Algérie. Le jeu du chat et de la souris | Ghania Khelifi, Rached Ghanouchi, Abdella Djaballah, Abdelaziz Belkhadem
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Ghania Khelifi   
Algérie. Le jeu du chat et de la souris | Ghania Khelifi, Rached Ghanouchi, Abdella Djaballah, Abdelaziz Belkhadem
Emeute à Alger pour le droit au logement
Le statu quo algérien a résisté aux révolutions arabes même si le pays est toujours en borderline. Le front social continue d’être dangereusement instable et le crédit du gouvernement dans l’opinion publique stagne dans les valeurs négatives. Les Algériens sont toutefois exaspérés par la question que les observateurs étrangers leur pose continuellement sur leur apparente passivité. Ils pourraient rétorquer comme certaines personnalités du sérail qu’ils ont fait leur révolution en octobre 1988 pour obtenir une révision constitutionnelle et une caricature de démocratie. Ce n’est pas leur réponse car ils ont compris grâce au printemps arabe que le vrai changement ne s’accommode pas de la survie du système. La rue sait que la chute du régime, de tout le régime constitue la seule alternative pour reconstruire la démocratie. Le pouvoir algérien ne l’ignore pas non plus. Alors il a ouvert les cordons de la bourse pour séduire les catégories susceptibles de «penser » une révolution et annoncé des réformes politiques pour rassurer ses partenaires étrangers et gagner du temps.

Avec un peu de chance, les révolutions arabes pourraient échouer ou consacrer l’ordre islamiste intégriste ! C’est donc le jeu du chat et de la souris entre un pouvoir corrompu et isolé et des populations conscientes de la menace qu’elles font peser sur lui. Les Algériens, contrairement aux Tunisiens et aux Libyens, savent que la chute du président de la République ne changera rien à l’ordre des choses car le pouvoir algérien se compose de plusieurs pôles de décision et de ramifications complexes et néanmoins solidaires pour leur survie. Le saut dans l’inconnu après dix ans d’une guerre civile sanglante ne tente donc personne pour l’instant. C’est pour cela que les agitations au sein du sérail autour des prétendues réformes politiques n’intéressent pas les citoyens plus affairés à revendiquer logement et augmentations de salaires que la révision de la loi sur les partis ou les élections. Les échéances électorales -moment fort de la fraude et des cooptations claniques - sont en réalité l’enjeu du moment pour une classe politique depuis longtemps coupée de sa base. Dans cette tour de Babel qu’est le système algérien chacun tente donc de placer ses pions afin de rafler la mise dans le prochain grand partage du butin à savoir la succession du président Bouteflika en 2014. Il faut d’abord négocier un bon quota pour le parlement en 2012 et s’assurer une avance confortable avant les grandes manœuvres du scrutin présidentiel.
 
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Rached Ghanouchi recçu en Algérie par le Président Bouteflika

Les islamistes sont patients car confiants en leur avenir. Ils sont convaincus que tôt ou tard l’armée, le principal pouvoir dans le pays, devra passer par eux pour continuer à tenir les rênes. Rached Ghanouchi le leader d’Ennahda, parti islamiste tunisien, dont la présence était à peine tolérée par les autorités sur le sol algérien n’a-t-il pas été reçu comme un chef d’Etat en novembre ? En l’absence d’une opposition démocratique crédible et grâce à la formidable légitimation venue des voisins arabes les islamistes algériens s’offrent même le luxe de jouer aux démocrates.



Ghania Khelifi
(10/12/2011)



Le rêve fou des islamistes algériens
Algérie. Le jeu du chat et de la souris | Ghania Khelifi, Rached Ghanouchi, Abdella Djaballah, Abdelaziz Belkhadem
Poignée de main entre M. Belkhadem (à gauche sur la photo) et M. Bouguerra.
Début décembre le projet de loi sur les partis politiques a été voté par les députés interdisant ainsi à l'ex FIS (front islamique du salut dissous en 1992) de revenir sur la scène. Un des articles de cette loi prévoit qu'il est interdit à "toute personne responsable de l'exploitation de la religion "et ayant préconisé des actes de violence ou commis des actes de terrorisme de prétendre à une activité politique. Les députés appartenant dans leur majorité à l'alliance présidentielle n'ont pas eu par ce vote un haut fait de courage puisque le FIS est depuis des années totalement discrédité aux yeux des populations. En revanche, ils ont rassuré les islamistes "maison", à savoir le MSP (mouvement pour la société de la paix) leur allié dans la majorité présidentielle. Le leader de ce parti et ses camarades présentés comme les islamistes algériens modérés se prennent ces derniers temps à rêver tout haut de leurs ambitions électorales. Depuis la victoire aux élections des islamistes tunisiens, marocains et égyptiens et le triomphe des Libyens, Soltani Bouguerra, le chef du MSP, se sent pousser des ailes. Le week-end dernier il s'est même essayé au rôle de chef de file de la mouvance en appelant tous les islamistes à "s'allier" en vue des prochaines élections législatives et à constituer "un front contre la fraude". Il a, dans cette même stratégie électoraliste, adopté le discours des islamistes tunisiens plaidant pour l'ouverture sur le monde et les autres courants. Son rival idéologique, Abdella Djaballah, fondateur du mouvement associatif El Islah et du parti En Nahda, ne l'entend pas de cette oreille. Plus proche des salafistes, Djabballah ne cache pas qu'il ouvrira les portes de son nouveau parti, non encore agrée, aux militants de l'ex FIS. Pour lui le MSP, plus proche de la pensée des Frères musulmans, n'est qu'un "suppôt du pouvoir". Justement, ce dernier prend note de l'offre de services de Bouguerra mais ne donne pour l'instant aucun signe d'encouragement. Il faut dire qu'un autre islamiste "maison" a lui aussi fait des avances.
Abdelaziz Belkhadem, chef du FLN (ex parti unique) et pilier de l'alliance présidentielle, se prépare activement à garder sa main mise sur le Parlement à l'issue des législatives de 2012. Il clame à qui veut entendre que son parti soutiendra le président Bouteflika pour un nouveau mandant en 2014. Un gage pour rassurer les décideurs du pouvoir algérien sur sa loyauté. Belkhadem islamo-nationaliste se voit lui aussi en pilote d'un islamisme modéré et nationaliste qui reconduirait et conforterait le code de la famille actuel inspiré de la Charia, et expurgerait l'Etat de ses velléités laïques et modernistes. Après une longue période d'hibernation pour faire oublier l'affrontement meurtrier entre régime et islamistes armés durant les années 1990, les islamistes algériens reviennent à la vie grâce .... au printemps arabe.
G. K.