Algérie: la génération Y ou l’équation à plusieurs inconnues | Ghania Khelifi, Nacer Djabi, Bouteflika
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Ghania Khelifi   
Algérie: la génération Y ou l’équation à plusieurs inconnues | Ghania Khelifi, Nacer Djabi, Bouteflika
Le président algérien Bouteflika
Tous les discours politiques promettent de passer le flambeau aux jeunes pour mener le pays vers les rivages enchanteurs de l’avenir. Pourtant cette inaccessible flamme reste entre les mains de ce que Nacer Djabi, sociologue et chercheur à l’université d’Alger, appelle « la génération du pouvoir ». Des hommes dont la moyenne d’âge tourne autour de 70 ans et qui gouvernent le pays depuis l’indépendance en 1962.

Entre la jeunesse qui ronge son frein et la gérontocratie, Djabi place la génération post indépendance constituée de cadres et de gestionnaires formés par les universités de l’Algérie socialiste et populaire des années 1970. Fiers d’être la catégorie « utile » du pays, ils entretiennent la glorification de leurs aînés, héros de la guerre de libération, et maintiennent le système en état de marche.

Puis vient la « génération Y » soit la tranche d’âge née entre 1980 et 1995. Nés avec Internet et le pluralisme politique, ils ont grandi dans la violence des années 1990 et la crise sociale. Les valeurs des anciens se sont révélées inopérantes et ont été vite été remisées au placard, raillées et finalement haïes.

La rupture entre les jeunes et les tenants du pouvoir a été consommée dans les années 1990. La nouvelle génération a bousculé le prêt- à- penser basé sur la légitimité historique des aînés, a défié l’establishment par son adhésion aux mouvements de révolte et d’insurrection par l’islamisme des années 1990 puis par la revendication identitaire en Kabylie et enfin par le recours quasi systématique aux émeutes contre la mal vie.
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Jeunes algériens

Les anciens ont été mis face à leur bilan : chômage, corruption, injustice et autoritarisme. La caste régnante a d’abord tenté la vielle recette de la manipulation et de la séduction déversant de l’argent dans des projets censés amadouer les jeunes. Feignant de ne pas ou ne comprenant pas réellement leurs revendications, les gouvernants ont développé tout un arsenal répressif pour écraser cette révolte permanente.
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Emeutes à Alger

A quelques mois des élections législatives cette rupture entre « vieux » et jeunes est encore plus palpable. « Joué d’avance », « c’est toujours les mêmes », « ils se partagent la rente » voilà en quelques formules, résumée l’opinion des jeunes à l’égard de ce scrutin. Les partis politiques ne sont pas épargnés par ces critiques. Caciques ou satellites du régime -ainsi que la nébuleuse de nouveaux partis qui rêvent d’y entrer- les politiques sont fourrés dans le même sac.

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Le sociologue Nacer Djabi
Nacer Djabi, dans sa récente étude sur le rapport des jeunes à la politique, affirme que « la perte de confiance est totale », et qu’il existe une « une réelle cassure entre ces générations ». Quelle issue alors ? Le sociologue propose deux scénarios possibles : «Le premier est celui de la transition paisible. Les tenants du pouvoir cèdent la place à la deuxième génération. Le second est celui de la violence. Si la première génération refuse de quitter le pouvoir, il y aura confrontation entre celle-ci et la troisième. Qui se fera évidemment dans la violence, d’une part, et dans la répression, d’autre part. Cette frange, que j’ai appelée la génération des mouvements sociaux, est très différente des tranches d’âge antérieures. De par le vécu, et le non vécu, mais aussi de par ses modes d’expression qui vont dans la contestation et la violence, les jeunes préfèrent s’investir dans le social et la société civile».

Les jeunes en tournant le dos à « ces vieux, tous menteurs et voleurs » se sont aussi débarrassés de leurs valeurs ou du moins de celles que prônent leurs parents. La corruption, qui a favorisé les fortunes rapides, les passe -droits qui divisent la société en catégories des « sans » et des « avec » piston ont disqualifié les valeurs de travail et d’effort au profit de la débrouillardise.

Des parents diplômés qui peinent à joindre les deux bouts sont relégués au rang d’incapables par leurs enfants qui côtoient les rejetons d’analphabètes soudainement richissimes. Villas luxueuses, voyages et belles voitures sont rarement voire jamais le fruit d’une vie de labeur. Les relations « les zaffaires » (les affaires) « el business » (le business) sont les clés du succès et de la visibilité sociale.

Difficile donc aux responsables politiques de convaincre les jeunes de s’impliquer politiquement au nom de concepts d’égalité ou de transparence quand ils incarnent eux-mêmes tant de valeurs négatives. Les efforts de reconquérir l’électorat jeune sont parfois pathétiques en Algérie comme par exemple ces millions de sms envoyés par le gouvernement toujours effrayé par la menace d’une abstention massive. Cela fait rire évidemment les jeunes de voir ainsi «les vieux » recourir à des méthodes modernes alors que tout dans leurs comportements et dans leur langage de «dinosaures» est «périmé».
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La tranche des 20-29 ans représente tout de même près de 8 millions de voix, et les Algériens âgés de 18 à 30 ans, 8,5 millions. Soit un réservoir de 23% de la population que chaque chapelle politique aimerait conquérir le temps d’un bulletin de vote. La tâche est plutôt difficile pour des politiciens qui n’ont jamais maîtrisé les codes de communication avec les jeunes et qui n’arrivent pas à présenter un programme politique intelligible. Et surtout pour des hommes et des femmes qui ont condamné par leur incompétence et leurs abus les jeunes algériens à se sentir étrangers dans leur propre pays.



Ghania Khelifi
27/02/2012