Ces experts qui diagnostiquent le déclin d’Al Qaida | babelmed
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Les experts occidentaux qui travaillent sur le terrorisme sont désormais nombreux à défendre la thèse du déclin, voire de la fin inévitable de l’organisation Al Qaida. A l’appui de cette thèse bien argumentée, un bilan chiffré qui, au regard des objectifs de la mouvance terroriste, est assez maigre. Al Qaida a été chassée d’Irak après avoir voulu faire de ce pays le principal front de lutte. Aujourd’hui, elle fait parler d’elle surtout au Pakistan et en Afghanistan. Dans tous les pays musulmans où elle a commis des attentats, elle a unanimement dressé l’opinion publique contre elle. Al Qaida s’est aussi donné, dès ses débuts, un habillage religieux. Celui-ci est en train de voler en éclats: l’idéologue dont se réclamait l’organisation, Dr Fadl, vient de publier un long document dans lequel il prend le contre-pied d’Al Qaida sur tous les plans et d’abord sur le plan religieux. Un tournant historique.

Affaiblie, mais toujours nuisible
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Michael Hayden
Faiblesse des liens entre différentes cellules terroristes, absence d’attentats réussis en Occident, impossibilité à négocier sur le plan politique, désaffection des opinions publiques… De nombreux arguments sont avancés par les experts du terrorisme international pour soutenir la thèse du déclin d’Al Qaida.
Al Qaida est devenue une ligue mineure.” Le mot a été lâché le 29 mai dernier par Michael Chertoff, chef du Departement of Homeland Security américain. Le lendemain, c’est le directeur de la CIA, Michael Hayden, qui déclarait que le réseau d’Oussama Ben Laden avait perdu la partie en Irak et en Arabie Saoudite, et qu’il se trouvait sur la défensive dans le reste du monde. Ainsi, les récits triomphalistes selon lesquels Al Qaida aurait déjoué tous les efforts de la guerre contre le terrorisme se trouvent supplantés par un nouveau discours axé sur le déclin de l’organisation. De fait, depuis le début de l’année, de nombreux experts du terrorisme international avancent une série d’arguments pour souligner les faiblesses de l’organisation.

Un jihad sans leader
Début 2008, Marc Sageman, spécialiste du terrorisme et ancien membre de la CIA, publie l’ouvrage Le déclin des jihadistes (The Fading Jihadists). Un pavé dans la mare. Celui-ci affirme que “n’importe qui peut se déclarer être un combattant d’Al Qaida”. Selon lui, la génération des terroristes qui sévit depuis le 11 septembre est celle du jihad sans leader (“Leaderless jihad”), un réseau de petites cellules locales, autoradicalisées, reliées entre elles par Internet et qui n’ont aucun lien avec le leadership d’Al Qaida.
Contrairement aux combattants islamistes des années 1980 et 1990 (Afghanistan, Bosnie, Tchétchénie, Cachemire…), ils sont autodidactes et autofinancés, la plupart nés en Europe ou en Occident de parents musulmans immigrés. Le manque de liens avec la tête d’Al Qaida est problématique dans la mesure où il ne permet pas au mouvement une cristallisation politique plus forte qui lui donnerait la possibilité de prendre possession d’un pays et de le gouverner.

De nombreux échecs
A l’instar des projets d’attentats sur les lignes aériennes transatlantiques, déjoués par le Metropolitan Police Service le 10 août 2006, de nombreuses attaques ont échoué en Occident depuis le 11 septembre 2001. Marc Sageman en dénombre plus d’une dizaine. Selon lui, ces échecs s’expliquent par l’incapacité de la nouvelle génération à acquérir une expertise performante. Surtout, sa faiblesse réside dans le fait qu’elle n’est pas capable de fournir “un flot constant de nouvelles actions violentes pour l’intérêt des nouvelles recrues potentielles”.

Changements d’opinion au sein des populations
Le déclin d’Al Qaida est également le résultat du changement de l’opinion au sein des populations musulmanes. Selon Lawrence Wright, le narrateur officiel des attentats du 11 septembre (voir interview, pages suivantes), “Al Qaida avait déjà ruiné sa réputation auprès des Irakiens à cause de ses comportements barbares… Le soutien à Al Qaida s’est évaporé”. Au Pakistan, le très sérieux Pew Institute a publié un rapport selon lequel le pourcentage de Pakistanais considérant les attentats comme “jamais justifiés” était passé de 35 % en 2004 à 69 % en 2006. De plus, alors qu’en août 2007, 33 % des Pakistanais soutenaient Al Qaida, ils n’étaient plus que 18 % cinq mois plus tard.

Des services de renseignements et de sécurité plus performants
La plupart des experts s’accordent sur le fait que le déclin d’Al Qaida s’explique surtout par le renforcement de la coopération antiterroriste internationale. Selon Gilles Kepel, politologue, “les sanctuaires de Londres et d’Afghanistan ont été démantelés, la pression militaire, financière s’est accrue à tel point que ceux des dirigeants jihadistes qui n’ont pas été arrêtés ou tués sont sur le qui-vive” (Terreur et Martyre, relever le défi de la civilisation, 2008, Ed. Flammarion).

Elle bouge encore
La thèse du déclin d’Al Qaida est toutefois loin de faire l’unanimité. D’éminents experts ont émis de vives critiques. Michael Scheuer, ancien agent de la CIA et chef de la section chargée de la traque d’Oussama Ben Laden, fait une liste des tendances du jihad en Europe et dans différents pays musulmans. Il estime qu’il y aurait ainsi environ deux mille jihadistes en Grande-Bretagne, sept cents sous surveillance en Allemagne et qu’une partie de ceux-ci auraient acquis des compétences dans des camps d’Al Qaida. Selon Bruce Hoffman, professeur à l’université de Georgetown, Al Qaida reste une organisation “remarquablement agile et flexible qui bénéficie de capacités opérationnelles et de planification de son leadership vers sa base et de sa base vers son leadership”. A. F.


Ces experts qui diagnostiquent le déclin d’Al Qaida | babelmed (*) Cette enquête est parue dans le n°19 publié en octobre 2008. Pour s’abonner au «Courrier de l’Atlas», téléchargez le bulletin d’abonnement et envoyez-le à l’adresse indiquée.

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