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  Irak: Guerre injuste ou guerre de libération? | babelmedLa guerre contre l’Irak, annoncée de longue date, a suscité beaucoup de passions et mobilisé les médias du monde entier, dès avant son déclenchement. Amplement commenté et analysé par une armada de journalistes, de commentateurs et d’experts de tous bords, vécu sur le terrain au jour le jour, le conflit fut peut-être le plus médiatisé de l’histoire et a suscité l’intérêt des citoyens du monde entier, même si l’opinion publique était dans sa grande majorité contre la guerre. Circonscrite géographiquement, mais se déroulant sous l’ère de la mondialisation, la guerre devait nécessairement être diffusée sur la scène mondiale.
Trois semaines après le début de la troisième guerre du Golfe, le conflit est presque fini. L’armée de Saddam, sa garde prétorienne, ses fedayins ont peu résisté au rouleau compresseur des armées anglo-américaines. Jusqu’au dernier jour, le régime chancelant de Bagdad aura nourri, encore une fois chez les masses arabes l’illusion d’une victoire possible contre la superpuissance américaine. Peu importe le sort du dictateur, enseveli sous les décombres, réfugié dans un bunker ou parti à l’étranger, le régime a vécu.

Le monde face à la guerre
Parmi les nombreux commentaires suscités par l’invasion de l’Irak par les Etats-Unis et ses alliés il y a l’idée souvent répétée que c’est une guerre injuste et sale. Comme s’il pouvait exister des guerres justes et propres ! Si le conseil de sécurité avait avalisé l’agression, aurait-elle été plus supportable? On oublie que le Conseil de sécurité, l’organe des Nations unies auquel incombe la tâche du maintien de la paix dans le monde n’accorde son pouvoir qu’aux vainqueurs de la Seconde guerre mondiale, qu’il n’est de toute façon pas représentatif de la configuration actuelle du globe. Depuis les années 50, plusieurs guerres furent engagées sans même que le Conseil de sécurité soit consulté. La dernière en date est celle du Kosovo.

Pacifisme
Qu’est-ce qui a donc poussé les citoyens du monde et la plupart des Etats à s’insurger contre cette guerre? Est-ce la peur que la superpuissance américaine ne prenne l’habitude de mener unilatéralement des «guerres préventives»? Est-ce la faiblesse des preuves présentées par les Etats-Unis pour justifier leur invasion (détention d’armes de destruction massives et soutien au terrorisme)? Est-ce la peur que cette guerre, qui vient après les événements du 11 septembre 2001 et la guerre contre l’Afghanistan, n’apporte encore plus d’eau au moulin de ceux qui prophétisent le choc des civilisations? Est-ce enfin la disproportion énorme des forces qui fait que cette guerre prend finalement les allures d’une expédition punitive dont la victime sera comme toujours un peuple martyrisé par ses dirigeants depuis plus de trente ans et soumis depuis douze ans soumis à l’embargo?
En fait, et par-delà l’illégitimité de l’invasion anglo-américaine, ce qui a semblé mobiliser le plus les opinions publiques c’est le profond rejet de toute guerre. Les citoyens du monde sont devenus terriblement pacifistes. Ils pensent qu’au lieu de s’acharner sur un régime qui ne représente guère plus de danger que pour son peuple, il est plus urgent de s’attaquer aux véritables questions qui menacent la région du Moyen-Orient (le problème palestinien) ou l’humanité (le péril écologique, la misère et la fin dans le monde).

Démocratie
Certes, les Américains prétendent vouloir libérer le peuple irakien et instaurer la démocratie dans le pays. On voudrait bien les croire, eux qui n’ont jamais installé et soutenu que des généraux sanguinaires et des théocraties moyenâgeuses. L’évolution des événements semble en tout cas leur donner raison: le peuple irakien, libéré de la terreur, les accueille plus ou moins chaleureusement. Il est quand même étrange que ce soit l’une des équipes gouvernementales les plus conservatrices de l’histoire des Etats-Unis qui se dévouent pour exporter la démocratie.
Si les Américains vont jusqu’au bout de leurs intentions, le peuple irakien pourrait finalement, malgré les souffrances et les morts, malgré les victimes innocentes, bénéficier de ce conflit. Il serait débarrassé d’une des dictatures les plus sanguinaires de notre époque. C’est en tout cas ce que souhaitent, malgré les morts innocents, les générations successives des exilés irakiens. Le bilan du règne de Saddam est lourd: près de vingt-cinq ans de guerre, plus de deux millions de morts victimes des folies guerrières de Saddam et de sa répression, plus quatre millions d’exilés.

Indécence Irak: Guerre injuste ou guerre de libération? | babelmed Au-delà des morts et des ruines, il y a quelque chose d’indécent dans le spectacle de cette guerre: indécentes, les images des palais de Saddam. Le dictateur aurait 80 palais au moins dans le pays, dont dix à Bagdad. Les images du faste pharaonique des demeures du dictateur, la robinetterie en or, filmée avec le sourire par les soldats triomphants ont de quoi faire rougir de honte tous les dirigeants arabes.
Parce qu’ils en possèdent aussi, des palais, et des robinets en or massif. Indécentes les tractations menées, tambour battant, dès les premiers jours de guerre, par les coalisés pour attribuer les marchés très juteux de la reconstruction de l’Irak. Indécentes aussi, les images de ces hordes d’Irakiens se livrant comme des vautours, dans le sillage des soldats coalisés, au pillage des locaux abandonnés dans les villes. On les désigne sympathiquement de ces termes exotiques comme les «Ali Baba» ou tous simplement les «Voleurs de Bagdad». Au pays des Milles et une nuit, on ne pouvait les appeler autrement. Les soldats coalisés se limitent à protéger les sites pétroliers et abandonnent les villes à l’anarchie. Drôle d’entrée en matière: les «libérateurs» du peuple irakien s’inquiètent surtout du sort des puits de pétrole du pays. Peu importe si les hôpitaux et les musées de Bagdad sont pillés et dévastés.
Indécent enfin le traitement de l’information par les belligérants. Mais en temps de guerre, il est presque légitime, dit-on, de déformer l’information pour ménager l’opinion publique et galvaniser les troupes. Les médias américains font dans leur grande majorité de la propagande. Les chaînes satellitaires arabes d’Al-Jazeera et Abou Dhabi se révèlent plus objectives. Dans le registre de la propagande surréaliste et frondeuse, la palme d’or est remportée par le discours du ministre de l’information irakien As-Sahhaf. Il y a quelque chose de pathétique dans son obstination à tenir jusqu’au dernier jour un discours déphasé par rapport à la réalité en usant à chaque fois de qualificatifs savoureux pour désigner les Américains: racaille, mercenaires, sangsues, imbéciles… Ses prestations ont beaucoup amusé, malgré les morts. Monsieur As-Sahhaf faisait de l’humour noir. Le dernier jour, il a disparu sans saluer le public.

Guerre préventive ou de libération? La guerre contre l’Irak a choqué parce ce qu’elle introduit un nouveau concept, celui de «guerre préventive». Déjà à propos des Balkans ou du Ruanda et des ravages de certaines guerres civiles, et devant l’impuissance des Nations unies, certains Etats ont commencé à parler de «devoir d’ingérence». Les Etats-Unis commencent-ils à faire ce que ne peut faire l’ONU, faute de moyens et de pouvoir, en servant aux passage leurs intérêts stratégiques et économiques? Ils ont en tout cas réorienté en cours de route leur discours dans ce sens: alors qu’ils étaient soupçonnés de poursuivre des objectifs stratégiques (redessiner la carte du Moyen-Orient) et économiques (la mainmise sur le pétrole et sécurisation des voies d’approvisionnement), ils soutenaient qu’ils voulaient désarmer l’Irak qu’ils soupçonnent d’ailleurs d’entretenir des liens avec le terrorisme.
Finalement, et depuis l’engagement de la guerre, ils ne parlent plus que de libération du peuple irakien. Les Américains auraient été plus crédibles s’ils avaient proclamé ce «noble» dessein dès le départ. Je crois que tous les peuples du monde qui croupissent sous les dictatures auraient souhaité que les Américains interviennent pour les libérer. Mais alors ce que ne comprennent pas les arabes, c’est pourquoi les Etats-Unis ne font rien pour libérer ou défendre le peuple palestinien? Envisageraient-ils de libérer d’abord les autres peuples arabes avant de se pencher sur la question palestinienne?
Les discours de Tony Blair et de Georges W. Bush adressés à la population irakienne sont pleins de bonnes intentions et ressemblent étrangement aux discours des Britanniques au début du XXe siècle au Moyen-Orient. Là encore on parlait de dessiner la carte du Moyen-Orient, d’autodétermination et de liberté des peuples. Dans l’esprit des Anglais, il s’agissait du démantèlement de l’empire Ottoman et de la liberté d’accepter le Protectorat britannique. Les guerres successives dans la région, les conflits qui durent encore, sont les conséquences de frontières dessinées dans le seul souci de servir les intérêts stratégiques et économiques des empires coloniaux. Les arabes ont raison de s’inquiéter, car l’histoire risque de se répéter.

Les arabes face à la guerre
Déjà lors de la deuxième guerre du Golfe, en 1991, les masses arabes ont montré qu’elles étaient prêtes à pactiser avec le diable pour balayer les régimes autoritaires et anachroniques qui les gouvernent. Que ce soit lors de cette première guerre contre l’Irak ou, encore plus, aux abords et pendant le conflit actuel, on dénote plusieurs attitudes dans les pays arabes.

Ambiguïté
Les comportements des Etats sont ambigus: pour la plupart, ils sont tiraillés entre la nécessité de ménager les Etats-Unis, qui constituent des alliés et des protecteurs ou encore une menace redoutée, et leur opinion publique, largement anti-guerre et anti-américaine. On sent un malaise chez les régimes arabes. Les réunions de la ligue arabe à la veille de la guerre traduisent bien leur désarroi. Ils n’arrivaient pas à aboutir à un semblant d’accord ou de résolution, tellement ils étaient tétanisés par la perspective de la guerre et de ses conséquences. Malgré la différence des positions: ceux qui condamnent le conflit parce qu’ils se savent, à court terme, menacés aussi (Syrie, Egypte, Libye…); ceux qui ne voient pas d’un mauvais une guerre qui évincerait Saddam, parce que cela sert leurs intérêts ou ceux de leurs alliés américains, mais ils voient quand même poindre à l’horizon des menaces futures, si les Américains prennent au sérieux leur rôle de libérateur et deviennent trop regardants sur le respect des droits de l’Homme (monarchies du Golfe, pays du Maghreb…). Tous les pays arabes voudraient bien que cette guerre finisse vite et qu’on n’en parle plus. Dans l’absolu, et objectivement, ils ne sont guère différents de la dictature de Saddam : ils terrorisent tous leurs peuples et les répriment. Sous prétexte de faire front contre l’extrémisme islamique, ils rechignent à démocratiser les sociétés, démocratisation que tout le monde réclame.
La seule différence entre ces régimes et Saddam est que ce dernier a osé défier les Etats-Unis. Puisque les Américains ont décidé de partir en guerre, les dirigeants arabes n’osent pas leur faire face et souhaitent simplement que la guerre finisse vite. Ils semblent en revanche favoriser et soutenir, dans certaines limites et indirectement les réactions populaires. C’est qu’ils sont terrorisés par le souhait répété des Américains que la «libération» de l’Irak provoque un effet «domino» dans tout le monde arabe. Ils nourrissent à dessein, même à travers les médias officiels, l’anti-américanisme des masses.
Le rejet des Américains est de ce fait très répandu chez les peuples arabes. Il occulte même chez eux la haine qu’ils nourrissent à l’égard du régime de Saddam. Comment croire à la bonne foi des Etats-Unis quand on sait que l’administration de Bush s’aligne sur la position israélienne et affiche le même mépris pour les droits des Palestiniens qu’Ariel Sharon.

Irréalisme
Même les élites arabes relaient un discours passionné et souvent irréaliste face à la guerre. Sans aller jusqu’à soutenir l’intervention américaine, par ailleurs juridiquement injustifiée (même si elle est moralement amplement justifiée!) ils auraient pu traiter l’événement avec objectivité, loin des passions. Les médias, les intellectuels et les hommes politiques arabes, dans leur écrasante majorité, valsent sur deux discours: l’un objectif, qui dénonce l’arrogance et les visées impérialistes des Américains, le traitement deux poids deux mesures pratiqué systématiquement dans le traitement de la question palestinienne. L’autre discours est irréaliste et truffé de propagande: il ne fait pas la distinction entre le peuple irakien et ses dirigeants, entre ce régime et les peuples arabes dans leur ensemble.
On ne va pas jusqu’à défendre Saddam, mais on ne le condamne pas non plus. Après la chute de Bagdad, aucune déclaration officielle de la part des Etats arabes ou des élites ne salue l’effondrement du régime. Ils pouvaient pourtant le faire tout en condamnant l’occupation américaine. Les Etats européens l’ont fait, même ceux qui étaient rigoureusement opposés à la guerre, parce que cela allait dans le sens des aspirations du peuple irakien. Pourtant les massacres perpétrés jadis contre les Kurdes ou les Chiites en Irak, sous le regard indifférent du monde et, surtout, du monde arabe ne sont pas moins grave que la répression menée depuis longtemps par Israël contre les Palestiniens.
Les élites arabes ravivent chez leurs peuples une idéologie panarabiste et nationaliste qui a fait son temps. Curieusement, il est une tradition qui veut que cette idéologie n’est invoquée que pendant les périodes de crise (les guerres israélo-palestiniennes notamment), comme si les arabes ne pouvaient s’unir que pour faire la guerre, et les perdre. Quand les régimes arabes terrorisent leurs peuples et les martyrisent, on n’invoque pas le panarabisme pour les défendre. On sait que le nassérisme et le baasisme qui ont mobilisé les élites arabes à l’époque des revendications d’indépendance ont mené au pouvoir des régimes militaires de type stalinien. Face à eux, et là où des régimes semblables n’ont pas pu s’installer, des monarchies obscurantistes se sont maintenues.
Aujourd’hui, les masses arabes éprouvent autant de difficulté à se libérer de ces régimes (qui se parent de légitimités tout à tour et selon les circonstances, nationalistes ou religieuses, ou les deux à la fois) qu’ils ne trouvèrent naguère à se débarrasser des colonisateurs. La scène, largement diffusée par les chaînes du monde entier, de la foule sur une place de Bagdad essayant de déboulonner la statue de Saddam et faisant appel à un char américain pour en arriver à bout renvoie symboliquement à la situation de tous les peuples arabes: des pays où le culte de la personnalité est pratiqué systématiquement, où les portraits géants et les statues abondent, des statues qui donnent l’impression d’être encore plus indéboulonnables que celles de Saddam.

Le Maroc face à la guerre
Dès avant le début de la guerre, l’opinion publique marocaine a manifesté son opposition farouche à la guerre. La société civile et les partis se sont mobilisés pour rejeter l’invasion projetée de l’Irak. Mais le public ne s’est pas beaucoup mobilisé pour manifester. Les gens étaient comme résignés face à l’inéluctable. Les médias ont largement condamné cette guerre qui puait le pétrole, mais certains ont souhaité le départ de Saddam afin que soit épargné à son peuple une nouveau conflit.
L’attitude officielle de l’Etat a été de souhaiter une issue pacifique au conflit. Au premier jour de guerre, le roi Mohammed VI a prononcé un bref discours où il déclarait comprendre la compassion du peuple marocain pour le peuple irakien, mais que les intérêts du pays dictaient la prudence et la retenue. En d’autres termes, il ne faut pas se mettre à dos les Américains parce que nous comptons beaucoup sur eux pour un règlement pacifique et rapide du problème du Sahara. L’Etat a envoyé de l’aide et a ouvert un compte bancaire pour permettre aux citoyens de verser des contributions pour aider le peuple irakien.
Le conseil fut apparemment écouté, parce qu’à part quelques manifestations spontanées de lycéens et d’étudiants, encadrées par des services d’ordre conséquents, les gens sont restés calmes et sereins. Une manifestation «officielle», encadrée par toutes les forces politiques la société civile fut organisée le 30 mars à Rabat pour permettre aux gens d’exprimer leur colère. Elle a réuni 200.000 personnes, moins que ce que les organisateurs souhaitaient. En somme, les gens se sont moins mobilisés au Maroc que dans d’autres pays arabes pour plusieurs raisons: L’intervention du roi a eu un impact sur les gens parce qu’il a tenu un discours pragmatique et, dans un certain sens, dissuasif. La plupart des partis politiques ont adhéré à son point de vue. Les islamistes, les seules capables de faire bouger les foules, ne se sont pas mobilisés, parce qu’ils estiment peut-être que ce combat n’est pas le leur. Ils ne prendraient pas les devants pour défendre un régime dictatorial et qui se proclame laïc et socialiste. Ce sont surtout les défenseurs et les nostalgiques de l’idéologie panarabiste qui s’indignent le plus de cette guerre, au point de prendre la défense du régime irakien.
Loin des manifestations, l’Etat et les médias officiels se sont surtout occupés de rassurer la population quant aux effets de la guerre sur l’économie du pays. Alors que les gens étaient rivés aux chaînes étrangères et satellitaires pour s’informer au jour le jour de l’évolution de la guerre, les télévisions nationales passaient des reportages qui détaillaient les effets néfastes du conflit sur le pays. Si la guerre ne se prolonge pas, l’économie du pays peut s’en tirer sans trop de dégâts: c’est vrai surtout pour le tourisme, les réservations ayant sérieusement baissé depuis quelques temps, mais aussi pour l’approvisionnement en pétrole et les transports aériens. Hicham Raji
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