Enfance yougoslave | Emmanuel Vigier
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Emmanuel Vigier   
Enfance yougoslave | Emmanuel Vigier
Velibor ?oli?
Velibor Čolić poursuit sa route d'écrivain en exil. Né en 1964 en Bosnie, il vit en France depuis 1992. Son premier livre reste marquant. "Les Bosniaques" était constitué des notes qu'il avait prises pendant la guerre en Bosnie dans un petit carnet noir. Le romancier continue à surprendre (1). Dans son second roman en Français, il puise dans sa mémoire  et aux bourreaux de la guerre. Un livre qui faisait mal, brutal, sans complaisance. Avec Jésus et Tito , Velibor change radicalement de registre et de style: le lecteud'enfant, dans "l'impossible espace entre je ne mens pas et je me souviens". Loin, très loin de la violence frontale d' Archanges , publié en 2007 chez le même éditeur Gaïa.
Archanges donnait la parole aux tueursr devient le confident d'un enfant drôle, espiègle et très observateur dans un village yougoslave, puis d'un adolescent qui s'est fait la promesse de devenir footballeur ou...écrivain.

La bonne étoile
Dans la forme, le livre ressemble à un journal intime, rempli d'anecdotes, de bons mots et de petites histoires qui font la grande. L'écriture de l'enfance est un exercice délicat. C'est dans la langue de l'exil, le français, que Velibor Čolić a trouvé la musique de son personnage. Son héros écrit comme il parle. Le petit garçon a la tête en l'air et un regard singulier sur le monde. Une poésie un peu sombre vient souvent ponctuer le récit de sa vie. "L'oiseau est tombé silencieusement , comme au cinéma. Et sa mort n'a rien changé."
Dans une interview accordée à Babelmed, à l'occasion de la publication d'Archanges, l'écrivain avait souligné l'importance de la musique dans son écriture: "Ce sont des musiciens qui guident depuis toujours mes doigts sur le clavier. Le souffle épique de Coltrane, la force pharaonique de Charles Mingus, le bop enfumé de Sonny Rollins; cette architecture fragile d'un trio de jazz. Je veux que mes livres ressemblent à ça."
La première phrase de l'inventaire de Velibor Čolić donne le ton: "Ma mère dit que nous sommes croates, mon père que nous sommes yougoslaves. Moi, je n'en sais rien." L'enfant comprendra plus tard que l'identité yougoslave est plus fragile qu'elle n'y parait...En attendant, il en profite, s'amusant à décrire un monde aujourd'hui disparu, jugeant quand même qu'il est né sous la bonne étoile. Un chapitre entier de son journal est consacré au Maréchal Tito, à la ferveur que le chef d'état provoque. L'écrivain joue avec ses souvenirs ("J'apprends l'allemand même si c'est une langue capitaliste","Comme prévu, j'ai gagné le premier prix pour mon poème sur notre maréchal.").
Plus tard, il faudra se rendre à l'évidence, ouvrir les yeux sur la propagande. Réaliser que Papy Hiver, l'invention communiste pour remplacer le Père Noël, n'existe pas plus que son modèle...("Le virus a été éliminé. Je suis immunisé à vie contre notre maréchal.") En attendant, dans le monde de cette enfance, si rien n'est parfait, on s'y amuse beaucoup. Velibor Čolić a-t-il voulu exprimer une forme de nostalgie particulière de cette époque, cette "Yougonostalgie" qui pointe parfois dans la littérature ou le cinéma? "Je me sens apatride, c'est peut-être ça, la vraie yougonostalgie."

Sur le vieux Pont
Enfance yougoslave | Emmanuel VigierSon inventaire se lit comme un état des lieux du pays disparu traversé par une foule de personnages tous aussi attachants les uns que les autres. Des amis, des voisins, des membres de sa famille, qui portent des surnoms plus ou moins agréables, que seul un enfant peut inventer:
Džemo le Renard, le voisin tzigane, "tout le temps en mouvement comme s'il cachait un colibri dans sa poche", Vlado le Sauvage, qui, comme le narrateur "rêve les yeux grand ouverts"...
L'auteur les campe dans un décor sans frontière, celui de l'ex-Yougosalvie. La mer n'est pas si loin de la Bosnie natale. Pour aller jusqu'à elle, toute la famille s'arrête à Mostar, chez la Vieille Tante qui aime le silence. Tous vont se promenés sur le pont, le Vieux Pont de Mostar, construit par les Ottomans au 16ème siècle et détruit en 1993 lors d'une des guerres, qui ont déchiré les Balkans (2). "C'est une expérience superbe de traverser ce vieux pont. On marche normalement, comme partout, un pas après l'autre, mais on a l'impression de voler. (...) N'importe qui, même s'il a les pieds plats comme mon père, devient durant ce court instant une étoile ou un danseur de ballet." C'est alors au tour du lecteur d'être gagné par une violente nostalgie...

Emmanuel Vigier
(24/02/2011)


(1) Velibor Čolić a contribué au dernier numéro de "La pensée de Midi", qui pour fêter ses dix ans, a demandé à plusieurs écrivains de Méditerranée d'écrire une histoire autour d'une date, le 20 janvier. Sa nouvelle est un texte saisissant qui a pour décor les décombres d'Haïti.

(2) Le Vieux Pont de Mostar a été bombardé par l'armée croate le 9 novembre 1993. Il a été reconstruit sous l'égide de l'UNESCO et inauguré en 2004.

Extrait de Jésus et Tito

"Et peu à peu, dans notre maison, comme dans le vrai monde, se sont créés deux blocs. Mon Père, mon Frêre et moi sommes les communistes et le reste de la famille...Les cathos. Un combat très serré, et une décision grave à prendre pour moi. Le délicieux cochon au lait pour Noël ou la parade pour l'anniversaire de notre Maréchal? Les superbes gâteaux de ma Grand-Mêre pour Pâques d'un côté, et de l'autre la fête de la république yougoslave où l'on chante nos chansons révolutionnaires autour du feu? Les tartines au miel de ma Mère quand je récite par coeur JevoussalueMarie ou le joli foulard rouge que j'ai reçu en devenant le pionnier de Tito?
La soupe aux haricots ou le marxisme?
Le chocolat aux noisettes ou le socialisme?
Dur, très dur de choisir. Et parfois, j'hésite. Le monde des idées est très compliqué, mais grâce à mon Oncle j'y vois un peu mieux.
Quand on mange bien, c'est du catholicisme.
Et si on n'a rien à manger, mais qu'on chante et danse, c'est du communisme."

Jésus et Tito de Velibor Čolić, Gaïa Editions, 2010


Du même auteur:
Archanges - Gaïa Editions (2008)

Aux éditions Le serpent à plumes:
Les Bosniaques (1993)
La vie fantasmagoriquement brève et étrange d'Amadéo Modigliani (1995)
Chronique des oubliés (1996)
Mother Funker (2001)
Perdido (2005)



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