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Le sulfatage des vignes (1)
"Il y a une photo, pour moi très typique, que j'ai mise sur la couverture du livre: Travail et Travailleurs en Algérie, ce sont des ouvriers agricoles, dans la pleine de la Mitidja, près d'Alger, ils sont à la chaîne, ils sulfatent et ils sont réunis par un tuyau qui les relie à une machine qui transporte le sulfate et ils avancent à cinq, six, peut être plus. Ca fait bien voir la condition de ces gens et en même temps cette industrialisation du travail agricole dans les grandes fermes coloniales qui étaient très en avance sur l'agriculture française. J'avais fait des petits entretiens avec ces gens, qui, tout en gagnant un salaire de misère comme ouvriers agricoles, cultivaient souvent leur petit terrain à eux sur les frontières des grands domaines de la colonisation". (Pierre Bourdieu)

1958: Pierre Bourdieu est professeur à la Faculté des Lettres d’Alger. La violence, le déchirement de la guerre coloniale touchent profondément le jeune sociologue. Il occupe une partie de son temps à prendre des photographies…
Pendant 40 ans, ces photos que Pierre Bourdieu avait prises entre 1958 et 1960, lors de son séjour à Alger, étaient restées enfermées dans des cartons. Seule une petite partie de ces images avait été utilisée dans ses publications telles que Le déracinement, Travail et travailleurs en Algérie ou encore Algérie 60 et le sens pratique. Les autres, une centaine, ont pu être ressemblées grâce à la rencontre de Bourdieu avec Franz Schultheis, sociologue à l'université de Genève, et au travail entrepris par la revue autrichienne Camera Austria qui a étudié ce précieux fond, classé et commenté les images selon la volonté de leur auteur.
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Une affinité élective (2)
"Je pense que pour les photographes professionnels n'était pas facile de prendre, sauf par accident, une vision non convenue de cette société, sans autre grille que la catégorie du pittoresque, tisserand à son métier, femmes rentrant de la fontaine. Parmi mes photos les plus "typiques" il y en a une, une femme voilée montée, sur un scooter, que sans doute ils auraient pu faire. C'est l'aspect le plus "facile" de ce que j'essayais de saisir." (Pierre Bourdieu)

La passion de Pierre Bourdieu pour la photographie, dans ces années sombres du colonialisme, ne se résumait pas à la documentation du réel. Elle inspirait déjà une pratique militante, une sociologie de terrain repérable dans les clichés qui font état du chômage, de la misère des bidonvilles, ou montrent les villageois kabyles déplacés.
Mais aussi une véritable passion pour l’outil photographique apparaît à la vision de ce fonds: un talent esthétique s’y manifeste à travers les cadrages, la lumière, la justesse du regard. Germaine Tillion avait déjà tracé la voie, avec ses images remarquables de la région des Aurès, réunissant un regard à la fois ethnologique et esthétique.
Dans ses clichés, Bourdieu arrive à dépasser le studium, «l’application à une chose, sans acuité particulière» pour atteindre le punctum, ce hasard qui face à une image et selon Roland Barthes «me point, mais aussi me meurtrit, me poigne». La création s’était nourri sans doute de la sympathie et de l’empathie que Bourdieu ressentait pour le peuple algérien, meurtri par le colonialisme.

Le sociologue accordait une extrême importance à la photographie et lui reconnaissait deux fonctions : documentaire, pour fixer sur pellicule les images de peur de les oublier, et une fonction lié au regard, la façon de regarder. «Il y a une sociologie spontanée de la petite bourgeoisie qui ridiculise les gens qui partent avec un appareil en bandoulière faire du tourisme et qui finalement ne regardent pas les paysages qu’ils photographient. J’ai toujours pensé que c’est du racisme de classe. Pour ma part, c’était une façon d’intensifier mon regard, je regardais beaucoup mieux et puis, souvent, c’était une entrée en matière. J’ai accompagné des photographes dans leurs reportages et je voyais qu’ils ne s’adressaient pas du tout aux gens qu’ils photographiaient, ils ne savaient pratiquement rien sur eux», avait raconté le sociologue lors d’un entretien avec Franz Schultheis, en 2001, publié dans le catalogue édité par Actes Sud.
C’est grâce à un appareil allemand Zeiss Ikoflex, à la pointe de la technique optique de l’époque, que Bourdieu prit ses clichés. Il les faisait ensuite développer dans un laboratoire à Alger. Cette pratique avait le plus souvent un lien avec ses recherches. «Une des choses qui m’avait le plus intéressé à l’époque, c’était ce que j’appelais l’économie de la misère ou l’économie du bidonville. Le bidonville était vu d’ordinaire (non seulement par le regard raciste, mais simplement par le regard naïf) comme sale, moche, désordonné, incohérent, etc., alors qu’en fait il est le lieu d’une vie très complexe, d’une véritable économie, qui a sa logique et où se déploie beaucoup d’ingéniosité, et qui offre à beaucoup de gens des moyens minimaux de survie et surtout des raisons de vivre socialement, c’est à dire d’échapper au déshonneur que représente, pour un homme qui se respecte, le fait de ne rien faire », a-t-il expliqué. Au «regard typique du photographe qui est à la recherche du pittoresque, de l’exotique» Bourdieu opposait des hypothèse sur l’organisation de l’espace, un regard où l’autre «déploie beaucoup d’ingéniosité et d’énergie» même en se heurtant à l’ordre colonial.
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Bab el Oued (3)
Il est certes difficile de résumer ce précieux travail où les images sont accompagnées des analyses et commentaires du sociologue, dédoublant ainsi «l’objectivité» photographique en un dialogue de deux subjectivités; où le récit de la pratique photographique s’entremêle à l’analyse d’une société et d’une époque révolue, reliant ainsi le discours technique au discours politique. Ce qui est, en tout cas, frappant, de ces faits mêmes, c’est la grande actualité de ces clichés, car ils nous interrogent, à travers ce dispositif muséographique, sur notre propre regard, et pourraient peut-être nous aider à sortir de la vision orientaliste portée trop longtemps sur l’Algérie ou sur d’autres cultures que l’on croit comprendre.

Catalogue:
Pierre Bourdieu, Images d’Algérie, une affinité élective, sous la direction de Franz Schultheis et Christine Frisinghelli, Actes Sud, "Archives privées", 2003. Antonia Naim
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