L’Algérie, pays de jeunes gouverné par des vieux | Nassim Brahimi ,Jalel el Gharbi
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Nassim Brahimi   
L’Algérie, pays de jeunes gouverné par des vieux | Nassim Brahimi ,Jalel el GharbiL’Algérie s’apprête à préparer la tenue des législatives annoncées par le Président Bouteflika pour le jeudi 10 mai 2012.
La tempête du « printemps arabe » est passée sans trop nuire au régime algérien qui a pu, nonobstant toutes les prévisions, ancrer sa présence dans la durée grâce à une série de mesures « préventives », prises dans un mouvement d’autodéfense instinctive, à l’heure où il a compris que la flambée de colère excédait les limites des revendications sociales.
En Algérie, l’année 2012 sera l’année des élections, mais elle sera aussi celle de la célébration du cinquantenaire de l’indépendance. Nous sommes bien loin des années soixante du siècle dernier quand l’actuel président, aujourd’hui âgé de 75 ans, était considéré comme le ministre des Affaires étrangères le plus jeune au monde, car il avait alors à peine 26 ans.
Le paradoxe en Algérie, c’est que la fête de l’indépendance qui correspond au 5 juillet coïncide avec la fête de la jeunesse. Autrement dit, les Algériens fêtent tout à la fois la liberté et la jeunesse le même jour dans une symbolique rappelant que la révolution de Novembre devait donner au peuple sa liberté et, à la jeunesse, son pays. Cinquante ans après l’indépendance, les données objectives témoignent de tout autre chose et donnent une idée négative de l’intérêt porté à cette frange de la population qui représente plus de 60 % du peuple algérien.
Le paradoxe, c’est aussi que l’Algérie est un pays jeune qui pâtit de la vieillesse de ses dirigeants qui sont maintenant hors-jeu et incapables de comprendre les exigences d’une nouvelle génération qui a substitué aux mythes de la guerre froide les tchats sur face-book. Une génération qui a remplacé les illusions nationalistes par la réalité individuelle qui considère uniquement le résultat, rien que le résultat de tout mouvement.
Les statistiques officielles algériennes laissent voir que tous les responsables du pays ont dépassé l’âge légal de la retraite fixé à soixante ans. En Algérie, il est rare de trouver un jeune assumant des fonctions de responsable, du Président au simple gestionnaire en passant par le responsable local et par le ministre. Les jeunes ne se rencontrent que dans le secteur privé. Où sont donc ceux dont toutes les statistiques disent qu’ils représentent plus de la moitié d’une population de 36 millions d’âmes ?
L’absence de la jeunesse sur la scène politique en Algérie s’explique si l’on pense au refus de la génération de la Révolution de laisser les rênes du pouvoir, de passer la main au profit de la génération de l’indépendance. La génération de La Révolution souffre encore d’un complexe paternaliste qui l’a poussé à s’ériger en tuteur de la nation par peur de la « témérité » de ses enfants.
L’Algérie, pays de jeunes gouverné par des vieux | Nassim Brahimi ,Jalel el GharbiPar ailleurs, même si cette génération décidait aujourd’hui de céder sa place à la jeunesse, elle ne trouverait personne pour diriger le pays, car cinquante ans d’exclusion et de slogans mensongers ont fait naître chez le jeune Algérien une sorte de désaffection pour tout ce qui est politique.
Actuellement, il n’y a pas un seul parti en Algérie, quelle que soit sa taille, capable de mobiliser mille jeunes pour un rassemblement, parce que pratiquement plus aucun jeune n’adhère à la vie politique à cause de la concurrence que leur font les « vieux ». Fait-on confiance à ceux qui nous ont exploités à des fins politiques ? La jeunesse a été transformée en un pur slogan politique qu’on sort des archives à chaque fois que le besoin s’en fait sentir, exactement comme pour la représentation féminine dans les instances élues.
De son côté, la jeunesse algérienne a bien compris la leçon : elle sait qu’elle est la bienvenue en politique tant qu’elle n’aspire pas à aller loin et tant qu’elle ne sort pas ses griffes pour changer l’ordre établi.
Peut-être que la meilleure preuve de la désaffection des jeunes pour les partis et de la distance qui sépare ces derniers de la jeunesse tient dans ce qui s’est produit lors de la Révolte de l’huile. Aucun parti algérien, qu’il soit grand ou petit, n’a osé descendre dans la rue pour discuter avec les jeunes protestataires, car aucun parti n’a assez de crédibilité, ni de légitimité, ni de représentativité auprès du peuple et de la jeunesse pour le faire.
Par contre, la jeunesse algérienne a été fortement présente dans les manifestations organisées par la société civile avec toutes ses formations. Elle s’est même battue pour se tailler une place qui soit bien à elle et qui lui permette de s’exprimer et de défendre ses droits. La jeunesse algérienne a compensé la fermeture des horizons politiques en s’ouvrant une voie dans l’action sociale même si cela se produit en dehors des cadres institutionnels ou officiels. La jeunesse s’invente aujourd’hui d’autres moyens d’expression pour s’affirmer. Elle représente de ce fait une force de frappe considérable. La preuve : les bousculades des partis politiques qui cherchent tous à s’allier aux organisations de la jeunesse et à ses associations, afin de mener à bien leurs campagnes électorales en prévision des prochaines législatives.
L’Algérie, qui s’apprête à fêter ses cinquante ans d’indépendance, se prépare également à entrer dans une période de conflits de générations, d’autant que la plupart des acteurs de la génération de la Révolution a quitté la scène politique, souvent pour cause de décès. Cela oblige la jeunesse algérienne à l’investir afin de faire progresser le pays. Et même si le gouvernement rechigne à ouvrir ses portes à la tranche démographique la plus importante du pays, il est désormais primordial de remettre le flambeau à ceux qui ont besoin de sentir qu’ils appartiennent à ce pays et qu’ils sont capables d’en assumer les responsabilités, tout en faisant preuve de loyauté envers la Révolution.

Nassim Brahimi
Traduction de l’arabe vers le français par Jalel El Gharbi
29/02/2012