Les nouvelles migrations | Aïssa Kadri, Daho Djerbal
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Aïssa Kadri, Daho Djerbal   
Les nouvelles migrations | Aïssa Kadri, Daho DjerbalDepuis près d’une double décennie, la question des mouvements migratoires est mise de manière quasi-permanente sur agenda médiatique et politique. Elle occupe dans beaucoup de régions du monde, et particulièrement dans l’espace Euro-méditerranéen qui nous concerne ici, les devants d’une actualité qui n’en retient que les manifestations spectaculaires et souvent dramatiques. Encore une fois, les opinions mal informées ou orientées réagissent quasi-instinctivement dans un réflexe de repli et d’enfermement aux menaces suggérées par les groupes conservateurs et relayées par certains médias. Des barrières de toutes sortes se dressent face à ce qui est présenté comme « invasions étrangères », « déferlement de populations allogènes», et face aux supposés périls auxquels seraient exposés le corps social et les grands équilibres économiques internes. Aucune société n’est épargnée par ces phénomènes récurrents, mais certaines plus que d’autres sont mises en avant, en souffrent, sont stigmatisées et, plus largement, la plupart se sentent affectées par ce qu’elles considèrent comme des « atteintes » multiples à leur « corps » réel ou imaginé.
Déjà inscrits dans le siècle passé comme foyers de départ de migrations de travail, les pays du Maghreb deviennent eux-mêmes zones de passage ou bassins versants des mouvements de populations qui affectent les pays du Sahel, et plus largement l’Afrique centrale et occidentale. Provoquées par les guerres, les catastrophes ou la misère, les persécutions, les atteintes aux droits humains ou à l’environnement et l’absence de liberté, les inégalités d’accès aux richesses, aux biens, à l’éducation, à la santé vont en s’approfondissant. Elles mettent en mouvement des milliers sinon des millions d’individus.
Les nouvelles migrations mettent ainsi à l’épreuve autant les intentions, les discours que les pratiques des Etats et des groupes considérés. Sans trancher dans le débat de savoir si les processus actuels de transformation à l’échelle de l’espace-monde relèvent d’un changement de nature ou de l’accélération de l’évolution longue du capitalisme, il faut admettre que ceux-ci ont profondément affecté les sociétés aussi bien au centre que celles du sud. Ils ont bouleversé les équilibres socio-économiques et culturels, cassé les compromis sociaux et politiques qui prévalaient jusque-là ; ils ont mis à nu l’incapacité des Etats sociaux nationaux à formuler des réponses et à promouvoir les adaptations exigées par les nouvelles configurations socio-économiques à l’échelle locale, nationale et internationale.
L'internationalisation du capital sous ses nouvelles formes se fait de manière concomitante avec des exigences territoriales locales ou régionales de plus en plus fortes. Mondialisation et exigences locales se répondent comme en écho. Cela se développe soit sous la forme de revendications identitaires, sociales et économiques territorialisées soit sous la forme de règles, de politiques et d'actions exogènes qui soumettent les logiques locales ou leur assignent une place définie. Dans ces processus, les différents groupes sociaux, les différents acteurs et institutions sont interpellés dans leurs adaptations à ces tensions. Celles-ci peuvent s'analyser comme une dénationalisation de l'Etat social, comme un affaiblissement de l'Etat ou comme compétitions territoriales visant, à travers des processus de valorisation auprès des instances centrales ou supranationales, la recherche de nouveaux équilibres socioculturels, économiques, financiers, et de nouvelles responsabilités.
Les stratégies et les pratiques sociales de ces groupes sociaux et de ces "acteurs" se redéfinissent en fonction de ce contexte. Elles paraissent se déployer sur de nouvelles échelles d'action. Elles questionnent le rôle des Etats et des espaces de pouvoir, les politiques publiques, les modes de régulation et de gestion de ces catégories dans leurs différentes échelles d'expression. La complexité des exigences et des interférences sur des territoires dont il faut penser les échelles et les frontières en mouvement nécessite de saisir les dynamiques en œuvre, les interrelations entre individus et entre groupes sociaux et les relations entre ces derniers, les territoires et les Etats. Elles nécessitent de penser ces relations dans l'exigence de l'universalité et de la différence. Aussi, l'analyse et la compréhension de ces dynamiques sociales devraient aller de pair avec une attention soutenue sur les actions qui sont mises à l’œuvre et qui sont susceptibles de fonder de nouveaux équilibres, un nouveau partage des responsabilités et des pouvoirs.

Le présent numéro de NAQD consacré à ces nouvelles migrations a souhaité focaliser sur ce qu’elles définissent comme nouvelles logiques, pratiques et actions, régulations et dérégulations, représentations et nouvelles sociabilités versus stigmatisations/exclusions. Mais il a aussi voulu insister sur les effets réciproques de ces politiques sur les sociétés, les Etats et les groupes.

Une des premières questions qui se pose est celle de caractériser la « nature » de cette nouvelle forme d’émigration/immigration, de ce qu’elle définit de nouveau ou reproduit d’ancien par rapport à la vieille génération. Est-elle toujours fondamentalement de caractère économique ? Concerne-t-elle les mêmes groupes, les mêmes catégories sociales, les mêmes régions ? Ou bien s’est-elle sociologiquement transformée et, dans ce cas, dans quel sens ? Quel poids les déterminants économiques ont-ils encore ? Quelle est la place des déterminants culturels, sociaux, politiques ? Qu’est-ce qu’elle définit comme rapports entre groupes, sociétés et Etats, entre Etats eux-mêmes ? Quelle place lui est assignée et quelles fonctions remplit-elle dans ces rapports ?


Aïssa Kadri, Daho Djerbal
(14/01/2010)