Interview à Lawrence Wright, journaliste au New Yorker | babelmed
Interview à Lawrence Wright, journaliste au New Yorker Imprimer
babelmed   
Interview à Lawrence Wright, journaliste au New Yorker | babelmed
Lawrence Wright
Certains experts en terrorisme ont annoncé la mort d’Al Qaida. Que pensez-vous de ces affirmations? Dans quelle mesure peut-on parler de déclin?
En tant qu’organisation, Al Qaida connaît un déclin, c’est certain. Les services de renseignements égyptiens estiment que le noyau des membres d’Al Qaida est inférieur à deux cents personnes. Les renseignements américains pensent qu’ils sont entre trois cents et cinq cents. Dans tous les cas, on peut dire que le nombre de membres a sensiblement diminué depuis le 11 septembre. Leurs leaders sont séquestrés, leur capacité à mener des opérations est réduite, en témoignent les échecs des récentes tentatives d’attentats.
Toutefois, Al Qaida a réussi à conclure des alliances clés avec les talibans, des membres de l’armée pakistanaise et des relais dans certains services de renseignements, ce qui garantit une protection pour l’organisation dans les zones tribales pakistanaises qui jouxtent la frontière afghane.

De plus, le mouvement a étendu son influence au-delà de ses frontières originelles, prenant racine dans d’autres pays où il n’était pas présent avant le 11 septembre. Donc, on peut dire qu’Al Qaida a réussi à s’adapter, à évoluer, et n’est pas sur le point de mourir.

Certains experts pensent qu’Al Qaida est toujours une menace grandissante pour les Etats-Unis. Ces affirmations sont-elles exagérées?
La principale cible des Etats-Unis reste Al Qaida. Le fait que l’organisation n’a pas réussi à toucher les Etats-Unis depuis le 11 septembre s’explique par plusieurs facteurs. Les services de renseignements et de maintien de la sûreté se sont perfectionnés. Al Qaida doit également faire face à un problème de taille: réussir à commettre un attentat dont les séquelles seraient égales ou supérieures à celles causées par le 11 septembre. Zawahiri a déclaré à ses partisans que toute attaque contre les Etats-Unis devrait être approuvée par les leaders du mouvement, ce qui induit que l’organisation ne veut pas voir la dimension tragique du 11 septembre réduite par une série d’attentats mineurs contre des centres commerciaux ou des métros. Al Qaida n’a pas pu donner de suite aux attentats du 11 septembre surtout parce que la communauté musulmane américaine est bien mieux intégrée qu’en Europe. Les musulmans américains ont des salaires équivalents au reste de la population, des chances égales de décrocher des diplômes et sont moins nombreux en prison (en comparaison avec la France par exemple, où 12 % de la population est musulmane, pour 60 % de la population carcérale).
Et l’Europe? Certains experts pensent que la vraie menace provient de cellules souples composées de jeunes Européens d’origine musulmane ou d’immigrés musulmans venus en Europe pour étudier ou travailler. Quelle est leur importance? Sont-ils la clé de la réussite du “jihad sans leader”?

Le territoire européen sera certainement touché par d’autres attaques terroristes. La seule question est de savoir à quelle échelle. Les cellules composées de membres ayant été entraînés à maîtriser le fonctionnement des réseaux informatiques et les limites des techniques d’espionnage seront certainement puissantes. Plus que celles qui rêvent de faire partie d’Al Qaida et se forment spontanément, sans réelle direction. Le jihad sans leader a beaucoup moins de chances d’être efficace que l’alternative disciplinée. Ce qui ne veut pas dire que cela ne représentera pas une nuisance. La nouvelle génération de musulmans radicaux européens est beaucoup plus nihiliste que la précédente. Les buts politiques à atteindre sont beaucoup moins importants pour eux.

La branche d’Al Qaida au Maghreb a revendiqué de nombreuses attaques terroristes dans cette région, en particulier en Algérie. Mais il semble que l’ouverture de ce nouveau front jihadiste soit un échec. La menace semble confinée à l’Algérie. Qu’en pensez-vous?
Jusqu’à présent, la franchise maghrébine d’Al Qaida n’a fait que discréditer la maison mère. En témoigne la gronde des musulmans contre Zawahiri lors de son unique conférence de presse.

Comment expliquez-vous que la plupart des mouvements jihadistes liés à Al Qaida en Irak ont été défaits. Le “Surge” (2) constitue-t-il l’unique explication?
Al Qaida a pensé qu’elle avait gagné la guerre en Irak quand les Démocrates sont devenus majoritaires au Congrès américain. Tout le monde pensait que les troupes seraient rapatriées. Au lieu de ça, plus de trente mille hommes sont arrivés en Irak. Ce fut un tournant psychologique pour de nombreux Irakiens, surtout les cheikhs sunnites qui ont soudainement conclu des alliances avec les Américains. Al Qaida avait déjà ruiné sa réputation auprès des Irakiens à cause de ses comportements barbares, et dès qu’il leur est apparu que les Américains étaient plus à même de leur apporter la sécurité, le soutien à Al Qaida s’est évaporé.

Et l’Afghanistan? L’alliance entre les talibans et Al Qaida est-elle toujours puissante? Qu’est-ce qui pourrait affaiblir ou casser cette alliance? Quelles en seraient les conséquences?
Actuellement, il n’y a aucune différence tactique entre les talibans et Al Qaida en Afghanistan. Il y a tout de même un infime espace idéologique qui devrait être exploité. En fin de compte, les talibans sont un groupe nationaliste dont les ambitions sont limitées, tandis qu’Al Qaida est un groupe international dont les objectifs sont infinis et inexorables.
Si l’on réussit à convaincre les talibans de rentrer dans le jeu politique, cela les couperait d’Al Qaida. Al Qaida n’est pas vraiment une organisation politique et il n’y a aucun moyen de négocier avec eux.

Dans quelle mesure pourrait-on dire qu’Al Qaida progresse en Afghanistan?
Al Qaida a été capable d’exporter en Afghanistan les techniques de guérilla que ses combattants ont apprises ou perfectionnées en Irak – préparation d’attentats kamikazes et maniement d’explosifs. Aujourd’hui, l’Afghanistan sert avant tout de refuge aux jihadistes qui ont été chassés d’Irak.

Des experts disent que l’Otan devrait doubler sa présence militaire en Afghanistan pour vaincre Al Qaida. Pensez-vous que ce soit suffisant?
Je ne pense pas que l’Otan soit un instrument efficace pour mener la guerre en Afghanistan. Il est certain que l’envoi de troupes supplémentaires est nécessaire, mais il faudrait qu’elles soient autorisées à combattre, ce qui n’est pas le cas pour la plupart des troupes présentes là-bas. Pour l’heure, le commandement est incohérent, injuste et sème la confusion. La plupart des pays occidentaux qui participent à l’effort militaire en Afghanistan devraient bousculer la hiérarchie et créer une structure de commandement qui ne porte pas le fardeau des différences culturelles et politiques, et inviter d’autres pays musulmans à participer à l’effort de guerre. L’Otan est trop éloignée de sa mission originelle.

Que pensez-vous de la théorie selon laquelle Al Qaida en serait réduit à un “jihad sans leader”? Ne pensez-vous pas qu’Al Qaida soit une organisation flexible capable de préparer des opérations d’envergure? Le fait que les décisions puissent être prises en haut, mais aussi en bas, ne rend-il pas cette organisation plus dangereuse?
Cet argument me paraît sans intérêt. Al Qaida possède un commandement qui dirige, recrute et inspire ses partisans. Il y a également des groupes ad hoc qui émergent et agissent au nom d’un islam radical. Ils existent parallèlement, simultanément, et chacun d’eux est suffisamment dangereux pour être pris en compte.

Pensez-vous que le “jihad sans leader” pourrait être une stratégie victorieuse? N’est-ce pas une arme désespérée?
Même un individu isolé, bien éduqué, qui maîtrise les technologies, peut causer des dommages à la société. Une source des services de renseignements américains a établi un scénario prévoyant qu’un jour, un pirate réussira à mélanger tant de virus informatiques qu’il parviendra à provoquer une épidémie biologique dont les ravages sur l’humanité seront bien supérieurs à tout ce dont a jamais pu rêver Ben Laden.

Selon certains experts, Al Qaida est une façon de penser, pas une armée. Une façon de penser qui évolue selon les situations politiques. Qu’en est-il aujourd’hui ?
Je constate que le centre moral d’Al Qaida s’est dissous. L’organisation est peu à peu en train de devenir un réseau de gangs rivaux, comme la mafia qui finance les opérations de terrorisme à travers le kidnapping, la piraterie, le trafic de drogue, et même la contrebande en Afrique. Ce sont des organisations criminelles. En aucun cas politiques ou religieuses. Progressivement, les membres de ces organisations seront amenés à se penser comme des businessmen, comme le font la plupart des escrocs. Ce qui devrait précipiter la fin d’Al Qaida comme phénomène social, si elle réussit à survivre dans l’éventualité où Ben Laden serait capturé ou tué.


(1) Auteur de La Guerre cachée, Al Qaida et les origines du terrorisme islamiste, prix Pulitzer, 2006 . Il est considéré comme un des meilleurs experts d’Al Quaida.
(2) The surge (la déferlante) désigne la décision de Bush d’envoyer 30000 soldats supplémentaires en Irak en 2007.

Propos recueillis par A. F.


mots-clés: