Entretien avec Mohamed Abdi : “Les stats ethniques, oui, la discrimination positive, non!” | Mohammed Abdi, Fadela Amara, Simone Veil, Le Courrier de l'Atlas
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//Mohamed AbdiMohamed Abdi

La diversité semble plus que jamais à l’ordre du jour? Serait-ce l’effet Obama?
La promotion de la diversité en France a commencé bien avant l’élection américaine, vous le savez bien. Aujourd’hui, le processus est lancé, plus rien ne pourra l’arrêter.
Fadela Amara et moi ne sommes pas des défenseurs de la discrimination positive. Simone Veil prépare actuellement un rapport sur le préambule de la Constitution. Fadela fait partie des personnalités qui ont été auditionnées dans le cadre de ce travail. Elle a dit son opposition à l’inscription, qu’elle juge dangereuse, du mot “diversité” dans le préambule. Elle défend en revanche l’idée de la parité, plus transversale.

Cela a-t-il plus de sens d’ajouter le mot “parité” dans un préambule qui fait référence aux droits de l’Homme ? (A moins de considérer que la femme appartient un peu moins au genre humain…)
C’est pour cette raison que, in fine, le rapport ne reprendra probablement ni le mot “diversité” ni celui de “parité”. Je pense que la discrimination positive sur des bases ethniques peut être dangereuse et nous conduire à des tensions. Elle suppose aussi des quotas et de nouvelles questions: où devra-t-on s’arrêter?

//Fadela AmaraFadela Amara

C’est pourtant vers ce modèle que le président de la République semble s’acheminer.
Nicolas Sarkozy a mis sur la table la question de la discrimination positive, aujourd’hui en débat. Il essaie de bousculer les choses et agit sans tabou. Il est prêt à tout pour avancer et cela brouille quelquefois les pistes. L’anti-sarkozysme rend aveugle. C’est, de plus, quelqu’un d’authentiquement antiraciste. Il veut activer tous les leviers des politiques publiques pour faire avancer cette question. Il doit prendre prochainement des décisions très fortes dans ce sens, introduisant notamment la diversité dans des établissements publics, dans divers grands lieux de décision.

Vous vous dites opposé à la discrimination positive sur des critères ethniques. Seriez-vous plus favorable à cette discrimination positive si elle s’exprimait sur des critères sociaux?
Oui, tout à fait. Je pense qu’il faut introduire de la mixité sociale dans des lieux importants de décisions. Je suis en contact avec nombre de décideurs. Je constate le faible nombre d’enfants d’ouvriers, de femmes, de Noirs ou d’Arabes aussi. Je ne remets pas en cause la compétence de ces décideurs, mais sur certaines questions, vous ne pouvez avoir de vision juste si vous n’habitez pas les quartiers difficiles, si vous n’avez pas connu la dureté de certaines choses. Il faut introduire la diversité sociale, irriguer, par cette diversité, les lieux de décision et de la République. J’ai participé à des réunions de décideurs où 80 % des intervenants étaient des hommes, issus pour moitié de l’ENA et pour l’autre moitié, des Mines.

Que pensez-vous du travail de la Halde dans la lutte contre les discriminations?
La Halde s’est créée suite à une directive européenne obligeant les Etats membres à posséder une autorité indépendante pour suivre ces questions. Cette Haute autorité a donc été mise en place par le président Chirac. Personnellement, j’estime qu’elle ne bouge pas beaucoup. Elle mérite d’être “reboostée”. Les discriminations sont toujours là. Les institutions de la République restent dans l’incapacité d’objectiver les problèmes.

Vous n’êtes pas opposé à la création de statistiques ethniques qui constituent pourtant le premier pas vers la discrimination positive. N’y a-t-il pas une contradiction?
Si. Sans doute aussi parce que j’ai toujours ce besoin de mesurer les choses pour agir. Je suis sur ce point en désaccord avec la secrétaire d’Etat à la Politique de la ville, fondamentalement contre ce genre de statistiques. Elle pense que la mesure crée la réalité et qu’on risque ensuite d’en payer les conséquences. Supposons que sur 100 criminels, on compte 80 Arabes. Balancer cela à l’opinion publique est ravageur. Simone Veil aussi est hostile à cet outil de mesure qui peut, selon elle, entraîner des rapports de force entre les communautés. Personnellement, je pense qu’il vaut mieux une réalité chiffrée que fantasmée. Nous devons en tout cas trouver un instrument au service de politiques publiques, accepté par tous, loin des fichiers et sans tomber dans le piège de la manipulation ethnique, afin de mesurer et agir mieux. Je comprends le risque dans une société où les choses ne sont toujours pas réglées, mais il faudra pourtant trouver une réponse.


Entretien avec Mohamed Abdi : “Les stats ethniques, oui, la discrimination positive, non!” | Mohammed Abdi, Fadela Amara, Simone Veil, Le Courrier de l'AtlasInterview publié dans le n° 22 du Courrier de l’Atlas .