Les mots d'après  | Emmanuel Vigier
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Emmanuel Vigier   
"On ne le voyait nulle part quand il fallait être courageux et avoir des idées!" Sur scène, la vie n'a pas changé. Biljana Srbljanović continue d'écrire un théâtre de bruit et de fureur. Ce jeune auteur serbe a été découvert en Europe avec une pièce crée en 1997, La Trilogie de Belgrade, texte inoubliable sur les désillusions d'exilés ex-yougoslaves à travers le monde. Quelques années plus tard, l'écrivain ausculte les "transitions" politiques et économiques dans son pays mal-aimé. Dans Sauterelles, on se souvient qu'un vieil homme était abandonné sur une aire d'autoroute. Barbelo, à propos de chiens et d'enfants, qui vient d'être monté à Paris au Nouveau théâtre de Montreuil, montre un monde toujours aussi désaxé, l'homme tend de plus en plus à devenir animal, il n'y a plus aucune forme de douceur, de sentiment.

In your face?
Une jeune femme semble un peu perdue entre un enfant qui grandit trop vite et un politicien corrompu et dangereux. Un sans-abri réfugié dans un cimetière trouve un peu de chaleur humaine sur le ventre de son chien..."En fait, c'est exactement ce qui me tourmente, ma fille, comment peut-on savoir à l'avance ce qu'on va mettre au monde? Un homme ou une bête?" L'écrivain a dédié cette pièce à ses amies, "celles qui se sont suicidées. Et les autres." "J'écris sur moi et sur les effets que l'ordre actuel produit sur moi." explique Biljana Srbljanovic, qui vit loin des frontières de la Yougoslavie disparue, entre la France et l'Azerbaïdjan.

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Skopje-Macédoine ©Florence Vialettes
Biljana Srbljanovic n'est pas la seule à fabriquer un théâtre aussi frontal. Le macédonien Dejan Dukovski met en scène la violence dans la plupart de ses pièces. Milena Marković, jeune écrivain serbe fait parler les tueurs dans Puisse Dieu poser sur nous son regard-Rails. Sonia Ristić a écrit une pièce entière sur le siège de Sarajevo: Sniper Avenue. Tous ces auteurs sont traduits et publiés en France par "L'Espace d'un Instant", qui accomplit un remarquable travail de recherche et de diffusion des écritures balkaniques depuis 2002. Cette maison d'édition fait régulièrement découvrir des écrivains, qui n'ont pas tous été publiés dans leurs pays d'origine, souvent pour des raisons politiques. C'est le cas notamment de Vidosav Stevanović, opposant au régime de Milošević, réfugié politique en France, dont l'oeuvre est traduite en Serbie depuis peu.
"Quand on lit tous ces auteurs, on peut bien sûr penser au style anglo saxon "In-your-face", ce théâtre des années 90, direct, brutal...La question identitaire est essentielle." exprime Jérome Carassou, responsable des Editions non lieu. Il publie de la poésie, des nouvelles dans une revue trimestrielle "Au sud de l'Est". "Plus que de l'exil, c'est, je pense, une littérature de la chute, de la perte ...Elle est marquée par la quête de sens. Et par l'absurde. Ce qui est remarquable aussi chez tous ces auteurs, c'est leur regard porté sur l'Ouest. Ils n'hésitent pas à faire une critique virulente de notre société."

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Sarajevo-Bosnie ©Florence Vialettes
Jusqu'en 2006, Mireille Robin a traduit une centaine de romans, pièces de théâtre, recueils de poésie pour le monde francophone. Elle a largement contribué à faire émerger toute une jeune génération d'écrivains issue de l'ex-Yougoslavie. "Cette guerre n'était pas la leur. Elle n'avait rien à voir avec eux. C'est pourtant dans cette guerre qu'ils se sont "formés"...Il y a une écriture, une voix un peu commune à tous", explique la traductrice qui regrette le peu d'audace et de curiosité des éditeurs.
Dans les années 90, elle parvient à faire publier en France les premiers textes de Velibor Čolić, l'écrivain bosniaque probablement le plus connu en France aujourd'hui. Une forte amitié naît alors. "Il écrit désormais en Français. Je suis sa première lectrice..."
La traductrice a été récemment distinguée par le Ministère de la Culture, elle a reçu l'insigne de Chevalier des Arts et des Lettres. "C'est une bonne chose pour l'ensemble de la profession. Dans ma vie, le hasard a fait que j'ai pu avoir ce beau rôle de passeur", dit-elle.

Velibor Čolić, lui aussi, fait parler les tueurs dans un de ses romans, Archanges, d'une violence presque insoutenable. "Dans la plupart des films américains, les méchants sont laids, cons et stupides. Dans la vraie vie, non. L'horreur est là. Les monstres sont comme nous et nous sommes comme les monstres. Radovan Karadžić est un poète. Mauvais, très mauvais poète mais POETE. Dans la littérature, il me semble, il faut éviter à tout prix le pathos, les bons sentiments et les jugements définitifs. Personne, écrivain ou pas, n'a le droit de condamner, juger ou pardonner au nom de son peuple." C'est peut-être là une des raisons pour lesquelles les "ex" bousculent, dérangent...Dès la première page d'Archanges, le narrateur prévient: "Nous sommes tous coupables parce que témoins".

Une littérature de l'exil?
Comme Velibor Čolić, nombre d'auteurs de cette génération, vivent en dehors des frontières des anciennes républiques yougoslaves. Saša Stanišić, jeune écrivain né en Bosnie, vit en Allemagne. Son prodigieux premier roman, Le soldat et le gramophone, est le récit d’un enfant, Aleksandar, d'une lucidité désarmante. Dans l’école de la petite ville qui vit ses dernières heures yougoslaves, les discussions fusent. « Je suis un mélange. Je suis moitié-motié. Je suis yougoslave-donc je me décompose en plusieurs parties. Il y avait eu toute la cour de récré qui s’était étonnée que je puisse être quelque chose d’aussi vague. ». Doté de pouvoirs extraordinaires, Aleksandar fait vivre longtemps ceux qui sont morts. « Après sa première mort, Tito s’est installé dans nos cœurs, avec une petite valise pleine de discours et d’essais et s’y est construit un édifice plein d’idées pompeux. »

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Croatie-Vukovar ©Alexa Brunet
Dubravka Ugrešić écrit elle aussi loin de chez elle. Née en 1949 prés de Zagreb, cette romancière, spécialiste de la littérature russe, est l'auteur d'une oeuvre déjà considérable. Dans les années 80, traductrice, elle est un aussi un auteur à succès de nouvelles, de livres pour enfants, qui reçoivent les prix les plus prestigieux, dans toute la Yougoslavie... Durant les années de guerre, Dubravka Ugrešić ne se tait pas. Elle dénonce, s'oppose au nationalisme. Elle est vue, par une presse à la botte du pouvoir, comme une sorcière, une traitre. "Dégoutée" (Libération, 4 septembre 2008), elle s'en va. Elle vit aujourd'hui, comme l'héroïne d'un de ses romans, à Amsterdam.

Dans Le ministère de la douleur, la guerre est bien finie. A Amsterdam, Tania donne des cours de littérature à des immigrés tous issus de l'ex-Yougoslavie, qui travaillent au noir, dans la confection, pour un club sado-maso...L'enseignante, elle aussi, vient du même pays qui a sombré. Son cours prend une étrange tournure. On y débat de l'Histoire, celle qui les a menés là où ils sont, en exil, et de la langue, celle qu'ils n'ont plus en commun: "Derrière le Croate, le Serbe, le Bosniaque se tiennent des formations paramilitaires. Vous n'allez quand même pas accepter que des criminels semi-illétrés s'imposent à vous comme conseillers linguistiques" s'exclame-t-elle devant ses élèves.

Les mots d'après  | Emmanuel Vigier
Kosovo-Pristina-Bibliothèque universitaire© Alexa Brunet
L'oeuvre de David Albahari, né en Serbie, a connu un véritable bouleversement dés lors que son auteur a émigré. "En 1994, quand j'ai décidé de partir au Canada, la guerre en ex-Yougoslavie se poursuivait. Nos enfants étaient petits et nous avons simplement voulu les emmener loin de tout ça. J'ai aussi ressenti le fait que partir de cette zone de guerre, ça serait mieux pour l'écrivain que je suis. A ce moment-là, j'ai reçu une invitation pour participer à une résidence à l'université de Calgary. Partir a totalement bouleversé ma manière de raconter les histoires et la nature de ces histoires."

Dans Hitler à Chicago, les peuples migrants croisent les peuples premiers, les Indiens: "Tu viens de Grèce?" demande John. "Non, lui dis-je, je viens d'un pays qui n'existe plus." L'indien lève lentement le regard vers moi: "C'est pour ça que tu te perds si facilement." Ses romans sont souvent constitués d'un seul paragraphe, dans un rythme, une musique hypnotique, obsédante. Ses personnages parlent beaucoup, ne s'arrêtent pas. Essayent de comprendre ce qu'ils font dans un monde nouveau. "Il n'aimerait pas que je croie, a-t-il dit, qu'il était de ceux, qui d'une manière extrêmement irrationnelle ressentent la nostalgie d'une chose indubitablement disparue, car il ne regrette pas ce qui n'est plus, mais ce qui aurait pu être."

Emmanuel Vigier
(24/02/2011)


Toutes les photographies sont tirées de l'ouvrage "Post/Ex-Yougoslavie" (Editions Le Bec en l'air):
http://www.becair.com/fiche.php?theme=15&id=46

Bibliographie:
David Albahari: Sangsues (Gallimard), Hitler à Chicago (Les Allusifs); Globe Trotter (Gallimard)
Stevislav Basara: Le pays maudit (Gaïa)
Igor Bojović: Divče-Au matin, tout aura changé (L'espace d'un instant)
Velibor Čolić: Jésus et Tito (Gaïa); Archanges (Gaïa); Les Bosniaques, Chronique des oubliés (Le Serpent à Plumes)
Dejan Dukovski: Baril de poudre, Balkans' not dead, L'autre côté (L'espace d'un instant)
Miljenko Jergović: Buick Riviera, Le palais en Noyer (Actes Sud)
Ozren Kebo: Bienvenue en enfer (La nuée bleue)
Milena Marković: Puisse Dieu poser sur nous son regard-Rails, Le vaste monde blanc, Un bateau pour les poupées (L'espace d'un instant)
Vladan Matijević: Le baisespoir du jeune Arnold (Les Allusifs)
Saša Stanišić: Le soldat et le gramophone (Stock-La Cosmopolite)
Goran Stefanoski: Le démon de Debarmaalo (L'Espace d'un instant)
Vidosav Stevanovic: Jeanne du Métro, Purification ethnique, Répétition permanente (L'espace d'un instant); Prélude à la guerre, La même chose (Mercure de France), Abel et Lise (L'Esprit des Péninsules)
Biljana Srbljanovic: Barbelo, Sauterelles, La trilogie de Belgrade
Dubravka Ugrešić: Il n'y a personne pour vous répondre (Albin Michel); Le ministère de la douleur (Albin Michel), Le Musée des redditions sans condition (Fayard)

Liens:
http://balkans.courriers.info/
http://www.sildav.org/
http://www.editionsnonlieu.fr/

Extraits:
Izet Sarajlic. Le livre des adieux
«Adieu à Slobodan Markovic»
«La guerre qui venait de s’achever
projetait encore son ombre
sur toutes choses alentour.
Il nous fallait -pour nous-mêmes
Et notre entourage-
Redécouvrir la beauté des matins d’hiver
Le prix d’un sourire aperçu à la fenêtre d’un train.»

David Albahari. Globe trotter
«Pendant ce temps a-t-il dit, aucun de ces camps n’envisage ses propres fautes, ni sa propre responsabilité, on n’en parle même pas, car le principe fondamental consiste à croire qu’aucune faute n’existe vraiment du côté du camp qui s’exprime. D’où il ressort, a-t-il dit, que là d’où il vient, dans son ex-pays, personne n’est coupable à ses propres yeux, à l’instar de ce qu’a exprimé Sartre en disant que l’enfer c’était toujours les autres. Le petit-fils d’Ivan Matulic, a-t-il dit, était le premier qui, à sa manière, lui avait présenté un tout autre discours, c’est-à-dire s’était montré prêt, en parlant de l’enfer, à se désigner lui-même. Et c’est quelqu’un, a poursuivi Daniel Atias, qui n’est pas directement lié à ce qui s’est passé dans son ex-pays qui a pourtant parlé ainsi, bien que, d’une certaine façon, on puisse dire que quel soit le nombre des générations qui nous séparent du sol originaire de nos ancêtres, l’appartenance à ce sol, ne peut jamais être effacée. On peut partir, aller ailleurs, a-t-il dit, on peut s’installer sur un autre continent, on peut labourer un autre champ, mais on peut jamais faire disparaître de soi, de sous ses ongles, de son cœur, cette terre originelle, ce fertile terreau qui reste toujours, quoi qu’il arrive, notre seul vrai foyer.»


Dubravka Ugresic. Le musée des redditions sans condition
« Richard m’a offert une carte touristique de la Yougoslavie qu’il a trouvée sur un marché aux puces de Berlin. Je me plonge souvent dedans, je suis du doigt les limites des montagnes et les rivières, je compte les villes où je suis allée. Ainsi, j’épuise l’impression que j’ai de me noyer en moi-même, la carte, tel un buvard de bonne qualité, absorbe mon vif sentiment de perte. »

Biljana Srbljanovic. La trilogie de Belgrade
-Dule: «Qu’est ce que ma mère vient faire, là-dedans?»
-Kaca: «Tout ! Tout est de leur faute. C’est de leur faute si je suis ici au lieu d’être chez moi, avec ma bande, avec mes amis, au lieu de faire le travail pour lequel, j’ai été formé et de pouvoir vivre correctement de l’argent que je gagne. Ton père et ta mère, et des millions d’autres comme eux qui, pendant la pause, entre brûler la prune dans la résidence secondaire et saigner le cochon de lait dans la baignoire de l’appartement, ont voté pour ces bandits, ces voleurs, ces criminels !!! C’est à cause d’eux que je n’ai pas pu rester dans mon pays, dans ma ville, à cause de tous ces arrivistes et de leurs compères, débarqués du Trou-du-cul-du-bled, et qui ont décidé du gouvernement, de ma vie, de mon destin.»


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