L’inattendu legs égyptien à l’Algérie | Ghania Khelifi
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Ghania Khelifi   
Au début du soulèvement en Egypte, le président déchu Hosni Moubarek avait traité les manifestants de «baltagia» sans foi ni loi. Les Algériens n’ont pas importé la révolution égyptienne et la Place du 1er Mai ne s’est pas transformée le samedi 19 février en Place Tahrir. En revanche ils ont emprunté le terme de « baltagia» que l’on retrouve désormais aussi bien dans la presse que dans la bouche des politiques.
L’inattendu legs égyptien à l’Algérie | Ghania Khelifi
Photo Reuters

Les «Baltagia» algériens sont appelés en dialecte local les «Aaraya» traduire approximativement «les nus» ou les «démunis». Pour les bien-pensants parisiens ils seraient la «racaille» des cités dite «la cayra». Les «Aaraya» sont en général jeunes, produits de l’échec scolaire, chômeurs, consommateurs de différentes drogues sous forme de cannabis ou de psychotropes et habitant les quartiers populaires voire populeux. Ils sont les rejetons de familles nombreuses, coincés dans des logements exigus et délabrés dans la capitale ou sa proche banlieue et rêvent de faire du «business» ou de partir à l’étranger.
Derrière ce portrait type si l’on peut dire se cache, on s’en doute, des réalités sociologiques plus complexes. Ces mêmes jeunes ont été les artisans de la révolte d’octobre 1988 qui a enfanté le pluralisme politique actuel puis la force de frappe des islamistes dans les années 1990 et les émeutiers des années 2000.
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Bouteflika et Moubarak
Samedi ils étaient au rendez-vous cette fois pour contre-manifester en faveur du président Bouteflika. Quelques portraits de celui-ci brandis, des affichettes «Bouteflika machi Moubarak» (Bouteflika n’est pas Moubarak) et des insultes déversées sur les marcheurs. Dans les ruelles où les policiers poussent sans ménagement les manifestants, des jeunes traquent quelques têtes d’affiche du mouvement.
Un député du RCD est malmené tandis que le leader du mouvement des Arch kabyles ne devra son salut qu’à l’intervention des policiers. Un jeune, les pupilles dilatées, la démarche incertaine surgit à un moment face au mur des boucliers de la brigade antiémeute. Il leur hurle les pires grossièretés accompagnant sa harangue de gestes obscènes. Deux jeunes hommes le traînent par le bras et l’éloignent. Les policiers ne bronchent pas derrière leur visière. Epaule contre épaule, lourdement équipés, ils regardent droit devant sans bouger.
Les Algérois habitués au policier à la mine défraichie, la casquette de guingois et la cigarette au bec ont découvert une autre espèce de ce corps de sécurité. Ils sont jeunes, bien baraqués rasés de près, dotés du dernier cri des moyens de répression et froidement professionnels. Même si l’étui de leur arme est vide, ils traquent les grappes de manifestants sans ménagement avec une sorte de violence contenue. Ce sont les troupes de jeunes gens recrutés et formatés ces dernières années par le pouvoir algérien. Sur la Place du 1er Mai, ils ont d’autant moins d’états d’âme que leurs cibles sont des intellectuels, des cadres, et des militants de l’opposition. Ce n’est pas des «zawaliya» (les pauvres), le peuple qui est là.
Le peuple lui vaque à ses occupations quotidiennes. La boulangerie, le bureau de tabac et d’autres commerces directement ouverts sur la place sont ouverts ; les bus et les taxis circulent librement parmi des haies de policiers. Un des meneurs des casseurs de marche juché sur le portique d’accès à un petit jardin public débite des blagues accueillies par les rires des badauds agglutinés sur le trottoir d’en face.
Baya Maroc, une moudjahida (ancienne maquisarde de la guerre de libération et ancienne syndicaliste) fulmine. «Va chez celui qui t’a payé ! Va chez le maire qui t’a donné l’argent pour t’acheter ta drogue !». Il se dit que les contre-manifestants ont reçu 2000 da pour leur besogne et que la plupart sont des dealers ou des indics de la police. Le jeune nargue Baya et entonne le slogan des Aaraya «Echaab yourid zetla batal» (le peuple veut du hach gratuit) pastichant le slogan de la rue arabe «Echaab yourid isqat ennidham» (le peuple veut la chute du régime).
Goguenard, il s’adresse à son auditoire «Bouteflika va nous faire des téléphériques qui transporteront chacun de nous jusque dans sa maison». Les Aaraya ne sont pas toujours aussi tendres avec le pouvoir. Il n’y a pas si longtemps début janvier, les mêmes étaient dans la rue pour incendier les édifices publics et caillasser tout ce qui portait uniforme.
Les marches organisées par la coordination nationale ne les ont pas fait bouger, peut-être parce qu’ils ne s’identifient ni aux animateurs de ces manifestations ni aux slogans .Trop vagues, trop politiques, trop éloignés des préoccupations immédiates. Ou peut-être, comme leurs aînés, ils sont fatigués de contester, déçus par les hommes politiques de tout bord et impatients d’accéder à leur part de la rente pétrolière.
L’inattendu legs égyptien à l’Algérie | Ghania KhelifiCes jeunes que l’on encensait si fièrement lors des matchs de la dernière Coupe du Monde football contre les Egyptiens, que l’on a transporté à Khartoum par avion militaire pour remonter le moral de l’équipe nationale face aux mêmes Egyptiens sont devenus des Baltagia qui font peur à des manifestants dont l’ambition est de changer le système.

Ghania Khelifi
(21/02/2011)

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