Tommaso Prestieri, le camorriste qui aime l’art | babelmed
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Tommaso Prestieri, le camorriste qui aime l’art | babelmed
Tommaso Prestieri
Il porte l’élégance des pays du sud, chemise et cravate noire, complet clair. Lorsqu’il ouvre les bras pour parler/déclamer, il dégage cette force vitale qui caractérisent les enfants de Naples. Tommaso Prestieri appartient à une puissante famille de camorristes de Secondigliano. Ces deux frères furent assassinés lors d’une faida dans le quartier de Monterosa, à Secondiglano, par le clan adverse des Licciardi. Tommaso Prestieri est pourtant un personnage à part qui fait autant parler de lui dans les faits divers criminels que sur la scène artistique: l’art est son péché mignon. Encore fugitif, il fut arrêté par la police alors qu’il assistait à un concert au Théâtre Bellini, en plein centre ville. En prison, il a découvert l’écriture en écrivant des lettres d’amour et depuis sa sortie, il s’est adonné à la création avec autant de passion, semble-t-il, qu’il s’était adonné «au mal». Désormais, les gens l’arrêtent dans la rue, dit-il, pour le féliciter de ses activités d’artiste et de Pygmalion «Il y a dix minutes, des pompiers Place du plébiscite, m’ont salués en me remerciant. Cela veut dire que j’ai fait quelque chose de bon dans la vie. Ces jeunes qui m’écoutaient dans ce studio d’art hier soir représentent une de mes plus importantes victoires…Qu’est ce que tu veux de plus dans la vie?».

Son parcours de manager, tout aussi controversé, était une façon de continuer l’œuvre familiale: «Dans les années 90 j’ai commencé à faire ce que faisait papa» mais aussi parce que la ville de Naples «pullule de poètes, écrivains, peintres et photographes, qui se sentent abandonnés, ils s’autofinancent, se sentent marginalisés». La chanson napolitaine, qui occupe une place centrale dans la vie des quartiers, est souvent attaquée par les autorités italiennes, le ministre de l’intérieur Guiliano Amato, déclarait le 14 décembre 2006 «le plan anti camorra ne trouvera le succès que si «la nuit» ne passe pas par les camorristes. Et si nous vaincrons, les néomélodiques devront chanter une autre chanson». Les «Néomélodiques» sont souvent accusés en effet de rendre hommage aux boss dans leurs chansons, de magnifier les personnes emprisonnées et d’avilir ceux qui les dénoncent…

Sur «Napoli», Prestieri est intarissable: «Naples est monumentale, méditerranéenne, entourée de collines superbes, c’est à la fois un manteau d’étoiles et une feuille de papier gras». Elle représente simultanément la partance de l’existence et son arrivée. Et s’il est autant lié à elle c’est bien parce qu’il la lit comme son alter ego «comme, moi elle est controversée, mais je ne changerai de ville pour tout l’or du monde... moi je suis né ici je suis napolitain d’hoc, et comme tous les napolitains, je n’ai jamais rien fait tout droit, on va en zigzag ici»
C’est bien en zigzag qu’il a découvert l’écriture «un peu comme les lettres à Paolina de Leopardi, en écrivant des lettres de prison, des lettres d’amour, j’ai compris que j’aimais écrire, j’écrivais des lettres longues de plus de 30 pages… Je parlai à ma muse, pas aux femmes, mais à la femme. Et puis, petit à petit, dans ces lettres, ce sont introduits des récits fiabesques».
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Dans la conversation comme dans ses poèmes, la Naples dichotomique, qui alterne entre la mère et la putain est toujours ontologique et duale «Naples, c’est ma ville, ma mère, et elle est le début et la fin de la vie d’un homme. Un jour, à table avec des amis, on parlait de l’honnêteté et de l’honneur. Je demandais la parole et personne ne m’écoutait. Lorsque j’ai pu intervenir, j’ai dit: je suis d’accord avec tout ce que vous avez dit sur l’importance de l’honneur et de l’honnêteté des fils, de la famille, mais vous devez comprendre aussi, que, pour moi, la première des putes est ma mère, alors imaginez ce que je pense de la votre». Bien sur, il s’empresse de souligner qu’il s’agit d’une expression métaphorique «la femme la plus importante de ma vie», celle à qui est dédié son dernier recueil «Opuscule d’amour» est «asexuée, elle est pieuse. Elle ne sort jamais de la maison.». Le superlatif sied aussi bien à la mère qu’à la ville «Naples est plus belle que ma femme, Naples est comme une pute, qui quand elle se réveille le matin, se présente à toi mal démaquillée, c’est la belle pute de tous, une ville d’esprit de sentiments et de viscères».

Le charisme de Tommaso Prestieri, réside, en premier lieu, dans son rapport double à tout ce qui l’entoure, à commencer par lui-même. Il a, dit-il, un peu «de Dr Jeckyl et Mr Hyde». Pour devenir l’un ou l’autre, tout est question de millièmes de secondes: «parfois, ta tête, même si elle est intelligente, te fait faire de mauvaises choses, il suffit de quelques secondes pour faire des choses que tu ne voudrais pas faire». Dans le vocabulaire de Prestieri il faut dissocier, esprit, tête et cœur parce que, s’il lui arrive de regretter les agissements de la tête «par contre, de tout ce qui part du cœur et de l’esprit j’en suis fier» Et pour être fier, il est fier... Alors qu’il parle d’ «humilité, honneur et conscience de savoir que j’ai fait du mal», il reste un fervent catholique même si «certainement le plus pécheur de tous». Celui qui «aime dieu» ne craint pas son jugement. Il voudrais rencontrer le fils de dieu, mais là aussi, pour quelques instants: «Humblement, je voudrais pouvoir regarder Jésus christ dans les yeux pour quelques secondes».
Un millième de seconde pour se tromper, un millième de seconde pour regarder Jésus.

«Moi, j’aime dieu. J’ai beaucoup étudié. Quand j’avais 15 ans j’ai fait le séminaire. Mais après, j’ai dû leur expliquer que je ne me la sentais pas, je ne pouvais pas résister aux femmes. Ou je fais les choses bien, ou je les fais pas. Et j’ai démissionné». Il rie d’un rire contagieux, celui d’un sud auto ironique, qui ne se prend pas au sérieux, surtout lorsqu’on parle des choses les plus profondes. Son catholicisme fervent l’a porté jusque dans les antichambres du pape, au Vatican. Au sortir de prison, Prestieri envoie son livre au Saint Père qui le félicite d’avoir opéré ce changement de route. Mais, là encore, il n’est pas question d’avoir honte de son passé, de ses actions. «l’important c’est ce qui part de là (il fait voir le cœur) et qui par ensuite vers le ciel, vers en haut en tout cas, et mon cœur est bon». Alors qu’il est reçu par le secrétaire du pape Jean-Paul II, celui-ci oser parler de la malavita napolitaine et lui demande des explications. «Moi, je suis un catholique, un des plus pêcheurs de tous, mais peut être aussi le plus aimé de tous. Et j’ai pris la vie comme elle est, et elle est très belle selon moi. Au secrétaire, je lui ai dit, Ah signo -je me suis énervé- mais tu parles toujours de Naples et de la camorra, mais les prisons, il y en a aussi à Rome et à Bolzano, le monde est pays…Il s’est excusé, il m’a dit qu’il ne voulait pas m’offenser, je lui ai dit, que tout était ok, et que l’on pouvait changer de sujet.»
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Naples
Même hors du Vatican il entretient ce rapport particulier avec dieu: «c’est lui qui me fait peindre». (les livres de poésie de Tommaso sont accompagnés de ses propres peintures). «Il m’est arrivé quelque chose d’étrange. J’ai fait un Jésus qui me ressemble, et quand je peins je sens que quelqu’un m’accompagne, je n’ai pas peur de ce que je fais, j’ai le pinceau sûr. La toile accepte ma main». Et pour le remercier, il va à l’église «en cachette... quand personne ne peut me voir, je ne vais pas prier pour me faire voir des autres. D’ailleurs je fais des œuvres charitables que personne ne sait.»

Parlant à une journaliste étrangère, il compare Naples au monde car elle est une grande métropole, ni pire ni meilleure. Paris: il adore le Louvre, qu’il visite à chaque fois, mais «il y a plus de cocaïne à Pigalle que dans toute la ville de Naples! Lorsque j’ai visité ce quartier j’ai tout de suite pensé que c’est «la malédiction du Christ qui était tombée sur la ville». Marseille: «C’est la sœur jumelle de Naples, en France. Elle a le même port, elle est napolitaine, la mentalité, les vols…Ils ont même essayé de me voler à Marseille, un comble ! Les marseillais sont aussi chauds et viscéraux qu’ici.».

De même, à Milan, à Palerme, à Catane, il y a autant de lieux troubles, mais on en parle moins qu’à Naples. Pourquoi cet acharnement sur Naples alors? «dans les autres villes, les gens arrivent à s’entendre, mais Naples est faible d’esprit, elle est habitée par des hommes qui sont des faibles d’esprit, et c’est pourquoi ils n’arrivent pas à se comporter correctement, c’est pourquoi on voit tellement de guerres que l’on pourrait bien éviter…Ailleurs ils arrivent à s’entendre et il ne se passe pas les conneries qui se passent ici.».

Tommaso me prend le bras, et me répète qu’il ne regrette rien «Moi je suis fier. Il ne faut pas me toucher. Je regarde tous les gens dans les yeux, et je n’abaisse jamais le regard devant personne. Je suis fier de mes erreurs et des choses laides que j’ai fait, quand je les ai faites avec le cœur».

«J’espère que de cette conversation tu pourras porter en France, le regard de quelqu’un qui l’aime» conclut-il. Me parlait-il de sa femme, de la femme, de sa muse, de sa mère, d’une putain ou de Naples? Catherine Cornet
(23/05/2007)
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