L’histoire véridique d’une inimitié imaginaire | Yassine Temlali
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Yassine Temlali   
L’histoire véridique d’une inimitié imaginaire | Yassine Temlali
Les rencontres sportives Egypte-Algérie ont toujours été un défouloir de passions, la compétition entre les deux pays étant très animée dans plusieurs disciplines. Cette victoire a naturellement annoncé un autre match, entre supporters, à multiples prolongations. Malheureusement, ce qui pouvait n’être qu’une joute oratoire s’est vite transformé en une bataille dans laquelle aucun symbole des deux pays n’a été épargné et qui a marqué les esprits par son extrême vulgarité. Des supporters algériens ont représenté les joueurs égyptiens avec des corps de danseuses (comme si la féminité était une tare honteuse). Des supporters égyptiens, aussi peu inspirés, ont contesté «l’arabité de l’Algérie» (comme si l’arabité était, «elle-même», un insigne honneur) et rappelé que les Français traitaient les Algériens «comme des esclaves» (les Britanniques traitaient-ils mieux les Egyptiens?).

Il n’était pas juste que les internautes se réservent les lauriers de cette bataille. Quelques semaines avant le match retour annoncé au Caire le 14 novembre, ordre a été donné aux journalistes de se transformer en supporters. Et pour aguicher les lecteurs, les injures échangées sur Internet ont été retransmises à grande échelle par des médias très influents. Chacun des deux «camps» disposaient désormais d’une redoutable artillerie.

L’ignorance au pouvoir

L’engagement sur la ligne de front de journaux à grands tirages et de plusieurs chaînes de télévision a donné au combat médiatique les dimensions d’un règlement de compte historique. Beaucoup d’Egyptiens ont commencé à croire sincèrement que les Algériens sont élevés dans la haine de leur patrie. Une télé-star connue, Amr Adib, a pensé faire preuve d’une grande culture en prétendant que c’est l’Egypte qui a libéré l’Algérie de la colonisation. Ces propos ont beaucoup choqué les Algériens mais la plupart des journaux en Algérie se sont conduits comme si Amr Adib représentait 80 millions d’Egyptiens, au lieu de pointer l’attitude de ce journaliste pleine de manquements à l’éthique professionnelle, et rappeler au passage à ce dernier que la guerre de libération, que Nasser a soutenue, n’a été qu’un maillon dans la longue chaîne de la résistance algérienne.

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Amr Adib
Ce faisant beaucoup de médias, dans les deux pays, confirmaient chaque jour davantage que leur défense de la patrie, outre le devoir religieux qu’ils prônaient, leur rapportaient beaucoup d’argent : leurs tirages ou leur audimat ont ainsi explosé. Et pour que l’inespérée source de profits ne se tarisse pas trop rapidement, ces derniers se sont mis à évoquer le match retour comme un enjeu de dignité nationale. Peu de journaux se sont abstenus de participer à cette furie footballistico-mercantile. En Egypte, «Al Al Masri Al Youm», qui avait lancé une campagne nommée «Une rose pour chaque Algérien», s’en est vite mordu les doigts ; sous la pression de ses confrères (et, probablement, de ses actionnaires), il a dû lui aussi mettre à ses journalistes leurs uniformes de soldats.

La mobilisation médiatique, si disproportionnée par rapport à l’enjeu, un simple match de football, n’est pas restée sans résultats. Le Caire est vite devenu la Mecque des supporters algériens, ce qui augurait des affrontements avec les supporters égyptiens, eux-mêmes fanatisés par la presse. Même Dieu a été prié de choisir son camp. Les appels qui lui étaient adressés étaient d’une grande originalité ; les uns le conjuraient d’offrir à l’équipe égyptienne «au moins deux buts», les autres de «ne lui en offrir aucun ou un seul tout au plus».

Des supporters égyptiens, qui ont appris dans le journal l’heure d’atterrissage de l’avion de l’équipe d’Algérie, se sont sentis une âme de héros et ont caillassé l’autobus la transportant à l’hôtel. L’attaque a fait trois blessés parmi les joueurs. Au lieu de reconnaître l’agression, l’écrasante majorité des médias en Egypte ont prétendu que les vitres de l’autobus avaient été «brisées de l’intérieur». Ils n’ont pas expliqué à leurs lecteurs si les joueurs s’étaient aussi intentionnellement blessés pour mieux préparer le match capital.

Le chauvinisme au service des profits
La majorité des médias en Algérie n’attendaient qu’un tel dépassement pour crier vengeance et ainsi continuer à augmenter leurs ventes. L’agression a ainsi été présentée, en parfaite adéquation avec les déclarations gouvernementales, comme la preuve d’un complot étatique contre l’équipe algérienne, devenue un des symboles de la nation, au même titre que l’emblème national. Il n’était plus désormais abject de publier des diatribes anti-égyptiennes. Elles avaient même la faveur des unes des journaux.

Et bien que le bon sens recommandât de reporter le match, la FIFA l’a maintenu, estimant sans doute qu’un peu de violence était nécessaire au charme et à la beauté du football. Le match a eu lieu dans une tension extrême. L’Egypte l’a remporté mais les deux équipes n’étaient pas pour autant départagées ; elles devaient s’affronter de nouveau à Khartoum, le 18 novembre. A la fin de la rencontre l’équipe algérienne est restée pendant près deux heures assiégée à l’intérieur du stade, «pour des raisons de sécurité». Quelques Algériens ont été encerclés par des supporters égyptiens. L’un d’eux, dans la bousculade, est tombé et un autre l’a cru mort (ou a crû bon de le croire mort) et l’émotion ne l’a pas empêché de filmer la scène pour la diffuser sur le Youtube.

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Match du Caire Algérie-Egypte
Les deux «sièges» ont été diffusés sur Internet. La majorité des médias algériens ont préféré croire à un guet-apens tendu aux joueurs algériens et aux supporters. Des centaines de jeunes, pour «laver l’affront», ont déferlé sur les succursales de la société égyptienne Orascom. Ils les ont dévastées et agressé leurs employés égyptiens comme si chacun d’eux, personnellement, avait participé au caillassage de l’équipe algérienne. Le patriotisme avait maintenant de forts relents de chauvinisme.

La peur des représailles a poussé nombre d’Egyptiens à quitter le pays. Il va sans dire que, plus intéressés par leurs bénéfices que par la déontologie professionnelle, peu de médias algériens ont rapporté ces différents événements. Quant à ceux d’Egypte, pour la plupart ils ne sont pas contentés de les dénoncer ; ils s’en sont pris au peuple algérien dans son ensemble, présenté comme un peuple intrinsèquement «violent», «sanguinaire» et autres aimables adjectifs que n’auraient pas renié de francs colonialistes.

Yassine Temlali
(09/12/2009)

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