Les régimes s’en mêlent | Yassin Temlali
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Yassin Temlali   
Un nouvel ennemi extérieur a été trouvé par certains secteurs du Parti officiel, PND, qui voulaient faire effacer la déprime classique d’après les défaites footballistiques. Le fils du président, Gamal, prétendant à la succession de son père, avait associé son image à celle d’une équipe égyptienne victorieuse, si bien qu’il pouvait difficilement ne pas être comptable de ses défaites. L’ennemi c’était désormais le «peuple sanguinaire» d’Algérie, désigné à la vindicte publique, en direct sur les ondes, par l’autre fils du président, Alaa. L’acteur et journaliste Tarek Allam pouvait qualifier impunément les Algériens du «plus vil des peuples de la terre» et «Al Masri El Youm», pour maintenir ses ventes, rapporter des faits imaginaires, dont un qui restera dans les annales de la presse sensationnelle : l’appel du gouvernement allemand aux Egyptiens à cacher leur identité de peur d’être massacrés par les Algériens.

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Au stade
Insulter l’Algérie est ainsi devenu une preuve de patriotisme. Des centaines de jeunes ont brûlé l’emblème algérien devant l’ambassade d’Algérie au Caire, sous bonne garde policière. La comédienne Issad Younes a promis à l’Algérie un boycott artistique total et d’autres artistes lui ont emboité le pas. La contribution patriotique de Mounir Wassimi, président du syndicat des musiciens a été, elle, la promesse qu’aucun artiste algérien ne pourrait plus jamais travailler en Egypte. Celles d’autres artistes comme le comédien Ahmed Al Saqqa de restituer des prix qu’ils avaient reçus dans des festivals cinématographiques algériens. Des metteurs en scène (Ali Badrakhan, Yousri Nasrallah, Ahmed Abdallah el Sayed) se sont opposés à cette campagne chauvine anti-algérienne, des comédiens comme Adel Imam et Khaled Abou el Naja aussi. Malheureusement, les médias ont moins relayé leurs déclarations que celles des partisans du boycott du «pays des sanguinaires».

Les médias algériens, quant à eux, ont fêté la victoire d’une drôle de manière, l’œil rivé sur les dernières inventions de certaines télévisions égyptiennes. «Akhbar el Youm» a ainsi rendu hommage à «l'équipe nationale parce qu'«elle a vengé le sang algérien versé dans le Caire de la honte». «El Chourouk», pour honorer son histoire de journal presque «jaune», a dénoncé «l’hypocrisie de l’Egypte», mettant dans le même sac le pays, ses médias et 80 millions d’Egyptiens. La griserie de la victoire n’a pas émoussé la vigilance patriotique et on a continué à qualifier les Egyptiens de «peuple de danseuses du ventre» et d’«enfants de Fifi Abdou» (ne sachant pas que cette star a eu, au début de cette crise absurde, une honorable position anti-chauvine). Atteindre à la dignité de l’Algérie devait être sévèrement puni, clamaient les journalistes en prenant des airs autoritaires de chefs d’Etats. La dignité avait désormais une définition précise. Elle n’était plus foulée au pied dans les commissariats et les prisons ni, quotidiennement, devant les consulats européens à Alger.

Qui se souvient d’octobre 1973 ou de Djamila Bouhired?
Les médias ont réussi à transformer une compétition sportive en marchandise. En se mettant au service de gouvernements en mal de popularité, ils en ont fait une bataille rangée entre deux peuples meurtris, qui tous deux, depuis des décennies, subissent crises économiques et présidents éternels auto-élus. Les Egyptiens, agressés en Algérie, réfléchissent aujourd’hui par deux fois avant de revenir dans ce qui fut leur «seconde patrie». Les Algériens agressés au Caire ne se sentent plus en sécurité là où ils pensaient l’être plus que partout ailleurs; certains d’entre eux sont rentrés dans leur pays. Les appels au calme, les éditoriaux anti-chauvins qu’ils lisent dans certains journaux égyptiens n’ont pas suffi apparemment à les rassurer.

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Djamila Bouhired
Les médias algériens et égyptiens, grâce à l’exploitation de ces drames, continuent d’augmenter leurs bénéfices. Le 24 novembre dernier, près d’une semaine après le match de Khartoum, le quotidien algérien «El Chourouk» a affirmé avoir franchi la veille la barre de 2 millions d’exemplaires/jour, contre 1,4 million une semaine plus tôt et seulement 850 mille à la mi-octobre 2009. Il a promis à ses lecteurs un «Livre blanc des désastres des médias égyptiens», oubliant les siens propres, dont la diffusion d’une terrible fausse nouvelle qui a mis le feu aux poudres : la mort d’un supporter algérien au Caire.

Des journalistes-soldats, aux ordres de leurs patrons, et à l’écoute de leur propre chauvinisme, ont réussi à convaincre de larges secteurs des opinions égyptienne et algérienne que les deux peuples étaient d’irréductibles ennemis, et, surtout, que chacun d’eux devait s’aligner derrière son président, au lieu de réclamer le droit de l’élire librement. Qui se souviendra qu’il existe en Algérie à ce jour une association des anciens combattants du Moyen-Orient, et que Djamila Bouhired (1) reste l’héroïne de toute une génération d’Egyptiens?


(1) Djamila Bouhired (née en 1935) est une nationaliste algérienne, considérée comme une héroïne de la guerre d'indépendance. Sa vie a été adaptée au cinéma par Youssef Chahine dans le film Djamilah , sorti en 1958.

Yassin Temlali
(09/12/2009)

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