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  La disparition d’un monde | babelmed Pendant la guerre, les artistes, les écrivains et les poètes de Sarajevo ont été les témoins -douloureusement lucides et jamais résignés - de la disparition de leur monde, de leurs coordonnées culturelles et humaines, de leurs relations sociales et familiales, et de tout avenir.

Ils nous ont laissé leur témoignage dans nombre d’œuvres de grande valeur, qui devraient trouver leur place dans une anthologie sur la résistance morale et la dignité humaine, contre le barbarisme, contre l’oubli, contre l’indifférence.

Ces œuvres sont restées ignorées du grand public, malgré la présence massive des media tout au long des années de la guerre. Quelques exemples littéraires: Izet Sarajlic, Sarajevska ratna zbirka (Poèmes sur la guerre de Sarajevo) et Knjiga Oprostaja, (Livre des adieux, 1996); Josip Osti, Sarajevska knjiga mrtvih (Le livre des morts de Sarajevo, 1993); Abdulah Sidran, Sarajevski tabut (Le cercueil de Sarajevo); Dzevad Karahasan, Dnevnik selidbe (Journal d’un déménagement).

L’expérience au quotidien du siège de la ville, l’incrédulité devant une réalité hostile et insoupçonnable, le renoncement à toute forme de certitude, le sentiment d’avoir été abandonnés par la civilisation dont ils pensaient faire partie et dont ils avaient défendu les valeurs : tout ceci s’est transformé en matériel de narration et de poésie. Et au delà du quotidien, parce qu’ils se sentaient prisonniers d’une expérience à la limite de l’humain.

«Ce monde est en train de s’éloigner de nous tout comme la réalité matérielle dans laquelle nous avions l’habitude de croire. Il n’y a que notre travail qui ne nous ait pas encore abandonnés», écrit Karahasan.
Ce que, jour après jour, sous les bombardements, la guerre de Bosnie a arraché à ces habitants de Sarajevo c’est leur identité même, c’est la possibilité de comprendre le monde et d’agir avec lui. Passé, présent, futur, effacés d’un seul coup d’éponge.

Par son histoire, la Bosnie-Herzégovine a toujours été une terre de frontières changeantes, de confrontations cruelles entre les religions et les cultures. La complexité démographique et culturelle du pays d’avant 1990, est embrouillée comme un parchemin sur lequel aucune des écritures n’arrive à l’emporter sur l’autre. On insiste ainsi à une superposition de religions, d’origines familiales, de visions du monde, d’accents diversifiés pour une langue pourtant commune: la langue des slaves du sud, qu’on appelait avant la guerre, le serbo-croate. L’ écrivain bosniaque le plus célèbre de l’histoire, Ivo Andric, dans son roman Le pont sur la Drina (1945), retrace par la fiction littéraire tous les «guêpiers» de l’histoire de son pays. Il observe la superposition des mythes propres à chaque ethnie sur une géographie commune, comme si une seule montagne pouvait héberger plusieurs Olympes, comme si les rôles du héros et du vilain pouvaient s’échanger. Il nous dit comment la disgrâce commune face aux revers de l’histoire oblige à dépasser la méfiance et facilite la rencontre de voisins jusque là inconciliables. Et comment un pont peut étayer la vie de nombreuses générations et sous-tendre au miracle du dialogue - si difficile entre Orient et Occident - dans le tissu vital de la Bosnie. Le livre n’est que littérature mais, selon les mots de Predrag Matvejevic, Andric «rend intelligible un passé opaque, il rend l’Histoire à son peuple qui en avait été privé, en lui offrant un document historique qui, en montrant sa vie misérable, lui permet de se reconnaître et presque de s’identifier». Ce miroir d’Andric sur la mémoire de la Bosnie, de la Yougoslavie, ne cache pas le côté cruel, problématique, irrésolu de l’Histoire, il ne maquille pas les fautes et ne se berce pas d’illusions héroïques et consolatrices. Ce miroir place au premier rang la beauté et le sens d’un pont qui arrive à tout soutenir, où tous peuvent être contenus et qui, par sa longévité même, par-dessus le bruit et la fureur des vicissitudes de l’Histoire, nous invite à la compassion de l’homme pour lui même.
Ce miroir, que nous aimerions voir incorporé à la tradition bosniaque, nous semble définitivement cassé, et avec lui, la possibilité que les générations futures puissent avoir une image entière et véridique de leur passé récent.
Sans doute, la première victime de cette guerre et de l’après-guerre, en Bosnie, reste cette forme ouverte d’identité défendue à Sarajevo, ce haut degré de patriotisme dont parle Claudio Magris, «qui ne veut ni nier ni détruire l’autre, qui veut dialoguer avec lui et le reconnaître comme une partie constructive de sa propre identité». (En English) Eloy Santos
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