Emeutes en Algérie | Ghania Khelifi
Emeutes en Algérie Imprimer
Ghania Khelifi   
Ce n’est pas l’insurrection, pas maintenant …
Etat riche, population pauvre. Le paradoxe est insoutenable pour des jeunes auxquels il n’est concédé qu’un bout de leur rue. Depuis plusieurs jours ils occupent ce petit espace pour hurler leur désespoir.
Emeutes en Algérie | Ghania Khelifi
Bab El Oued
Ceux qui ont vécu les émeutes d’octobre 1988 ont ressenti la même angoisse depuis vendredi 7 janvier 2011. Alger la capitale offre ce spectacle désormais familier en Algérie des lendemains de violence. Pneus encore fumants sur la chaussée, vitrines saccagées, voiture calcinées, façades d’édifices publics et de commerces privés éventrées ; la colère des jeunes algériens s’est nourrie de tout ce qui lui est tombé sous la main. Un drôle de silence dans les quartiers de la ville, une ambiance bizarre qui pèsent sur des populations deséspérées. Les rumeurs s’épanouissent dans cette hébétude générale. L’armée va intervenir, Internet et le téléphone sont surveillés, des mots d’ordre viendront de la mosquée et bien d’autres « infos » colportées par les réseaux sociaux ou par SMS. Comment tout cela est parti ? Est-ce vraiment important de préciser le lieu et heure de ce soulèvement populaire dans un pays qui a enregistré en 2009 près de 9000 manifestations et troubles publics ? Manque de logements, inflation, chômage, salaires insuffisants, absence d’eau potable, coupures de gaz ou d’électricité, injustices diverses et variées …Les Algériens ont épuisé toutes les causes répertoriées de manifestations sur la voie publique. La seule nouveauté est qu’ils se sont soulevés ces derniers jours en même temps, d’est en ouest. L’emblématique quartier de la rébellion, Bab El Oued, dont le credo est, ce n’est pas par hasard, « Bab El Oued Chouhada » (Bab El Oued des Martyrs) a sonné le départ des hostilités. Pour sacrifier aux faits disons que la situation a basculé à l’annonce de la hausse des prix de l’ordre de 20% à 30% des produits de base tels que le sucre, l’huile, la farine et les céréales. Des denrées devenues aussi inaccessibles que la viande, les légumes et les fruits. Une étincelle que les jeunes de Bab El Oued et d’autres quartiers populaires, ont vite transformé en brasier. Les jeunes de Bab El Oued conservent scrupuleusement l’héritage de leurs ainés qui, en 1988, étaient les premières victimes des balles des militaires et policiers. Ils ont été les gardiens de ce bastion longtemps imprenable des islamistes et leur champs d’opération dans leur mouvement insurectionnel. Quand Bab El Oued chauffe c’est Alger qui brûle, c’est l’Algérie qui s’embrase. Maintenant que le gaz lacrymogène commence à s’estomper, que des centaines de blessés, policiers et émeutiers, sont dans les hôpitaux, on pourrait croire que le gouvernement est sur le pied de guerre pour répondre aux revendications populaires. Ce serait mal connaître l’art de l’esquive du pouvoir algérien. Ce même pouvoir n’a d’ailleurs daigné déléguer que le peu charismatique ministre du commerce pour organiser samedi un comité interministériel afin, dit-on de juguler la hausse des prix des produits de large consommation. Un autre second couteau de la majorité présidentielle affirme lui que ces troubles sont l’œuvre de grossistes refusant les mesures d’assainissement de la filière décidées par le gouvernement. Le président de la République, le chef du gouvernement n’ont pas jugé utile d’intervenir. A quoi bon réagir à une bande de jeunes excités qui veulent du sucre, de l’huile et de la farine pas chers ? Ces jeunes désœuvrés ne représentent pas une force politique, ils n’ont ni relais ni armes ni pouvoir. Des émeutes qui déchirent le pays pendant trois jours seront donc calmées par un gel de l’augmentation des prix des produits de base et quelque autre saupoudrage populiste. La corruption, le clientélisme, les atteintes aux libertés individuelles et collectives, l’injustice et l’arbitraire ne seront jamais évoqués comme ingrédients de la colère populaire. Le ministre de l’Intérieur a gommé toute dimension politique expliquant que certains émeutiers sont « des criminels » et que les autres sont des jeunes manipulés ou irresponsables. Il assure que « les manipulateurs » seront évidemment recherchés. Certains éditorialistes de la presse écrite, la télévision et le personnel politique ont dénoncé en chœur les agissements de ces jeunes écervelés ignorant le sacrifice des martyrs de la guerre de libération, et renvoyant l’image de leur pays à l’étranger et tous ces bons vieux poncifs pour appeler à l’unité nationale. Trois morts, plus d’un millier d’arrestations dont la plupart se limiteront à quelques heures, le bilan est loin d’être tragique pour une semaine d’émeutes à l’échelle nationale. Et pour cause. Le gouvernement s’est appliqué durant ces événements à exclure l’usage des armes contre les manifestants et les forces de l’ordre avaient visiblement reçu comme instruction d’éviter l’affrontement avec les citoyens. Le régime a profité des expériences de 1980 et 2001 contre le mouvement identitaire berbère, en 1988 contre les jeunes et en 1992 contre les islamistes. Pas de jeune tué à bout portant. D’autant que les manifestations de la faim sont tellement plus pratiques à gérer car il suffit de desserrer les cordons de la bourse pour y remédier. L’Etat algérien a les moyens de s’acheter, jusqu’à la prochaine secousse, une paix sociale qui le dédouane de ses turpitudes : 155 milliards de dollars de réserves en devises à la fin décembre 2010 et près de 48 milliards d’euros du fond de régulation des recettes. Ce fond est alimenté par les différences entre les prix du pétrole vendu et le prix de référence, 37 dollars le baril, sur la base duquel est établi le budget de l’Etat. Sachant que le prix du baril était de 77,19 dollars les huit premiers mois de 2010 et que toutes les prévisions pour 2011 annoncent une hausse de ce prix, la situation économique de l’Algérie est loin d’être maussade. Ce paradoxe d’un Etat très riche face à une population s’enfonçant dans la misère donne des migraines à tous les Algériens qui ne voient en définitive d’autre explication que la corruption et l’incompétence de leurs gouvernants. Ce pactole du pétrole servira encore une fois à effacer les traces physiques des émeutes et à distribuer quelques augmentations de salaires, quelques logements sociaux pour éteindre le feu. Le pouvoir y arrive à chaque fois que l’explosion menace car les coups de gueule populaires restent sans lendemains faute de partis politiques crédibles ou de leadership structurée. C’est là une des armes les plus efficaces du pouvoir algérien qui a réussi par la corruption et la répression à éliminer toute tentative d’encadrement et d’organisation de la contestation politique. Jusqu’a quand ?

Ghania Khelifi
(09/01/2011)

mots-clés: