Une promenade le long de la Basçarsija | babelmed
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  Une promenade le long de la Basçarsija | babelmed Un samedi après-midi ensoleillé dans la Bascarsija - l’ancien quartier commercial turc, aujourd’hui le centre ville - ressemble à celui de toute autre ville d’Europe. Un flot continuel de passants parcourt dans les deux sens la rue Ferhadija, l’artère principale, sous le regard détendu des consommateurs assis aux terrasses des cafés.Dans cette multitude, des femmes en petits groupes mêlent avec grâce et spontanéité jeans délavés et voiles imprimés qui recouvrent totalement leurs chevelures; les jeunes promeneurs observent ceux qui vont dans la direction inverse et, arrivés à la fin de la rue, ils se retournent et recommencent leur promenade, renouvelant les coups d’œil et les rencontres, dans un va-et-vient interminable. La population de Sarajevo s’est habituée à la présence des soldats de la SFOR, regroupés par nationalité; ils sont la visée des enfants mendiants qui se cramponnent à leurs jambes jusqu’à obtenir quelque sou. Une promenade le long de la Basçarsija | babelmed Un touriste se tient devant une échoppe nichée à l’extérieur d’un ancien caravansérail ou d’un marché construit sur ordre d’un grand vizir ottoman, ou contemple la silhouette insolite des minarets blancs et des coupoles des mosquées qui se dessine devant une austère façade viennoise ou un hôtel liberty. Un passant rappelle au voyageur que, dans un rayon de 500 mètres, il y a une église catholique, une église orthodoxe, deux mosquées et deux synagogues.
Elles sont là, avec le naturel discret de ce qui a toujours été ainsi, une spontanéité pure de la pierre, se frayant un chemin parmi les croyances des hommes. Ces mêmes hommes et femmes de Sarajevo, dont le caractère bien élevé et aimable et la dignité naturelle sautent aux yeux du touriste dès son arrivée. Si ce n’était pour les impacts des balles sur les façades, on ne penserait plus à la guerre. Et pourtant…

Les étudiants avec lesquels je partage le dîner et la conversation dans une cevabdzinica - petit restaurant traditionnel - de la Bascarsija, m'apprennent que le Sarajevo d’aujourd’hui est méconnaissable pour ses habitants d’avant guerre. Et la raison en est le changement démographique. Une bonne partie de la population a fui la ville à cause du conflit et n’y est jamais revenue. De plus, pendant et après le siège, Sarajevo a absorbé un fort exode rural, provenant de Bosnie orientale, la zone la plus ravagée par la guerre. Selon les étudiants, ce changement a marqué irrémédiablement la tradition cosmopolite de la ville, sa société civile, sa politique; le vote rural étant lié aux nouveaux partis à l’identité fortement nationaliste.

Les bars, les cafés, les lieux de réunion, et les associations culturelles les plus populaires ont disparu depuis le siège, ou alors leur visage et leur clientèle se sont profondément modifiés. Je note que dans le «guide des loisirs» de Sarajevo, il n’y a plus dans les salles que des films de production américaine. Dans les quelques théâtres qui survivent, l’affluence est tombée de façon spectaculaire, cela vaut aussi pour le Théâtre National où, dit-on, on joue tous les jours devant une salle quasi vide.

Avant de nous séparer, les étudiants me confessent que ce pays n'a plus grand chose à offrir: il n’y a plus de Parc National protégé, malgré les grandioses paysages de montagne, sauvages et inaccessibles. Ce qui reste à montrer au monde, me disent-ils avec l’humour sarcastique des bosniaques, se sont les Champs de Mines nationaux.

A la tombée de la nuit, les rues piétonnes du centre ville perdent beaucoup de leurs passants. Et la température descend vertigineusement avec le crépuscule, dans cette ville où la météo boucle en un jour le cycle des quatre saisons, du printemps de l’aube au froid glacial de minuit.

Comme toute autre ville européenne, le samedi soir c’est le temps des clubs et des discothèques, le long du fleuve on voit alors filer à grande vitesse des voitures puissantes. Une note discordante et presque suspecte, dans le train de vie d’un Sarajevo dont le niveau moyen de la population n’atteint que le seuil d’une digne subsistance. (En English)
Eloy Santos
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