Les nouveaux artistes de Sarajevo: un retour à l’essentiel | babelmed
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Les nouveaux artistes de Sarajevo: un retour à l’essentiel | babelmed
Nenad Velickovic
Il y a un abîme entre la réalité et la représentation que nous en donne la télévision et les journaux. Nenad Velickovic, jeune romancier de Sarajevo, nous le confirme sans appel et de façon tranchante. «Personne, à part ceux qui ont vécu ici la période de la guerre ne connaît l’exacte vérité. Rien à voir avec les chroniques des télévisions, des événements de la guerre et de l’après-guerre. L’opinion publique occidentale, jusqu’à la mieux informée, ne sait rien des évènements cruciaux du siège de Sarajevo».Et tout au long des années de la guerre en Yougoslavie, un nombre impressionnant de livres d’analyse politique sur ce sujet ont paru dans nos librairies, parmi eux il se trouvait d’excellents ouvrages.
Qu’est ce qui nous échappe de tout cela? «L’expérience inattendue de la vie telle qu’elle est, comme nous ne pouvions pas imaginer qu’elle put être. La vie sans eau, sans lumière, sans télévision, sans réfrigérateur, sans téléphone, une semaine sans se laver, un mois sans repas chaud, un hiver sans chauffage. L’exposition inhabituelle et continuelle à de simples réalités comme l’obscurité ou le silence, quand les bombes se taisaient».
C’est comme si nous vivions loin de la réalité, protégés de celle-ci par un mur de bruits, d’habitudes, et de mécanismes d’isolement, que nous prenons naïvement pour notre vie normale et quotidienne. Et quand une circonstance déterminée rend impossible le contact avec cette normalité, un choc terrible se produit. «Ce fut très dur pour tout le monde. Il n’y avait pas de possibilité de fuite, chaque jour passait égal à lui-même. Certains tombaient dans un pessimisme irrépréssible. Malgré cette expérience inacceptable, d’aucuns ont trouvé l’occasion d’affronter la réalité sans fictions ni détours. Et certains d’entre nous ont grandi».
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Sejla Kameric, BASIC III, 2001
Dunja Blazevic, directrice du Centre d’Art Contemporain de Sarajevo, identifie dans cette expérience humaine et existentielle extrême, le cadre commun de réflexion et de créativité, et la clef de lecture de l’œuvre des artistes d’avantgarde. «L’attitude des artistes a changé pendant le siège à cause des événements qu’ils ont été obligés de vivre. Ils sont devenus les témoins de leur propre vie, ils ont dû faire appel à un esprit de résistance extraordinaire, pour signifier que, même dans ces circonstances si hostiles, face à la déshumanisation, ils pouvaient être des hommes et des femmes, et non des animaux». Les privations quotidiennes entrèrent à part entière dans l’œuvre artistique: «Pendant cette période, les déchets furent convertis en matière première pour réaliser des œuvres : vitres brisées, bois brûlé, métaux déformés étaient les seuls ingrédients de base disponibles pour raconter leurs propres vies». Une fois la guerre terminée, ce ferment de pulsion créatrice, né comme instinct de survie, se dilua, l’énergie s’affaiblit. «Chacun d’entre eux se vit obligé à affronter avec ses propres moyens l’impossibilité de reconstruire une vie normale, qu’il fallait à tout prix récupérer. Il se produisit une diaspora de ces artistes à Berlin, à Paris, et à New York. On a ainsi recréé le lien de l’activité artistique de Sarajevo avec les grands courants de l’art contemporain. Ces artistes apportent l’authenticité de leur expérience de guerre, un paradigme qui reflète de façon cyclique l’homme qui doit affronter les monstres de son histoire».
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Kurt & Plasto, Swatch Poster
Le meilleur exemple de ce désir de retrouver dimension humaine et nécessités réelles, de retourner à l’essentiel, réside dans la dernière série de photos de Sejla Kameric. Dans ses images, il y a le portrait de son corps avec les maints objets dont dépendait sa survie pendant les années du siège: l’eau, le pain, l’électricité. Ses autoportraits exposent sans détours et sans rhétorique les fondements de l’être humain et représentent un manifeste contre le «formalisme», contre le narcissisme et le superflu.

Le déracinement est le thème central de la pensée artistique de Maja Bajevic. Quand la guerre de Bosnie éclata elle était à Paris et ne put rentrer qu’à la fin du conflit. La ville qu’elle retrouva alors n’avait plus rien à voir avec celle qu’elle gardait gravée dans sa mémoire. A travers les performances de «Femmes au travail», elle a porté sur scène cette impossibilité de récupérer le foyer, au-delà de l’espace métaphorique fuyant qui est celui de notre représentation: un scénario sur les derniers rêves d’un pays qui n’existe plus. Sa récupération sur scène des travaux ménagers féminins lui sert à remettre en valeur la femme comme garantie de la continuité de la culture et comme victime désignée des conflits ethniques et politiques. Sa nécessité de recomposer les fragments de la mémoire y retrouve son sens, comme la confection d’une robe imprimée avec une image de l’ancienne carte de la Yougoslavie. Cette quête conceptuelle l’a poussée à transposer sur les planches sa propre nostalgie et son déracinement avec la dénonce radicale des nationalismes et des autres formes de haine et d’exclusion de l’Autre.
Et ironiser sur la mentalité dominante dans le monde occidental est devenu l’un des registres expressifs les plus courants pour ce groupes d’artistes. La descente personnelle dans l’enfer de l’Histoire, que chacun d’entre eux s’est vu obligé de subir personnellement, les a amenés à un refus radical de la culture de la publicité, de la consommation, de la falsification, qui envahit les sociétés du monde globalisé. Il est difficile dans ce sens d’omettre dans cette liste Kurt & Plasto, manipulateurs habiles du langage publicitaire qui, à travers le bouleversement du code communicatif, ont démasqué la fiction perverse et menteuse qui envahit bien des espaces de notre vision du monde.

Sur cette même lancée, par des stratégies moins immédiates, se situe l’œuvre de Nejbosa Seric Soba, auteur de vidéos et de photos qui remet magistralement en question le concept même de normalité. Dans certaines de ses photos, qui représentent des parcs idylliques d’Europe centrale, il dispose des personnages endormis, et rajoute dans le titre le nom très reconnaissable d’une population dévastée par la guerre de Bosnie. Ainsi, et par rapport à l’emplacement géographique attribué à chaque photo, il se produit un changement radical de perception. Cela pour nous rappeler que les hommes n’habitent pas tous dans le même monde, et que la normalité est quelque chose de relatif, et de très fragile. L’expérience de la guerre a contribué à une vision artistique existentielle pour cet auteur:«S’il n’y avait pas eu une guerre, je ne saurais pas comment vivre aujourd’hui», lui est-il arrivé de confesser. (En English) Eloy Santos
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