Zahra Ramij, «Histoire d’un fonctionnaire modèle» | babelmed
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Je suis, sans me vanter, un fonctionnaire modèle. Mon dossier est blanc comme la neige au pays des Esquimaux. Je ne me suis absenté ni une journée, ni une heure, ni même une minute ! Je tiens bon contre le surmenage, la maladie, les désagréments de la vie – que vous connaissez bien, sans aucun doute – avec une vaillance peu commune, au point que je suis devenu un objet d’admiration pour certains de mes collègues ou, comme me le suggère leur silence, un objet d’inimitié pour certains autres, qui ne manquent pas de le manifester par des clins d’œil ou des signes de connivence.
Moi, je ne me soucie ni de l’inimitié de ceux-ci ni de l’admiration de ceux-là… Ce qui m’importe, c’est de parvenir à l’âge de la retraite et de pouvoir toucher mon salaire plein et entier, sans diminution. Quant à l’augmentation, je n’ai pas été assez fou un seul jour pour en rêver. Mon épouse – comme vous le savez maintenant – est femme au foyer. J’ai trois enfants dont le plus jeune n’a pas encore deux ans. Mes frais futurs sont clairs à établir, pas besoin de les rappeler. C’est pourquoi je dois tirer parti d’une autre chance qui m’est tombée du ciel – vous voyez comme j’ai de la chance? Quand je me suis engagé dans la fonction publique, j’y suis entré par la grande porte à l’âge de vingt ans ! Ce qui veut dire que quand j’atteindrai l’âge de la retraite, j’aurai passé quarante ans à travailler et j’aurai soixante ans. C’est ce qui me garantit mon salaire plein et entier. Est-ce que je vais gâcher cette occasion en or en écoutant mon corps et en prêtant l’oreille à son gémissement perpétuel et au cours de ma psychologie instable? Si je l’avais fait auparavant, et si je le faisais à l’avenir, combien d’années d’absence aurais-je perdues? Non. Jamais je n’y prêterai l’oreille. Pourquoi le faire alors que j’ai mes fortifiants magiques qui me conservent ma vitalité pendant des jours, des mois et des années? Grâce à une forte dose de caféine dans mon café préféré – l’espèce Robusta – et au goudron de la cigarette, je combats les hallucinations de la folie qui me prennent de temps en temps. J’entends un murmure démoniaque me répéter à l’oreille… des propos décousus: «La machine… le graissage… la rotation… le système… la pulvérisation… la routine… la hausse… les complications… les escaliers… les routes… la descente… le mercure...» Des mots dont je ne saisis pas le sens mais, malgré cela, je sens qu’ils creusent, avec leurs griffes acérées, au plus profond de moi. Comment? Pourquoi? Je l’ignore. Est-ce moi qui ne sais pas? Entre vous et moi, je me figure que je comprends, et que je ne veux simplement pas comprendre. Mieux, que je m’obstine à ne pas comprendre. Qu’y a-t-il derrière la compréhension à part les ennuis et les chagrins?

*Née à Casablanca, Zahra Ramij a également écrit Anin al-ma’ ( La Plainte de l’eau , 2003), et Najmat al-sabah ( L’Etoile du matin , 2006).

Kenza Sefrioui
(14/04/2009)



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