Vent chaud de répression sur l’été algérien | Ghania Khelifi
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Ghania Khelifi   
Jeûner ou bronzer: il faut choisir
Hocine Hocini, 47 ans, et Salem Fellak, 34 ans, deux ouvriers dans un chantier de bâtiment dans la ville d’Ain El Hammam( Kabylie) avaient été surpris un jour de canicule en train de boire de l’eau par des policiers le vendredi 13 au début du mois de ramadan.
Vent chaud de répression sur l’été algérien | Ghania KhelifiArrêtés sur-le-champ ils ont été déférés au parquet. Leur procès devait avoir lieu mercredi 18 août mais le juge a décidé de le reporter au 21 septembre. Cet ajournement est à l’évidence dû au sit in devant le tribunal organisé par la population locale. Un collectif nommé SOS Libertés, composé d’intellectuels, a aussitôt appelé à respecter ceux qui n’observent pas le jeûne. «Si, comme chaque année, l’Etat a pris des mesures pour faciliter l’observance de ce rite par les pratiquants, les non-pratiquants risquent, une nouvelle fois, d’être la cible des forces de sécurité, transformées pour la circonstance en bras armé de l’inquisition», s’inquiète le collectif, dans un communiqué «Des lieux de consommation (cafés et restaurants) doivent être autorisés à ouvrir pour répondre aux besoins de ceux qui, pratiquant une religion autre que l’Islam ou n’en pratiquant aucune, ont choisi de ne pas jeûner», exigent les signataires.

Vent chaud de répression sur l’été algérien | Ghania KhelifiSi tant de gens s’indignent de cette «criminalisation» du non jeûne, c’est qu’elle est récente en Algérie. Ne pas jeûner à toujours été bien entendu réprouvé mais personne n’aurait souhaité envoyer les fautifs en prison. On tolérait les jeunes gens qui prenaient des libertés avec le ramadan espérant qu’ils finiraient par renter dans le rang une fois adultes et installés dans la vie de famille. Dans les grandes villes ce que l’on appelle communément l’élite intellectuelle comptait quelques récalcitrants et certains petits restaurants servaient discrètement les clients musulmans. Les policiers n’auraient même pas envisagé de procéder à une arrestation pour ‘non observation de jeûne’.

Ces temps de tolérance sont révolus et voila l’ère de l’inquisition. Depuis deux ans les non jeûneurs sont pourchassés et traduits en justice comme de véritables délinquants. Si en Kabylie la population, habituée à résister au pouvoir, a fait savoir sa réprobation, ailleurs la répression a libre cours. Le gouvernement algérien impuissant à résoudre les problèmes de chômage et de logement s’adonne à la religiosité pour plaire, croit-il, a l’opinion. L’islamisme trouve ainsi un allié de taille au moment où il gagne de nouveaux espaces. Cette année le ramadan coïncidant avec les vacances estivales , les islamistes ont décidé d’interdire l’accès des plages aux femmes vêtues à l’occidentale. Décrétant ainsi des plages halal, les familles non conformes aux exigences de ces activistes sont priées d’aller faire trempette ailleurs.

Cette privatisation sauvage est imposée par la menace de violence, plus suggérée que formulée. Ce n’est guère mieux sur les plages non labellisées «halal» puisqu’il est quasiment impossible pour une femme de se mettre en maillot, une pièce bien sur, car les regards et les commentaires des voisins de serviette sont encore plus difficiles à supporter que des menaces directes. Pour les femmes qui tiennent à leur maillot de bain, il n’y a plus qu’une alternative ; se procurer un badge pour les résidences d’Etat ou partir à l’étranger. Dans les deux cas, il faut des moyens relationnels ou financiers importants.
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Plage Le club des Pins

Pour les plages des résidences d’Etat comme le Club des Pins ou Moretti sur la côte à l’ouest d’Alger la délivrance du précieux badge se fait cette année au compte-gouttes. Les résidents, appartenant tous d’une façon ou d’une autre aux cercles du pouvoir, y habitent depuis plus d’une décennie, et s’y sont installés quand le terrorisme menaçait leur vie. Depuis ils profitent en toute liberté de ces lieux hautement sécurisés dont la plage, loin des populations entassées sur le reste du littoral algérois. Ces stations balnéaires réservées aux pistonnés sont très convoitées par les jeunes filles qui peuvent se mettre en maillot deux pièces, rencontrer des amis et être a l’abri des agressions des hommes en général et des islamistes en particulier. Quand on n’est ni fille de ministre ni de haut gradé de l’armée, il faut alors se trouver une connaissance à l’intérieur du bunker. La recommandation de cette relation permet de passer les barrages de gendarmes et d’agents de sécurité gardant l’entrée du site. Obtenir le badge si l’on a un piston chez les gendarmes ou par un haut fonctionnaire est une prouesse rare pour un jeune «lambda».

Les moins démunis se consolent en Tunisie devenue la première destination des Algériens en été. Loin de ces barbus qui accostent les jeunes filles dans les rues pour leur expliquer les vertus du hidjab “voile islamique” à coups de brochures et de versets coraniques ,loin de l’injuste spoliation des plages les plus proches du littoral et de l’ambiance oppressante d’un ramadan prescrit par la religion et obligatoire sous peine de prison par la loi des hommes.


Les ONG par la petite porte
Le Premier ministre algérien, Ahmed Ouyahia, a décidé de donner son aval aux ONG de défense des droits de l’homme pour envoyer des délégations en Algérie à partir de septembre prochain. «Les ONG auront accès aux différentes institutions, prisons et autres terrains de travail, et bénéficieront de la collaboration du mouvement associatif et des ligues des droits de l’Homme, notamment la presse», a déclaré le président de la Commission consultative des droits de l’homme (CNPPDH), Farouk Ksentini. Des organisations comme Amnesty International et Human Rights Watch n’ont jamais été autorisées à se rendre en Algérie. Tout contact avec l’etranger sur la situation politique du pays est mal vue par les autorités .En mai dernier le ministère de l’enseignement supérieur avait émis une circulaire limitant les déplacements et interdisant aux universitaires de communiquer ou de participer a l’étranger sur les affaires intérieures du pays au motif que certains profitant de colloques et autres manifestations à l’extérieur pour prendre part à des commentaires et débats sur l’Algérie, ouvrant ainsi la porte a "l'ingérence étrangère".

La décision est vivement critiquee depuis par les universitaires et chercheurs.On accordera au gouvernement algérien le bénéfice du doute concernant cette annonce d’ouverture aux militants étrangers des droits de l’homme, tout en retenant sa volonté de museler les Algeriens eux mêmes. Pour l’instant cette volonté n’est pas manifeste sur le terrain. La liberté d’expression est toujours aussi allègrement bafouée comme en témoignent les récente interdiction du rassemblement des familles de disparus. Dans son dernier communiqué l’organisation qui réclame une commission d’enquête sur le sort de leurs proches disparus indique que «l’interdiction du rassemblement hebdomadaire” inquiète et confirme que l’Algérie a encore un long chemin à parcourir pour parvenir à une solution juste et adéquate à la question des disparus.

Malgré les innombrables démarches constructives des associations de familles de disparus, l’Algérie en est toujours au stade du déni et de l’amnistie des criminels au détriment de la Vérité et de la justice. Les autorités refusent catégoriquement de mener des enquêtes sur le sort des disparus. Pour forcer la main aux autorités algériennes, le collectif annonce un rassemblement devant l’ambassade d’Algérie à Paris le 25 Août.La manifestation est soutenue par plusieurs ONG dont la Ligue des droits de l’homme, Human rights watch et la fédération internationale des droits de l’homme. Espérons que le gouvernement ne reviendra pas sur sa décision d’autoriser ces ONG à se rendre en Algérie par représailles. Les relations entre l’Algérie officielle et les ONG internationales ont toujours été tendues. Pendant des années, ces dernières ont été soupçonnées de vouloir «porter atteinte» à l’image du pays et parfois d’être des officines au service de gouvernements occidentaux.

Durant la guerre civile des années 1990,plusieurs d’entre elles dont Reporters sans frontières étaient «black listées» parce qu’elles répertoriaient les arrestations et assassinats dans les deux camps ; Forces de l’ordre et islamistes armés ou politiques. Même si certaines organisations ont péché par manque d’informations de première main, elles avaient tout de même contribué à faire connaître au monde les évènements en Algérie, qualifiés d’ailleurs durant cette période de «guerre sans images. Qu’il s’agisse des familles de disparus, de la répression des émeutes populaires ou du musellement de la presse, la médiatisation au-delà de ses frontières agace toujours le pouvoir algérien qui use, quand la pression
est trop forte, de la même ruse : ouvrir les portes aux ONG.

Vent chaud de répression sur l’été algérien | Ghania KhelifiQu’en pensent les Algériens ? Pas grand chose ou plutôt la même chose depuis des décennies. Autrement dit que leurs dirigeants sont trop retors, qu’ils ont trop d’argent, grâce au pétrole, pour être ébranlés par des ONG internationales. Cette conviction a été largement confortée par la présence d’observateurs étrangers dont un panel onusien lors d’élections dans les années 1990. Les personnalités occidentales, celles venant de pays arabes ou africains «amis», d’office acquises à la cause du pouvoir algérien, ont toutes avaliser la fraude certes du bout des lèvres mais ont contribué à convaincre les électeurs de l’inutilité de leur mission.

C’est dire que la décision de recevoir les ONG arrive trop tard pour des populations qui ne revendiquent plus que par l’émeute et le saccage de tout symbole de l’Etat qu’il s’agisse de demander un logement, l’eau courante ou un emploi.

Ghania Khelifi
(24/08/2010)


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