Les exceptions algériennes | Nassim Brahimi, Abdelaziz Bouteflika, Abdallah Djaballah, Abdelaziz Belkhadem, Jalel El Gharbi
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Nassim Brahimi   
Le président algérien Abdelaziz Bouteflika a mis fin à la rumeur concernant son intention de revenir sur les réformes politiques annoncées au cours de l’année dernière lors d’une brève allocution prononcée à l’occasion de l’ouverture officielle de l’année judiciaire. Le président de la République n’a pas raté l’occasion de s’en prendre sur un ton très sévère à ceux qui critiquent ses « démarches réformatrices » rappelant qu’il « existe des personnes et des associations dont les voix s’élèvent de manière inversement proportionnelle à leur poids sur la scène politique ». Bouteflika a implicitement jeté la responsabilité de la détérioration de la situation politique du pays sur les partis politiques: «Si la démocratie concerne les petits partis, qu’il y ait donc de petits partis et qu’ils prouvent leur mérite au moyen des élections. » Le chef de l’Etat a justifié les hésitations du processus démocratique en Algérie par la nouveauté de l’expérience politique ajoutant: «Nous sommes au début du chemin en ce qui concerne l’expérience démocratique. On ne peut pas nous comparer avec la Grande Bretagne ni même avec la France. Ils nous ont précédés [dans la pratique démocratique] depuis des siècles. Nous sommes encore des apprentis et nul ne peut nous blâmer. A ceux qui nous critiquent à l’intérieur et à l’étranger, nous répondons qu’il y a sans doute des manques, des faiblesses et des stades auxquels nous ne sommes pas encore parvenus, mais cela viendra progressivement et cela apportera ce qu’il y a de mieux, cela même que notre peuple exige.» Et d’ajouter: «Notre peuple n’accepte que ce qu’il réalise lui-même.» Ces phrases explicites ont été lues comme des messages codés à l’intention de ceux qui critiquent la politique intérieure du président qu’ils fassent partie de l’opposition ou de puissances régionales influentes. Le président a évoqué pour la première fois « l’exception algérienne » dans ce qu’il est convenu d’appeler « le printemps arabe ». Il justifie cela en affirmant que: «Des voix s’interrogent sur l’exception algérienne, car l’Algérie subit l’influence de son voisinage, mais l’Algérie n’a pas à revenir à des expériences qu’elle a vécu depuis des années, depuis des décennies.» Il ajoute dans la foulée: «Le peuple algérien est très attaché à son indépendance et à sa souveraineté. Il n’accepte pas qu’on lui dicte quoi que ce soit. Il a conquis sa liberté par la force, la lutte et de grands sacrifices. Nous ne sommes pas là pour spéculer sur notre indépendance et nous n’avons pas le droit de le faire.»
Le discours du président Bouteflika entend expliciter la position des autorités algériennes sur le processus des réformes à la lumière de ce qui se produit chez ses voisins maghrébins et arabes. Il s’agit d’une position qui se disculpe de l’impasse politique en Algérie et se lave les mains des raisons pour lesquelles les Algériens se détournent du politique suite à l’absence de crédibilité de la majorité des partis qu’ils soient progouvernementaux ou opposants. Le discours de Bouteflika est aussi un message à l’intention des puissances influentes dans la région leur signifiant que la mentalité de l’Algérien n’accepte pas l’ingérence étrangère et que l’Algérie « n’a pas besoin » de révolution pour asseoir une démocratie, puisque, selon Bouteflika, l’Algérie s’est inscrite dans ce processus depuis des années. Ceci reflète l’inaptitude du pouvoir algérien à diagnostiquer la situation générale et à revoir ses positions lui qui se considère comme élément de la solution et non pas du problème.

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Ouverture provisoire pour faire réussir les législatives:
Tout de suite après l’allocution du président, le gouvernement a décidé de traiter avec célérité les dossiers des nouveaux partis qualifiés de « petits » par le président. Le gouvernement algérien a promis à ces nouveaux partis, qui le réclamaient depuis de nombreuses années, des subventions dans les quelques semaines qui suivent. Dans le même contexte, le ministère de l’intérieur a annoncé que quinze partis en instance de formation vont obtenir des subventions afin de pouvoir participer aux législatives. Parmi ces partis, figurent notamment celui de l’Union Pour la République, le parti du Front Social, le Front pour la Justice et le développement de Abdallah Djaballah. De nombreux rapports de presse rapportent que la convocation des instances électorales est prévue pour le mois de février. C’est une mesure qui, habituellement, précède de 90 jours l’organisation d’élections. Cela signifie que les législatives de 2012 auront lieu en mai. Les autorités ont affirmé à maintes reprises leur détermination à faire réussir les élections en mettant à la disposition des magistrats, qui superviseront les élections, l’administration locale et en incitant les responsables locaux à observer une vraie neutralité. Ces garanties n’ont pas trouvé d’échos auprès des partis de l’opposition qui ont accusé de manière anticipée les autorités de fraude.

L’éclatement de la coalition annonce la fin de l’ère Bouteflika:
Le début de l’année 2012 a apporté d’importantes surprises politiques suggérant que l’ère Bouteflika approche de sa fin. La première aura été signée par le président du mouvement Société de la paix, le troisième parti en Algérie du point de vue représentativité, qui a décidé de se retirer de ce qu’on appelle « l’alliance présidentielle » qui, toute une décennie durant, a regroupé les trois grands partis soutenant le programme présidentiel. Le mouvement Société de la paix a décidé, au terme de son Conseil national, de se retirer de l’alliance présidentielle regroupant le Front de Libération Nationale et le Rassemblement National Démocratique tout en maintenant les ministres issus du parti au gouvernement. Depuis, le mouvement s’est inscrit dans l’opposition en adoptant une posture qui prévient de manière claire le retour de la vague islamiste dans les pays voisins. C’est pourquoi le mouvement a revendiqué la nécessité de « constituer un gouvernement technocrate pour organiser les élections ». Quant au Secrétaire général du Rassemblement National Démocratique, le deuxième parti du point de vue de la représentation parlementaire, et qui fait partie de la coalition présidentielle, il s’est demandé si la candidature de l’actuel président algérien Abdelaziz Bouteflika servait réellement l’Algérie. Par ailleurs, Ouyahya a refusé d’émettre des pronostics sur les prochaines élections, contrairement à ce qu’a fait Abdelaziz Belkhadem du Front de Libération Nationale, son compagnon dans l’alliance présidentielle. Il affirme qu’ « aucun parti ne peut obtenir la majorité » à cause du scrutin à la proportionnelle. Il répète qu’ : « Il faut qu’il y ait un miracle pour qu’un parti obtienne la majorité dans les prochaines élections ». L’actualité algérienne montre que l’alliance des trois plus grands partis algériens était passagère et se limitait à garantir la gestion d’une étape précise. Cette alliance devait s’achever aussitôt que les prémices de la fin de cette étape sont apparues. Désormais, les alliés d’antan se livrent combat ouvertement dans cette course des législatives.

Les islamistes et la mode arabe:

Le courant islamiste algérien n’a pas raté l’occasion du retour en force de l’islamisme dans les pays voisins. De nombreuses personnalités islamistes ont lancé des appels à l’union pour unifier les partis islamistes au sein d’une alliance électorale qui présenterait des listes unies pour remporter les législatives.
On lit dans le document instituant cette initiative : « La responsabilité exige au moins à ce stade, que tous cessent de considérer ce que leurs partis ou associations considèrent comme une dérive ou une erreur dans les autres partis. Tous devraient ne chercher qu’à réunir les points forts de tel ou tel parti, qu’à réunir les conditions de réussite de ce projet qui aura une suite. » Les autorités, représentées par le ministre de l’Intérieur ont vite cherché à minimiser l’importance de cette alliance. Le ministre a déclaré à ce propos que l’Algérie serait également une exception pour ce qui est de l’accès des islamistes au pouvoir en Afrique du Nord : « Personne ne peut parler au nom du peuple. Qu’il y ait alliance des partis islamistes ou non, l’électeur algérien est au courant de ce qui nous entoure et la comparaison avec d’autres pays n’est pas à exclure», déclare-t-il.



Nassim Brahimi
Traduction de l’arabe vers le français de Jalel El Gharbi
03/02/2012