Latifa Baqa, «La Chambre d’à côté» | babelmed
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Je dis que je n’y suis jamais entrée, et pourtant je me souviens plutôt que [ma tante] l’a ouverte un soir bien en face de moi, sans préavis… Ça a été la première et la dernière fois…
Elle a ouvert l’armoire et en a sorti un flacon de parfum de grande dimension, le genre qui se trouve sur les marchés de contrebande… Elle a commencé à en vaporiser sur mes vêtements et mes cheveux. Elle a remis le flacon dans l’armoire, a refermé celle-ci, et en a accroché la clef à sa ceinture. J’ai jeté un coup d’œil furtif à l’intérieur et j’ai vu le lit…
J’avais le sentiment que, dès lors que je n’étais pas rentrée dans cette chambre, mes parents n’avaient aucune raison valable de m’interdire de lui rendre visite. Comme si ma tante avait, à mon sens, deux facettes… Moi, je ne me préoccupais que de la facette relative aux escargots… aux histoires amusantes de ses époux mystérieux… aux histoires de Sallam, son premier mari… aux jolies choses liées à certaines de ses amies prostituées, décrépites et bienveillantes: la «fille du soldat», qui avait acheté à son fils le vendeur de hachich un singe avec une chaîne en or pour lui tenir compagnie dans sa solitude, le temps qu’elle revienne du «service»… la «fille du passé», la vieille dame au corps d’enfant et aux cheveux courts, teints en jaune, dont nous épiions le passage sur la place de la fontaine, tenant sous le bras, chaque soir, sa bouteille quotidienne de vin rouge, enveloppée dans un journal, qui faisait le chemin de l’épicerie jusqu’à chez elle à pied. La «Fille du passé» dispensait ses salutations cordiales à toutes les connaissances qu’elle croisait sur son chemin. Et si la situation l’exigeait, elle cachait sa bouteille sous son bras pour donner à boire à ses amis d’avant… […] Toutes ces femmes élégantes étaient ma famille…

* Née à Salé en 1964, Latifa Baqa a également écrit Ma alladi naf‘aluh? ( Qu’est-ce que nous faisons? , prix de l’Union des Ecrivains Marocains, 1992), et Mundu tilka al-hayat ( Depuis cette vie , 2005)

Kenza Sefrioui
(14/04/2009)


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