Latifa Labsir, «Mennana» | babelmed
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Tout était resplendissant dans la chambre de Mennana : ses couleurs à elle, les couleurs de ses meubles, les couleurs de ses clients aussi, la couleur de ses yeux qui changeait continuellement, celle de ses faux cils, longs et alanguis, ses éclats de rire rouge… Chaque chose donnait de la gaîté à notre petite enfance, gaîté que nous empruntions, mas sœur et moi, à la joie de Mennana… Ma mère n’avait pas de fards. Juste un peu de khôl pilé dans une bouteille jetée dans un coin de la chambre et dont elle se servait rarement, lorsqu’elle avait mal aux yeux, et un peu de souak qu’elle se procurait de temps en temps, à intervalles très espacés. Ma mère, telle que je me la rappelle, était toujours pâle, exsangue et inerte. Elle nous regardait avec des yeux méfiants et nous courait après chaque fois que nous passions le seuil de la chambre. Nous avions commencé en effet à nous habituer à la chambre de Mennana, et nous l’aidions à la préparer pour les clients. Souvent, nous utilisions ses fards, auxquels nous commencions à prendre goût pour devenir de belles jeunes filles comme Mennana. Nous avions commencé à nous habituer aux regards sur nous des blonds qui nous faisaient de jolis clins d’œil qui nous faisaient sentir que nous avions vraiment grandi. Ma mère nous grondait pour cela. Progressivement, nos petits seins commencèrent à apparaître sous nos habits étroits et nous poussions de petits rires. Nous commençâmes à prendre plaisir, moi et ma sœur, à leurs charmantes cajoleries et à les apprécier, puisque personne ne nous avait jamais caressé les seins ni embrassées… Ces petites cérémonies ne durèrent pas puisque nous fûmes surprises un jour par ma mère, qui balaya tout cela et nous fit retomber à nouveau dans l’enfance, à force coups, insultes et interdiction de sortir.

* Née à Casablanca en 1965, Latifa Labsir a également écrit Raghba faqat ( Juste un désir , 2003), Dafa’i r ( Tresses , 2006), Akhafu min… ( J’ai peur de… , à paraître)

Kenza Sefrioui
(14/04/2009)


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