Immolations en Algérie, le feu, jusqu’où?  | Ghania Khelifi, Ouargla, Harragas, Mohammed Bouazizi, Abdallah Kebaili
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Ghania Khelifi   
Un jeune homme s’est immolé en cette fin d’année 2011 dans son village sur la côte est de l’Algérie. Il avait 24 ans et n’a eu droit qu’un à un entrefilet dans la presse. Son geste n’est pas un fait inédit, juste un fait divers. D’ailleurs il sera vite remplacé dans les informations par un autre jeune chômeur, vingt ans aussi, qui a tenté de mettre fin à ces jours jeudi 22 décembre devant le bureau de main d’œuvre à Ouargla.
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Trois jours plus tard à l’ouest, une femme de 32 ans a voulu s'immoler devant le siège de la daïra (sous-préfecture). Le jeune frère de cette dernière s’était immolé en novembre dernier devant le même siège de la daïra d'Arzew. La jeune femme avait vainement voulu rencontrer le maire pour lui demander que sa famille soit dédommagée après l'incident qui a coûté la vie à son frère. Les cyniques diraient que ceux qui ont raté leur suicide ont eu de la chance de ne pas avoir été condamnés à une peine de prison pouvant aller jusqu’à quatre ans. Ainsi en a décidé le gouvernement qui après la pénalisation des tentatives d’immigration clandestine des Harragas» (les brûleurs de frontières) agite la répression de cette manifestation extrême des Algériens.

Le quotidien L’Expression rapportait qu’un candidat au suicide avait été arrêté et présenté au juge après des soins à l’hôpital. Le «prévenu» était un vendeur à la sauvette dont la marchandise avait été saisie par la police dans le quartier populaire de Bab El Oued dans la capitale. Comme un certain Mohammed Bouazizi. Au moment de la révolution tunisienne dont l’acte fondateur, si l’on peut dire, avait été la mort par immolation du jeune Bouazizi, le phénomène avait certes augmenté en cadence en Algérie atteignant plus de cinquante cas en 2011 mais ne l’avait pas inauguré.

Immolations en Algérie, le feu, jusqu’où?  | Ghania Khelifi, Ouargla, Harragas, Mohammed Bouazizi, Abdallah KebailiTous les journalistes se souviennent de Djamel Taleb le premier à s’être immolé sur la voie publique. C’était devant la Maison de la presse Tahar Djaout à Alger, en 2004. Le président Bouteflika, inquiet devant la déferlante révolutionnaire arabe, avait demandé dès janvier 2011 que des mesures soient prises pour endiguer cette mortelle vague qui a emporté des jeunes mais également des pères et des mères de familles et parfois des parents et leurs enfants.

Vœux pieux. Certains cas ont été plus médiatisés que d’autres. Ce fut le cas d’Abdallah Kebaili, un jeune avocat de 25 ans au chômage à Ouargla dans le sud algérien. Le 14 novembre Abdallah s’aspergeait d’essence pour en finir avec toutes ces portes fermées devant ses innombrables démarches pour un emploi. Sa mort a déclenché un fort mouvement de colère notamment parmi les chômeurs de la ville aux côtés desquels il militait depuis des années.

Ces suicides soulèvent à chaque fois l’indignation contre un système politique incapable de répondre à tant de détresse sociale. Dans un pays très pratiquant comme l’Algérie personne ne songe pourtant à condamner cet acte. Même si les autorités religieuses comme l’institution de référence Al Azhar qui avait rappelé au début du printemps arabe que l’Islam «interdit catégoriquement le suicide sous quelque raison que ce soit et ne permet pas de se séparer de son corps pour exprimer un malaise, une colère ou une protestation».

Immolations en Algérie, le feu, jusqu’où?  | Ghania Khelifi, Ouargla, Harragas, Mohammed Bouazizi, Abdallah KebailiOn pourrait croire que les immolations en Algérie s’inscrivent dans la suite logique des émeutes dont le nombre dépasse les centaines par an. Occuper la rue ne suffirait plus à faire entendre raison à un pouvoir de plus en plus autiste.

Pour les psychologues la contestation ne suffit pas à expliquer le phénomène. Ils rappellent que les traumatismes subis durant la décennie de violence terroriste, de massacres et de viols, sont imprimés dans la conscience collective et se manifestent dans un geste extrême face au vide d’expression permettant de sublimer la douleur et au manque de reconnaissance aidant à la verbaliser, la reconnaître et l’apaiser. A peine sortis du cauchemar des années 1990, les Algériens ont été sommés de subir la réconciliation nationale décidée par le pouvoir sans possibilité de dénouer la tragédie, d’en extirper les racines ou d’en délimiter les responsabilités. Les praticiens sont les seuls à constater quotidiennement les dégâts de la destruction de soi avec la kyrielle de ses pathologies suicidaires. Quand la souffrance n’a pas de sens alors l’absurde vient comme une délivrance.



Ghania Khelifi
29/12/2011