La cavalerie polonaise | Eloy Santos, Marko Vesovic, Poljska konjica
La cavalerie polonaise Imprimer
Eloy Santos   
  La cavalerie polonaise | Eloy Santos, Marko Vesovic, Poljska konjica Le premier septembre 1939 les armées d’Hitler traversaient la frontière de la Pologne et commençaient la conquête du pays. En quelques jours, les colonnes motorisées, les tanks et l’artillerie lourde allemande brisaient la faible résistance locale. Sur ces terribles journées de l’Histoire, nous conservons la mémoire du célèbre épisode de la cavalerie polonaise qui s’opposa de façon aussi héroïque qu’inutile à la puissante machine de guerre de l’armée allemande. La bravoure de ces compagnies à cheval, qui dataient de l’époque où les batailles se gagnaient par la valeur et la témérité, fut impuissante face à la supériorité technologique et à l’agressivité, bien étudiée, du III° Reich.
La charge des chevaux et des hommes fut anéantie sans pitié. Poljska konjica (Cavalerie polonaise, 2002) est le titre du dernier livre de poèmes de Marko Vesovic, où il exprime en termes crus et vrais le sentiment de ceux qui défendirent une certaine idée de Sarajevo avec leur plume, et parfois le fusil à l’épaule. Selon eux, le siège de Sarajevo ne s’est pas conclu avec les accords de Dayton, c’est une agression au quotidien qui écrase les dernières voix indépendantes et tolérantes, bataille perdue, tous les jours.
Marko Vesovic, né au Monténégro, habitant de Sarajevo par choix et par destin, professeur de littérature, est devenu une des références incontournables de la résistance morale qui survit dans la ville. Il fut dans sa jeunesse ami de Radovan Karadzic, dont il a laissé un impressionnant portrait psychologique. La cavalerie polonaise | Eloy Santos, Marko Vesovic, Poljska konjica D’origine serbo-monténégrine, Radovan a été l’un des personnages les plus haïs par les nationalistes serbes pendant les années de la guerre pour avoir pris le parti des assiégés de Sarajevo, et plus tard la cible de toutes les haines et de toutes les menaces des nationalistes musulmans qui ont aujourd’hui en main le destin de la ville, puisqu’il a critiqué âprement leur politique. C’est le destin solitaire de ceux qui veulent se confronter aux mythes de leur tribu.

«La ville est devenue une réserve indienne où nous survivons tristement au désastre. Tout a disparu autour de nous. La Bosnie est aujourd’hui une province insignifiante qui a perdu les attaches qu’elle avait avec le monde entier et ... avec son identité unique. Nous sommes devenus égoïstes et nous nous montrons mesquins: aujourd’hui seul l’amour de l’argent stimule les habitants de Sarajevo. La maladie qui nous possède tous, c’est bien l’autisme».

Marko fume à la manière bosniaque, il sort et allume une nouvelle cigarette alors que son mégot brûle encore au bord du cendrier. «Ce qui vient de se passer ici est un cas anthropologique de régression à l’état de barbarie et de tribalisme, venant pourtant d’un horizon de valeurs similaires à celles d’autres pays européens. Des centaines de milliers de personnes ont manifesté en 1992 pour la coexistence pacifique des religions et des ethnies. De nos jours, dans cette ville qui connaît mieux qu’aucune autre le sens de la guerre, mille personnes seulement se sont rassemblées pour s’opposer à l’intervention américaine en Iraq. L’oubli a enveloppé la ville toute entière».
«Sous les cendres de cette Sarajevo, que reste-t-il aujourd’hui, que peut-il en venir? Le vide! Rien! Sur cette terre, nous sommes prisonniers d’un archétype funeste, et nous devons répéter les guerres de nos pères, car nous avons hérité en bloc toutes leurs peurs et toutes leurs haines. Nous avons détruit systématiquement tout le bien qui avait pris forme en notre sein».
Sur ce no man’s land ravagé par la guerre et la haine, il ne reste plus maintenant que no land’s men. Des hommes dont l’unique patrie réside dans leurs propres cicatrices et dans leur fidélité à la vérité.
«C’est seulement au cours de mes leçons de littérature, c’est seulement parmi mes étudiants qui continuent à étudier Baudelaire, Dickinson, Machado et Krleza, que survit le sens de la vie qui continue. L’art et la morale sont mon dernier rempart».
Envers la solitude et le désespoir serein de Marko Vesovic et des autres partisans de cette cavalerie polonaise inconnue, l’Europe a contracté une dette difficile à régler. Un homme parmi ceux qui ont maintenu haut et fort l’étendard des valeurs humaines, face à la double agression du barbarisme des tribus et de l’indifférence d’un continent plus intéressé à son bien-être qu’à son propre futur.



Eloy Santos