Algérie. La liberté de culte face à la remontée de l’islamisme radical | Mohammed Naïli
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MohaMM Naïli   
Algérie. La liberté de culte face à la remontée de l’islamisme radical | Mohammed Naïli
Dans la nuit du samedi 9 au dimanche 10 janvier 2010, une église a été incendiée dans un quartier résidentiel, (cité Bekar), au centre ville de Tizi Ouzou, en Grande Kabylie, à 100 km d’Alger. Ce lieu de culte, comme il y en a des dizaines à travers toute l’Algérie, appartient à la communauté protestante regroupant des pratiquants chrétiens organisés sous la bannière de l’association culturelle Tafat (lumière en langue berbère). Avant cet incident, la tension a plané sur ce lieu de culte pendant plusieurs jours lorsque des jeunes de cette ville, enclins à l’idéologie islamiste sans pour autant l’assumer ouvertement, affichent leur opposition à l’implantation d’une église dans ce quartier. Mais, cet acte destructif dont un lieu de culte a été la cible a tiré l’opinion publique de son indifférence et relancer le débat sur l’état des libertés individuelles et confessionnelles en Algérie. Ce commentaire qui a été fait par un observateur non chrétien, à lui seul, illustre aisément la teneur du débat sur la liberté de culte dans un pays qui, depuis plus de deux décennies, ambitionne l’édification d’une démocratie plurielle: «Dans tous les régimes démocratiques, les minorités religieuses sont protégées, je suis surpris qu’en Algérie ce ne soit pas le cas. Sommes-nous encore au Moyen-âge ? Pourquoi refuse-t-on les minorités ? N’oublions pas des milliers d’algériens dans les pays étrangers non musulmans qui sont libres de pratiquer l’Islam dans les mosquées. Quel manque de tolérance !»
L’attaque contre une église à Tizi Ouzou est loin d’être le fruit du hasard. Il reflète aisément l’esprit conflictuel qui a toujours accompagné la pratique de cultes non musulmans en Algérie, particulièrement le culte chrétien dont la communauté est de plus en plus nombreuse. Bien que la religion chrétienne ait toujours été présente en Algérie depuis l’indépendance, à travers des instances et autres structures implantées dans certaines grandes villes du pays ainsi que des églises dont la construction remonte aux siècles derniers, force est de reconnaître que durant cette dernière décennie, la conversion vers le christianisme se fait à un rythme relativement accéléré en Algérie.
En 2008, le ministre algérien des affaires religieuses tentera de minimiser le poids de la communauté chrétienne d’Algérie en l’estimant à 11 000 fidèles seulement. Cependant, Alain Duhamel, essayiste français qui a travaillé longuement sur la communauté chrétienne d’Algérie, lui, situe entre 20 000 et 30 000 le nombre des pratiquants chrétiens dans ce pays. Mais, tout porte à croire que ces chiffres ne concernent que les fidèles affiliés à l’église catholique. En effet, le pasteur et président du conseil de l’église protestante, Mustapha Krim, a fait savoir récemment que pas moins de 700 églises à travers le pays sont affiliées à sa communauté. Autant d’indices qui confirment que le nombre de chrétiens en Algérie a connu un véritable boom comparativement aux quelque 3 000 pratiquants confirmés par es autorités gouvernementales au début des années 1990.
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En tout cas, après avoir été une religion pratiquée presque exclusivement par des étrangers établis en Algérie, le christianisme a gagné une place considérable au sein de la société algérienne. En conséquence, l’élargissement de la communauté chrétienne en Algérie implique évidemment l’ouverture de nouvelles églises et ceci est loin d’être une tâche facile, comme le soulignent les récits des chrétiens d’Algérie qui témoignent des difficultés majeures auxquelles ils sont confrontés. D’un côté, il y a les pouvoirs publics qui mettent des obstacles à la réalisation de lieux de culte ou ne délivrent tout simplement pas d’agréments pour les églises et, de l’autre côté, il y a la vindicte islamiste qui connaît une montée en force ces dernières années et qui a pour cible tous les mouvements de culte non musulman. Ceci n’a cependant pas empêché les fidèles chrétiens d’ouvrir une vingtaine d’églises dans la seule wilaya (département) de Tizi Ouzou. Dans cette sphère, il y a eu l’apparition de missionnaires proches des milieux évangélistes américains qui sont accusés de mener des campagnes de prosélytisme en Algérie. En Kabylie, à Alger, dans l’Oranie ou au sud du pays, plusieurs fois la justice est intervenue pour trancher des dossiers de cette nature. En 2007, les évêques d’Algérie protestent et interpellent le ministre des affaires religieuses sur «le harcèlement dont sont victimes des pratiquants du culte chrétien». Dans le sillage de cette pression qui ne fait que monter et pour tenter de garder le contrôle sur les pratiques religieuses autres que musulmanes, le gouvernement a eu recours à la promulgation de nouvelles lois régissant les pratiques cultuelles. En 2006, puis en 2007, deux nouveaux textes de loi ont été mis en vigueur afin de fixer les conditions d’exercice des cultes autres que musulmans. Cette nouvelle législation se distingue, notamment, par ce tour de vis (de plus ou de trop ?) qui a été mis au déroulement des manifestations cultuelles en soumettant tout type de regroupement de fidèles à une autorisation préalables des autorités. Chose qui, évidement, n’a pas été du gout de la communauté chrétienne d’Algérie. Ces nouvelles mesures législatives prévoient aussi «des peines de 1 à 10 ans de prison contre toute personne qui détournerait les lieux de culte de leurs missions premières ou inciterait des musulmans à changer de religion en contrepartie de moyens financiers ou autres». Malgré toute la sévérité qui caractérise la législation promulguée à cet effet, les représentants des églises d’Algérie, protestante ou catholique, ne demandent que l’application de la loi pour atténuer la pression que subissent les fidèles chrétiens. Les observateurs suivant de près la situation, n’osent pas nourrir de sentiment d’optimisme quant à la liberté de culte en Algérie. Outre les verrous mis successivement par les autorités sur les confessions autres que musulmanes, il y a la remontée en force de l’islamisme radical ces dernières années. De nouveaux réflexes qui rompent avec la tolérance sont, en effet, en train de faire leur apparition et de gagner des pans entiers de la société. Il faut être naïf pour croire que le pluralisme cultuel est garanti dans une société où des personnes qui ont décidé de ne pas faire le carême, en rompant le jeun pendant le mois de Ramadhan, ont été jugées et condamnées à des peines de prison étant accusées d’«atteinte à la morale religieuse» ! Ainsi, il est clair que l’islamisme et les mouvements qui le véhiculent sont en voie de gagner du terrain. Il n’y a qu’à remarquer la facilité avec laquelle des centaines d’associations religieuses sont agréées et les records enregistrés ces dernières années en termes de construction de nouvelles mosquées pour se rendre compte de la stratégie des pouvoirs publics à encourager les campagnes d’islamisation de la société. Ces mouvements sont facilement remarquables particulièrement dans la région de Kabylie où l’opinion locale est convaincue que la stratégie mise en œuvre par les courants islamistes vise à doter le moindre village d’une mosquée et renforcer les rangs des pratiquants musulmans dans l’objectif de contrer la conversion vers le christianisme.

Mohamed Naïli
(20/02/2010)


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