Le football, révélateur des identités refoulées (*) | Yassin Temlali
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Yassin Temlali   
Rarement une compétition sportive a été aussi chargée d’enjeux politiques que les trois matchs de qualification au Mondial de football 2010 entre l’Algérie et l’Egypte. Ces rencontres se sont déroulées dans une tension extrême, alimentées par les médias et les certains officiels. Les deux dernières ont été émaillées de graves incidents: «caillassage» de l’équipe algérienne et agression de citoyens algériens au Caire, agression de citoyens égyptiens à Alger et à Khartoum...
Le football, révélateur des identités refoulées (*) | Yassin Temlali
Ces incidents ont provoqué une profonde crise diplomatique, qui persiste encore aujourd’hui, entre les gouvernements des deux pays. Ils ont prouvé, encore une fois, le pouvoir de mobilisation politique et d’«intégration nationale» du sport. En Egypte, même des secteurs de la jeunesse habituellement rétifs au patriotisme officiel (groupes de rap, etc.) ne s’étaient jamais sentis aussi «égyptiens».

En Algérie, les manifestations célébrant la qualification au Mondial ont eu des allures de fête nationale. Les Français d’origine algérienne ont pu d’autant plus facilement être admis au sein de la communauté nationale que les «Beurs» étaient bien représentés dans l’équipe victorieuse. La joie populaire en Kabylie a démontré que l’émergence d’une revendication autonomiste dans cette région berbérophone n’avait pas affaibli ses fortes attaches au reste du pays.

L’unanimité relative sur une identité commune unissant le Maghreb et le Machrek, l’identité arabo-musulmane, avait rarement été aussi fragile. En Egypte, aussi étonnant que cela puisse paraître, un certain discours médiatique anti-algérien a opposé l’«égyptianité» pharaonique, identité authentique, à l’«arabité», identité importée. L’Algérie y était assimilée à un monde arabe menaçant et inutile, avec lequel les amarres devraient être rompues. Un autre discours a consisté, au contraire, à récuser l’appartenance de ce pays à la nation arabe ; les Algériens y étaient décrits comme un «peuple francisé», «culturellement aliéné»… Il est inutile de souligner que l’insistance sur le particularisme linguistique de l’Algérie - qui est, en partie, celui du Maghreb - et les mauvais jeux de mots sur la similitude phonétique entre «berbère» et «barbare» (1) ont étendu au Maroc et à la Tunisie l’indignation contre ce chauvinisme «grand-arabe» ; dans ces deux pays, la victoire sportive algérienne a été fêtée comme une victoire maghrébine.

En Algérie, la crise a apporté une eau inespérée au moulin des tenants de l’isolationnisme qui, exagérant l’implication algérienne au Proche-Orient, rappellent depuis quelques années que les rapports aux Etats de cette région ne devraient plus être définis sur la base d’une fraternité factice. Cette crise a plus généralement consolidé la position de tous ceux qui rejettent le dogme identitaire officiel, l’arabo-islamisme, contre lequel ils affirment une «identité algérienne» dans laquelle, naturellement, la dimension arabe est réduite à la portion congrue sinon complètement négligée (2). Les berbéristes et les autonomistes-kabyles ont vu dans les doutes de la presse égyptienne sur l’identité arabe des Algériens (3) la preuve que celle-ci était une construction purement artificielle, qui s’écroule à la première secousse (4). Ce faisant, ils oubliaient que l’arabisme était partout en crise et que l’exaltation des identités égyptienne, libanaise ou grand-syrienne était plus ancrée dans l’histoire de l’Egypte, du Liban et de la Syrie qu’au Maghreb la célébration de la berbérité.

Le rejet de la prétention égyptienne au leadership régional a également ravivé de très vieilles polémiques historiques. Aux journalistes qui répandaient une légende curieuse selon laquelle c’est l’Egypte qui, grâce à quelques manœuvres des services de Nasser, a expulsé la France coloniale de l’Algérie, les journaux algériens ont rappelé l’efficace participation des troupes algériennes à la guerre de 1973 et, surtout, les dangers que l’ingérence égyptienne dans les affaires du FLN avait fait encourir à la lutte de libération. Dans la même foulée, l’émergence de l’islamisme algérien était mise sur le compte des seuls cortèges d’enseignants «frères musulmans», envoyés en Algérie après son indépendance (5) par le régime nassérien. Lors de la sortie de «Sur le front égyptien» (6) du général Khaled Nezzar, en janvier 2010, l’évocation de l’aide militaire algérienne à l’Egypte dans ses guerres contre Israël a été, pour beaucoup de journalistes, une occasion de comparer l’«engagement algérien» au Proche-Orient au désengagement arabe qui a laissé l’Algérie vivre, dans l’isolement, toute une décennie de violences (les années 90).

Les arabistes égyptiens n’ont pas désarmé devant la campagne médiatique anti-algérienne. Pour eux, comme les campagnes périodiques accusant les Palestiniens de Gaza de «violer la souveraineté égyptienne», elle visait à faire croire que l’«ennemi de la nation» n’était pas tant Israël que les Arabes. En revanche, en Algérie, les arabistes se sont retrouvés dans une position peu confortable : comment défendre la «communauté de destins» avec un Etat dont les journaux et les télévisions, qu’ils soient privés ou gouvernementaux, dénigraient aussi injustement les Algériens, leur révolution et leurs martyrs ?

Particularismes identitaires et prise de distance avec le monde arabe
Si, en Egypte et en Algérie, ces affirmations identitaires «particularistes» trouvent leurs origines dans de nouvelles fausses consciences culturelles, elles sont également un reflet - dévoyé - de volontés de repositionnement politique des deux Etats sur la scène régionale.

L’Etat égyptien continue de se présenter comme le cœur battant du monde arabe mais, en réalité, il n’a eu l’arabisme pour idéologie que pendant deux décennies, entre l’agression tripartite de 1956 et la guerre d’octobre 1973. Son magistère politique et culturel dans la région arabe est plus formel que réel. Il s’adossait au prestige du nassérisme et à la force du sentiment anti-impérialiste dans les pays du Maghreb et du Machrek. Il ne s’appuie plus que sur le souvenir de gloires relatives, de plus en plus lointaines (la victoire dans la guerre de 1973, etc.), et une production culturelle rudement concurrencée par les productions syrienne, libanaise et maghrébine. Il ne joue de «rôle régional» que dans le cadre d’une «division du travail» euro-américaine qui le charge de contenir la résistance en Palestine et au Liban.

Les tentations de l’égyptianisme sont anciennes en Egypte. Toutefois, si par le passé, elles attestaient la complexité du processus de construction nationale, à la fin des années 2000, elles semblent exprimer, plus prosaïquement, la dégradation du rôle politique de cet Etat dans son environnement immédiat, le Proche-Orient.

Les proclamations égyptianistes relevées dans les médias (et les déclarations officielles) pendant la crise avec l’Algérie étaient moins le produit de réflexions sociologiques ou historiques que la simple transposition, dans le champ culturel, d’un discours politique de plus en plus isolationniste pour ainsi dire. Ce discours est tenu par une partie de l’intelligentsia et certains cercles gouvernementaux qui assimilent les «questions arabes», notamment la question palestinienne, à un énorme boulet que traînerait injustement la seule Egypte.

Seules probablement des raisons pragmatiques empêchent que l’«égyptianisme» se transforme en idéologie officielle de l’Etat. La première raison est que c’est principalement le monde arabe qui accueille les investissements extérieurs du capitalisme égyptien privé (Orascom, etc.) et étatique (Egypt Telecom, Arab Contractors…) ainsi que les énormes surplus de main-d’œuvre inoccupée (Etats du Golfe, Libye…). La deuxième est que le sentiment panarabe est encore vivace au niveau populaire. Il est entretenu - quoi que difficilement et au prix de véritables concessions idéologiques - par les islamistes, les nassériens et une partie de la gauche. La troisième raison, enfin, est que les autorités égyptiennes monnaient, politiquement et financièrement, leur implication dans le règlement des conflits du Proche-Orient (ingérence dans la résistance palestinienne au profit de ses ailes les plus modérées, arbitrage entre le Fatah et le Hamas, médiation entre ce mouvement et l’Etat hébreu, etc.).

En Algérie, les proclamations identitaires «algérianistes» révèlent le caractère inachevé de la construction nationale mais elles reflètent aussi une prise de distance réelle de la diplomatie algérienne avec le monde arabe (7). Cette prise de distance a commencé avec le repli total du pays sur lui-même après l’annulation des élections de décembre 1991. Il n’est peut-être pas sans pertinence de noter que c’est en pleins affrontements entre l’Etat et l’islamisme, dans les années 90, que des redéfinitions substantielles de l’identité algérienne ont été opérées ; elles ont été couronnées en 2002 par l’élévation du berbère au rang de seconde langue nationale.

Il existe un équivalent algérien à ces discours égyptiens qui, pour justifier la rupture avec le monde arabe, rappellent le boycott de l’Egypte par les «pays frères» après qu’elle a signé les Accords de Camp David avec Israël, en 1978. Il s’agit d’un discours, tout aussi officieux, qui matraque que «l’Algérie, durant la décennie 90, s’est retrouvée seule face au péril islamiste».

Vu l’éloignement géographique de l’Algérie des foyers de tension au Proche-Orient, son régime ne ressent pas le besoin d’assumer publiquement son isolationnisme de plus en plus manifeste. Il évite encore de mettre en cause le dogme de la fraternité panarabe. Ainsi, les télévisons et radios gouvernementales ont réagi avec modération aux campagnes chauvines des télévisions et journaux égyptiens. Cette attitude pourrait s’expliquer par le fait qu’en dépit de la reconnaissance du fait berbère, l’identité arabe reste au centre du dispositif de légitimation idéologique du système politique. Ce n’est plus vraiment le cas pour l’Egypte depuis la signature des accords de paix avec Israël, il y a plus de 30 ans. Le ministre de l’Information Anas Al Fiqi, l’a bien rappelé lorsqu’en pleine crise algéro-égyptienne, il s’est écrié devant une commission parlementaire : «Trêve de panarabisme, trêve de sornettes !».

Yassin Temlali

(*) Babelmed fait paraître cet article avec l’aimable autorisation de la revue «Afkar/Idées» ( www.afkar-ideas.com ), qui en a publié une version plus longue dans son numéro 25.


Notes

1) Sur le site d’une association professionnelle des avocats, Mohamoun Bila Qoyoud (avocats sans entraves, www.bilakoyod.net ), on a pu lire un article signé par Ramadan Al Ghandour (23 novembre 2009) intitulé: «L’Algérie, un peuple de Barbares semi-arabes», qui ironise sur les noms «non arabes» des footballers algériens.
2) «Identité algérienne : l'inévitable décolonisation horizontale», article signé par Kamel Daoud dans «Le Quotidien d’Oran» du 17 décembre 2009.
3) Par exemple, le journaliste égyptien Tarek Allam a appelé à rompre les relations «avec cet Etat, présumé être un Etat frère et qui n’a rien à voir avec l’arabité» (l’émission «Al Kora Maâ Dream», le football avec Dream, diffusée le 19 novembre 2009 sur la chaîne satellitaire égyptienne Dream TV).
4) Le président du MAK (Mouvement pour l’autonomie de la Kabylie») a qualifié le dogme de l’identité arabe de l’Algérie de «château de cartes [qui] n’a pas résisté au souffle momentané des passions» («La crise égypto-algérienne : nature et enjeux», un article cosigné avec Amnay Ait Ifilkou, http://mak.makabylie.info ).
5) C’est là une explication très courante de l’émergence de l’islamisme en Algérie. Dans les cercles politiques algériens dits «modernistes», «l’islam populaire» est considéré comme un «islam tolérant» par définition.
6) «Sur le Front égyptien : la 2e brigade portée algérienne, 1968-1969», Khaled Nezzar, Editions Alpha (Alger), janvier 2010.
7) L’ancien ambassadeur d’Algérie en Espagne, Abdelaziz Rahabi, décrit ce fait en ces termes : «[La politique étrangère] entre au Palais d’El Mouradia [le Palais présidentiel, NDLR] jusque dans les tâches les plus routinières de la pratique diplomatique, privilégie la diplomatie-spectacle et des réseaux, tourne le dos au monde arabe et à l’Afrique et se contente d’avoir avec [les] puissances occidentales des relations ponctuelles, tactiques et marchandes («Le Matin Dz», www.lematindz.net , le 16 avril 2009).




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