L’insoutenable solitude du vacancier algérien | Ghania Khelifi
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Ghania Khelifi   
Des milliers d’Algériens, s’attendent au pire cet été. Ils craignent de devoir passer leurs vacances en Algérie victimes d’un surprenant « dommage collatéral » de la Révolution du Jasmin.
Toutes ces familles prenaient le chemin des stations balnéaires tunisiennes chaque été pour pouvoir échapper aux prix prohibitifs des rares hôtels de leur pays, pour profiter de la mer sans crainte pour leur sécurité et celles de leurs proches pour oublier grèves et manifestations quotidiennes.
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Littoral tunisien

Certains ont bien tenté d’aller comme d’habitude chez le voisin mais ont vite reculé devant les rumeurs inquiétantes qui circulent sur la situation sécuritaire de la Tunisie. Des chauffeurs de taxis des villes frontalières partis en éclaireurs, racontent qu’ils auraient été victimes de « coupeurs de routes » tunisiens et délestés de leurs biens. D’autres racontars parlent d’agressions à Tunis et Sousse. Des délinquants arracheraient les bijoux des femmes dans les rues, des téléphones portables aux touristes. Il se chuchote que le bakchich aux petits fonctionnaires a fait son entrée dans le pays de Bouaziz .Où partir si ce petit coin de paradis sécurisé se met à ressembler à l’Algérie ? Le dilemme est cruel.

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Mehdi Houas, ministre du Tourisme de Tunisie
Pourtant le ministre tunisien du tourisme s’est personnellement déplacé en mai dernier à Alger pour assurer que son pays restait une destination touristique sans risques. Il a tenté de convaincre les Algériens que rien n’avait changé dans ce domaine. La perte de la clientèle algérienne n’est pas sans conséquence sur les recettes du tourisme en recul depuis le soulèvement populaire de 55%. En 2009 plus de 47 mille familles algériennes au cours du mois de juillet ont dépensé 42 millions d’euros, selon les douanes algériennes. Cette manne n’a cessé d’augmenter. Les vacances en Tunisie sont devenues si populaires que les comités d’entreprises, les œuvres sociales des universités et des institutions étatiques, les syndicats y compris celui des journalistes proposaient chaque année des séjours en Tunisie à des tarifs accessibles aux salaires les plus modestes. L’accès par voie terrestre à la frontière Est a renforcé l’engouement national pour ce voisin certes plus petit mais tellement plus efficace en matière touristique. Les hôteliers tunisiens avaient poussé leur hospitalité jusqu’à prévoir des repas de Ramadan pour leurs clients algériens les dernières années.

Alors que faire cette année ?Inutile de miser sur le local, le gouvernement algérien n’ayant à ce jour aucune politique sérieuse de développement touristique. D’ailleurs le ministre concerné ,croyant bien faire ,a déclaré dernièrement ue «L’Algérie n’a, à aucun moment, envisagé de tirer profit de la situation générée par les troubles en Tunisie et en Egypte». Ce «débrouillez-vous» officiel étant noté, les Algériens ont espéré pendant quelques temps que l’autre voisin ,à l’Ouest , pourrait pallier avantageusement la Tunisie révolutionnaire. Le match pour la qualification de la CAN2012 (Coupe d’Afrique) prévue le 4 juin à Marrakech avec les Marocains, les rumeurs d’ouverture des frontières terrestres - fermées depuis 1994-ont fait miroiter les plages d’Agadir et les nuits à Casablanca. Hélas le politique est venue briser le rêve estival. Le Premier Ministre algérien lui a donné le coup de grâce dimanche dernier en affirmant que cette ouverture n’était pas à l’ordre du jour. En réalité c’est tout les possibilités de « réconciliation » entre les deux pays qui sont encore une fois compromises.

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lage R'mila, mitoyenne de celle de Padovani (quartier Bab El-Oued à Alger)
Cette fois l’Algérie reproche au Royaume de relayer et d’amplifier les rumeurs sur la présence de mercenaires algériens aux côtés des forces de Mouammar Kadhafi. Mollement Rabat rappelle dans un récent communiqué qu’« aucun responsable marocain n’a évoqué le rôle de l’Algérie dans la facilitation du recrutement ou du passage des mercenaires vers la
Libye.» Alger aurait préféré que les autorités marocaines condamnent les accusations de l’opposition libyenne qui a reproché à l’Algérie d’avoir aidé militairement le régime de Kadhafi. Dans le même communiqué, décidemment très ambigu, Rabat enfonce le clou en affirmant «En effet, même si de nombreux membres de l’opposition libyenne et des médias internationaux ont largement évoqué la responsabilité algérienne, les officiels marocains se sont abstenus d’aborder ou d’exploiter ce sujet, de quelque manière que ce soit». Et quand le ministre des affaires étrangères marocain déplore à propos du maintien de la fermeture des frontières «une situation singulière et exceptionnelle dans le monde et qui constitue une entrave sérieuse au droit à la libre circulation des populations des deux pays» Alger y voit une nouvelle manifestation de la duplicité du Royaume.

Dans cette ambiance tendue le vacancier algérien a compris qu’il devait se trouver une autre destination loin des «voisins» et des «frères». Pas de Tunisie, pas de Maroc et pas d’Egypte pour cause de politique. L’Europe en dehors de quelques happy few claque ses portes au nez de notre vacancier : visas au compte-goutte, euro trop cher et racisme conquérant.

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Istanbul
Il reste cependant un pays qui présente les avantages des terres perdues sans être prohibitif : la Turquie. Musulman, méditerranéen, accessible financièrement et octroyant sans difficulté son visa d’entrée. Pour de très nombreux Algériens les valises sont déjà bouclées. Ils ne dépasseraient pas toutefois la barre des cent mille cette année, loin des deux millions attendus habituellement pour les destinations intra maghrebines.La Turquie se situe malgré tout à un niveau de prix élevé pour les familles en raison des billets d’avion parfois prohibitifs. La compagnie aérienne nationale gérée encore comme un service annexe du gouvernement impose des tarifs scandaleux sur ses propres vols mais également à la concurrence etrangère. Une sorte de diktat qui fait de l’Algérie, dans la même catégorie de distances, une des destinations les plus chères au monde.

Le ramadan débutant le 1er août les vacances se réduisent pour la majorité des familles au mois de juillet et aux plages surpeuplées, non entretenues et parfois risquées du magnifique littoral algérien.

Ghania Khelifi
(08/06/2011)






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