Portrait d’une Algérienne comme les autres | Ghania Khelifi
Portrait d’une Algérienne comme les autres Imprimer
Ghania Khelifi   
Portrait d’une Algérienne comme les autres | Ghania Khelifi
Alger


Je suis à fond dans le mythe du retour
En septembre Louiza – avec un z et non un s à son prénom – ( elle y tient), 45 ans, fait ses valises pour rentrer en Algérie . Elle a au fond d’elle depuis des mois un sentiment de manque, d’une absence. Et puis elle réfléchit à la scolarité de son fils de douze ans, aux difficultés de se réimplanter dans ce pays, son pays, qu’elle a quitté à vingt cinq ans. Louiza est pourtant ce qu’on peut appeler un parcours réussi.
Une maison de ville avec jardin sur l’artère principale de Saint-Denis, une entreprise qui marche bien et un important réseau social. Le choix de Saint-Denis ,quartier populaire avec une importante communauté maghrébine, n’est pas fortuit. J’aime bien cette ambiance colorée, cette diversité et puis l’odeur du bled est forte ici. Je m’ennuierais trop dans un quartier bourgeois totalement «blanc».
Dans les années 1980 elle finissait des études d’archéologie à l’université d’Alger. Elle obtient une bourse d’études au Mexique. Lasse d’attendre la notification de cette bourse elle se renseigne. Elle ne partira pas à Mexico car quelque part dans les rouages de l’administration algérienne on a décidé de lui retirer cette aide parce qu’elle était «un élément perturbateur, gréviste, berbériste».Je n’avais fait que participer à des grèves contre les orientations arbitraires de l'université, raconte Louiza en riant à ce souvenir.
Elle ne se laissera pas arrêter par ce refus et persiste «avec eux ou sans eux je ferai ces études».Elle arrive à Paris au centre de recherches africaines de Paris IV. En attendant sa carte de séjour c’est la galère des étudiants étrangers sans ressources. J’ai dormi dans les sous-sols de la mosquée de Paris comme une SDF, j’ai enchainé les petits boulots et finalement une fois régularisée j’ai réussi à terminer un 3eme cycle sauf qu’il fallait pour obtenir le doctorat effectuer la partie terrain en Algérie. Nous étions fin 1993 et le pays était à feu et à sang .Pourtant Louiza repart. «J’ai rendu ma carte de séjour et j’ai déménagé».
A Alger un an après mon retour j’étais toujours au chômage».En 1994 retour en France. Elle rencontre son premier mari, un noble français. Pendant quelques années j’ai été madame de …, mon mari étant un comte».
Une formation de commerciale et un stage à Radio Méditerranée où elle rencontrera son second époux, un tunisien avec lequel elle a un garçon. On pourrait croire que Louiza se contente à ce stade dormir sur ses lauriers. Pas du tout. Elle crée deux associations; Voix de femmes et Wassla. Elle enseigne l'histoire et la géographie à l’école Irakienne à Paris puis elle crée sa première entreprise.
Portrait d’une Algérienne comme les autres | Ghania Khelifi
D’autres suivront et elle est aujourd’hui à la tête d’une importante agence de distribution de sodas hallal. Alors pourquoi vouloir partir ? «Parce que je suis à fond dans le mythe du retour» plaisante, à peine, Louiza. Elle pensait être guérie de cet appel incessant de sa terre natale après le décès de sa mère. Elle ne l’est pas et pour compenser elle a cherché un autre moyen de renforcer sa «connexion avec là-bas».Elle a trouvé et réfléchit déjà à un projet de réalisation d’un centre d’accueil des femmes et des enfants abandonnés «pour leur donner une chance de s’en sortir». Le sort de ces Algériennes sans ressources, sans famille livrées à toutes les violences l’angoisse. Les enfants abandonnés par les mères célibataires ou répudiées est pour elle une vraie souffrance. A la lecture dans les journaux des agressions contre les femmes de Hassi Messaoud dans le sud algérien, Louiza a pleuré. C’est vrai qu’elle a la larme facile. Chez elle ce n’est pas un signe d’émotivité, c’est la réaction de colère de la révoltée, de la battante qui ne supporte pas que l’injustice demeure impunie. Nul doute qu’elle mettra toute son énergie à aller jusqu’au bout de son rêve parce que Louiza est comme toutes les Algériennes; elle a l’habitude de la résistance et du combat.

Ghania Khelifi
mai 2010



mots-clés: