La bataille imaginaire de Khartoum  | Yassin Temlali
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Yassin Temlali   
Il fallait démoraliser « l’ennemi », mais il fallait, surtout, remporter la « bataille de Khartoum », comme les journalistes se sont mis à l’appeler avec une déconcertante légèreté. Il y allait de l’honneur des deux nations.
La bataille imaginaire de Khartoum  | Yassin Temlali
Match Algérie-Egypte à Khartoum

Les deux régimes n’avaient pas intérêt à une défaite qui ramène les peuples à la réalité de leur misère et de leur écrasement. Ils se sont souvenus que le patriotisme, outre qu’il est un noble sentiment, était une confortable rente. Ils ont mis en place des «ponts aériens» pour transporter «leurs» supporters au Soudan. Aucun pont aérien n’a jamais secouru les victimes des séismes dans les montages algériennes ou celles de plusieurs accidents ferroviaires meurtriers en Egypte, mais qu’à cela ne tienne, tous les regards étaient braqués sur la capitale soudanaise, arène de l’ultime combat pour la dignité nationale.

En deux jours, le gouvernement algérien a transporté à Khartoum, à prix réduits, trois fois plus de supporters que de soldats en 1973 pour aider l’Egypte dans sa guerre contre Israël. Le gouvernement égyptien n’a pas divisé, lui, le prix des billets pour Khartoum. Gamal Moubarak, fils du président et pasteur désintéressé de l’équipe nationale, devait assister au match, et pas plus que le stade du Caire, le stade d’El Marikh ne devait accueillir la populace des banlieues du Caire. Seuls les supporters pouvant payer leur voyage pouvaient assister avec lui au match. Reste qu’ils n’étaient pas peu nombreux les artistes, les comédiens, les militants du Parti au pouvoir et les vrais amateurs de football à se déplacer au Soudan.

Le match a commencé dans cette atmosphère belliqueuse, où on n’entendait parler ni de Ben Bella ni de Nasser. Il s’est terminé par la victoire de l’équipe algérienne. Il a surtout été suivi de l’agression de supporters égyptiens par des supporters algériens. Si ces agressions ne sont pas une vue de l’esprit, aucun témoignage crédible n’a établi qu’elles avaient eu les proportions génocidaires que leur prêtent encore beaucoup de médias en Egypte. Au lieu d’exiger qu’on punisse les agresseurs, des journalistes, des chanteurs et des acteurs célèbres se sont mis à injurier l’Algérie, son peuple et même ses martyrs. Certaines de ces stars, comme Mohamed Fouad, ont appelé, en direct, à tuer les Algériens d’Egypte, en représailles de l’humiliation de Khartoum. On ne se souciait même plus des formes: le rappel, par le réalisateur égyptien Khaled Youcef, des «relations historiques» entre l’Algérie et l’Egypte, a été accueilli avec dérision par deux animateurs de télévision survoltés, et les techniciens de l’émission lui ont même raccroché au nez.

Yassin Temlali
(09/12/2009)

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