autre part, les autorités libyennes étaient en train de décimer l’organisation dont la plupart des membres se sont retrouvés sous les verrous.
Aujourd’hui, le GICL n’existe plus que sur le papier. Ses dirigeants emprisonnés se sont prononcés contre les violences armées et les opérations terroristes. A tel point que quatre-vingt-dix de ses membres ont été relâchés au mois d’avril dernier et que, selon des dirigeants de l’organisation cités par la presse arabe, les autres membres seraient également libérés avant la fin de l’année.
L’un des dirigeants les plus en vue du GICL, Noomane Ben Othmane, réfugié à Londres, multiplie depuis plusieurs mois les déclarations apaisantes: cela va de l’allégeance au régime libyen à la critique virulente contre Al Qaida, en passant évidemment par la dénonciation de toute forme de violence armée, que cela soit dans les pays musulmans ou dans le monde. En juillet dernier, il a annoncé une prochaine initiative du GIPC, ses dirigeants étant désormais convaincus du caractère inefficace et illicite de la lutte armée et des opérations terroristes.

Un tournant historique
Ce qui vient de se passer au cours des douze derniers mois est en réalité un tournant historique. Hassan II disait: “Seul l’islam aura raison de l’islamisme.” Après tous ces débats idéologiques et religieux, plus rien ne sera comme avant. Il y a eu une production intellectuelle suffisante condamnant le recours à la violence sous toutes ses formes. Une violence va subsister, mais elle sera de plus en plus résiduelle.

Par N. E.

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