Le mal logement: une plaie algérienne | Ghania Khelifi
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Ghania Khelifi   
En ce dernier weekend de mars 2011 le quartier de Climat de France surplombant l’irascible Bab El Oued, est calme. Dans une magnifique lumière que l’architecte Fernand Pouillon a tenté de capturer dans ces bâtiments, tous de piliers et de voûtes construits en 1954, une odeur de pneu brûlé et de gaz lacrymogène s’attarde tout de même.

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Les «200 colonnes» de Fernand Pouillon dans la cité Climat de France
C’est dans l’immeuble «Les 200 colonnes» que se passait l’histoire de Omar Gatlato le personnage central de la première vraie comédie du cinéma algérien. Le film racontait déjà en 1976 l’ennui, le désespoir et la colère d’un jeune Algérois. Omar Gatlato a vieilli et son immeuble tombe en ruines. Les résidents actuels sont trop englués dans la laideur de leur cité pour faire dans la nostalgie ou la contemplation. La colère règne ici et l’on voit encore ses stigmates. Les deux derniers jours, des émeutes ont dressé la population contre une administration arrogante venue détruire ce qu’elle considère comme des constructions illégales. Les habitants de Climat de France comme ceux d’autres quartiers de la capitale algérienne n’en peuvent plus d’attendre un logement décent.

Les familles trop nombreuses dans des appartements trop petits ont bricolé aux abords de leurs immeubles-dortoirs des baraques pour contenir le trop plein de leur progéniture . Face aux engins de démolition et aux dizaines de policiers dépêchés sur les lieux, mardi matin, les habitants ont brandi leurs armes de fortune : pierres, bouteilles, barres de fer.
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Omar Gatlato , personnage du film de Merzak Alouache
Les affrontements ont fait 22 blessés, dont 21 policiers, selon un bilan établi par la protection civile. Au moins un manifestant a été blessé, un garçon de 16 ans qui a "reçu une balle en caoutchouc dans l'oeil". Les policiers ont fait "usage de balles à blanc, balles en caoutchouc, gaz lacrymogènes contre les manifestants" nous dit-on. Comme à Diar EChams ou Diar Al Mahcoul, les habitants n’arrivent pas à accepter ces actes de provocation des pouvoirs publics, incapables de reloger les familles mais promptes à déployer d’énormes moyens pour démolir des baraques construites par déséspoir. L’argument du manque de terrains à bâtir ou de financements ne convainc personne car l’Etat se met en quatre par ailleurs pour loger ses clientèles. Comble de la provocation, au moment où à Climat de France on se battait pour sauver une cahute de bric et de broc, le gouvernement publie un décret (journal officiel n° 15) pour la construction d’une résidence d’Etat dans la banlieue ouest d’Alger en prolongement d’une autre résidence du même type, le fameux Club des Pins.
Cette nouvelle « cité du bonheur » s’étendra selon le décret sur une superficie de plus de quatre hectares «Les crédits nécessaires aux indemnités à allouer au profit des intéressés pour l’opération d’expropriation des biens immobiliers et des droits réels immobiliers concernant l’opération visée à l’article 2 ci-dessus doivent être disponibles et consignés auprès du Trésor public». Club des Pins, Moretti, Staoueli et bientôt Cheraga autant de zones d’exclusion, réservées aux copains et aux coquins du régime avec cependant l’argent du contribuable algérien de ces bidonvilles hérités de la colonisation française à « l’insoutenable désolation », comme l’écrit Mohamed Benchicou dans un roman «Le mensonge de Dieu» à paraître le 6 mai prochain.
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Climat de France

Dans des extraits publiés sur le site Le Matin, Benchicou parle justement de ce quartier Climat de France et le hasard n’a rien à voir dans cette conjonction de l’écriture et de l’actualité. Lisons : «Comment, en effet, ne pas rire encore et toujours de l’insoutenable désolation du quartier quand une étrange ironie du sort et un usage insidieux de la métaphore avaient osé le baptiser du joli nom de Climat de France ? Vivre à Climat de France, c’est pourtant habiter de miteuses cités surpeuplées, mais la litote fut définitivement adoptée pour ce qu’elle contribuait à théâtraliser le malheur. On vécut alors de pain sec et d’honorabilité ressuscitée, celle-là providentielle, qu’octroyait le prestige factice de l’enseigne trompeuse : « Je réside à Climat de France, près d’Alger. Le simulacre de l’écriteau masquant si parfaitement l’immonde réalité des ghettos, on en généralisa l’usage jusqu’à donner un nom poétique à chacune des « cités d’urgence », ces affreux baraquements en dur construits à la hâte par l’administration française pour y entasser les milliers d’indigènes que le dénuement poussait à penser aux armes. C’est ainsi que sont nés « Les Gîtes du bonheur ».

Ghania Khelifi
(27/03/2011)


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