Rencontre avec Habiba Djahnine, documentariste algérienne | Ghania Mouffok
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Ghania Mouffok   
Rencontre avec Habiba Djahnine, documentariste algérienne | Ghania MouffokHabiba Djahnine est documentariste vidéo, formée à Paris III (Sorbonne Nouvelle), elle appartient à la nouvelle génération de documentaristes algériens. Elle est également fondatrice de l’association «Cinéma et Mémoire» et fondatrice des «Rencontres du film documentaire» qui se tiennent depuis 2003 dans la ville de Bejaïa, en Kabylie.

Si vous deviez parler de la situation du documentaire en Algérie à une personne qui ne connaît pas du tout ce pays, que lui diriez- vous?
Je lui dirais que le documentaire d’auteur est en train de naître mais que le chemin sera long parce que ce genre n’est pas encore reconnu comme du cinéma, même s’il a ses précurseurs, je pense à Assia Djebbar en 1979 et à Azzedine Meddour en 1983. Tous les deux ont ouvert de nouvelles voies pour le documentaire à une époque ou l’état algérien se réclamait du socialisme et avait une politique de production cinématographique, grâce au financement public. Bien qu’en rupture avec ce système, ils se sont servis de ces moyens pour produire des images du réel singulières et originales. Depuis la dissolution de toutes les structures étatiques en charge du cinéma, au début des années 90, il n’y a plus de financement du cinéma. Les maisons de production privées qui ont remplacé ces structures peinent à exister et elles ne s’intéressent pas forcément au documentaire par manque d’expérience et parce qu’il n’y a pas de marché du documentaire, ni du cinéma de façon générale.

Pourtant, vous êtes quelques uns à produire des documentaires, comment faites vous pour les diffuser?
Quand on sait, en étant très optimiste, qu’il n’existe que 20 salles de cinéma et qu’en plus, elles ne diffusent que des films de fiction grand public, on a une idée des conditions de diffusion. Et quand des films algériens sont diffusés sur grand écran ils ne le sont que sur des périodes trop courtes parce qu’il n’y a pas de public. Les gens ont perdu l’habitude de se rendre dans des salles de cinéma depuis la guerre civile des années 90. En plus, ces salles ne sont pas équipées en vidéo, nous ramenons nous même notre matériel, les gérants de salles de cinéma nous les prêtent et l’entrée est gratuite. La majorité des documentaristes en Algérie travaille à perte, c’est dire si nous avons la volonté de faire des images ! Même les rares producteurs ou distributeurs font un travail militant puisqu’ils distribuent le plus souvent à perte.

Quel rôle joue l’ENTV, chaîne de télévision nationale et publique qui est le seul diffuseur algérien puisqu’il n’y a pas de chaîne privée, dans la production et la diffusion de films documentaires?
La télévision nationale ne veut pas de documentaires de création. On ne peut même pas appeler cela de la censure, c’est pire, c’est l’élimination des canaux officiels de voix singulières même si elles ne sont pas contre le pouvoir. Même quand elle cofinance des documentaires d’auteur, elle ne les diffuse pas toujours parce qu’elle n’en assume pas les contenus et prétexte que le public algérien ne serait pas prêt à accueillir ce genre, ce qui est faux et fou. Cela traduit une absence de politique claire, c’est une déprofessionnalisation plus que de la censure même si la télé est utilisée comme un instrument idéologique.

Il faut dire qu’ il y a quand même des documentaires qui sont produits, diffusés et financés par la chaîne nationale sur fonds publics. Comment définiriez-vous ce type de documentaire?

Pour moi, ce ne sont pas des documentaires, ce sont des reportages, il n’y a pas de point de vue, il n’y a pas d’écriture, c’est de la production formatée. A la base ils ne sont pas inintéressants, mais, par exemple si une femme parle en kabyle, elle sera enveloppée par une voix de journaliste qui traduira de manière très académique ses propos. Nous sommes plus dans l’image documentaire, dans le documentaire filmé, orienté, mâché et servi comme un prêt à penser.

Mais alors comment faites-vous pour produire des films?
On cherche de l’argent là ou on peut, en France, en Belgique, dans les pays francophones et en Algérie grâce à des sponsors et quelques subventions. Pour l’instant, on ne peut faire des documentaires que grâce à des subventions de fondations, comme La Fondation Arabe pour la Culture, basée en Egypte, ou de festivals méditerranéens comme celui de Montpellier en France, de Saint Sébastien en Espagne, ou encore grâce à des financements européens comme le Méda mais cela reste marginal, même si c’est important. Grâce à ces apports, on se dote petit à petit de matériel qui permet de faire du documentaire vidéo à moindre coût et paradoxalement, alors qu’en termes de production nous sommes dans l’impasse, il n’y a jamais eu autant de documentaristes désireux de faire des images sur leur pays. Nous sommes sommés, et c’est comme cela que je le ressens, de nous organiser, de créer des méthodes alternatives pour exister en tant que producteurs et interlocuteurs.

C’est pour toutes ces raisons que vous avez créé une association «Cinéma et mémoire» puis les «Rencontres du film documentaire?
Au départ, l’idée c’était de former une nouvelle génération de cinéastes capables de créer des images sur eux-mêmes, sur notre pays, afin qu’il reste quelque chose de ce que nous vivons, ces grandes mutations sociales, cette violence, nos échecs. Nous formons à regarder le réel à travers une caméra et ensuite à réaliser un documentaire. Chaque année, nous accompagnons huit projets du début à la fin. Nous le faisons en coopération avec des associations en France, au Liban, en Belgique et en Egypte. Puis nous avons crée notre propre lieu de diffusion «Les rencontres du film documentaire» qui se tiennent chaque année à Bejaïa. Nous montrons des films qui viennent de tous les pays avec le désir de participer à la création d’une culture de l’image. Tout est à reconstruire, ce pôle associatif est en train d’évoluer en boîte de production qui permettra à toutes ces personnes formées de faire d’autres films. On y travaille depuis 5 ans, nous sommes une dizaine de personnes, des documentaristes, et des acteurs associatifs. Militants dans notre démarche, nous avons en même temps de véritables exigences de professionnels. En l’absence d’une industrie du cinéma nous pensons que le milieu associatif peut impulser un milieu professionnel autour du cinéma.

En attendant il ne pourrait y avoir de documentaristes indépendants sans les soutiens de réseaux étrangers. Est-ce que l’on peut dire que vous prenez l’argent du Nord pour faire circuler au Sud une autre manière de se dire?

D’abord je ne prends pas que de l’argent du Nord. Je trouve horrible que l’on ne comptabilise que l’argent mais rarement le travail, le temps investi pour faire nos films. En termes de fabrication, c’est dans nos pays que se fait au moins 80% de la production avec nos moyens propres. On fait des films avec trois fois rien : un vrai film de 52 mm demande autour de 80 000 euros, mais nous on arrive à en faire avec 15 000 euros. Je travaille aussi à la création d’un réseau d’échange, de collaboration Sud/Sud qui s’est installé dans la foulée des «Rencontres du film documentaire», nous essayons de faire circuler des œuvres du Sud au Sud. Nous nous sommes rencontrés dans des festivals et nous nous sommes rendu compte que nous avions les mêmes expériences. Par exemple, quand j’ai fait «Lettre à ma sœur», ce sont les libanais qui ont fait le sous titrage, c’est moins cher. Nous faisons circuler des œuvres et des compétences. Au fond, on surestime l’apport du Nord et on sous estime notre apport, notre capacité de travail, parce qu’on ne la compte pas.

Comment définiriez vous le documentaire et d’après vous quel est son rôle, ou quel pourrait être son rôle en Algérie?
Le documentaire de création, c’est cette manière de questionner le réel par l’image, c’est faire du cinéma avec la matière du réel. Quand on réalise un documentaire on construit des situations pour les filmer de la même manière que pour la fiction. Les gens jouent leur propre rôle mais chaque documentariste va construire/ reconstruire à sa manière ce réel. Pour moi, le documentaire c’est d’abord un mode d’expression individuel, un point de vue sur la société et ensuite, s’il y a de nombreuses productions documentaires, elles serviront à devenir de la mémoire avec le temps. Je pense que tout le combat est d’assumer un regard singulier sur sa société, c’est cela la liberté. Que l’on arrête avec les destins collectifs qui nous détruisent et détruisent notre créativité.

Est-ce que tu penses qu’il existe une manière algérienne de faire du documentaire?

Aucun documentaire ne ressemble à un autre. La vraie question est de savoir s’il existe un cinéma en Algérie ? La deuxième question, en tant que documentaristes est de savoir comment faire des images de l’intérieur ? C’est ça qui est important et qui fera notre signature. Pendant des années, nous avons été bombardés d’images sur nous-mêmes, aujourd’hui je veux faire des images de l’intérieur et c’est aux autres de faire l’effort de comprendre ce que nous sommes.

Vous avez fait un film autour de l’assassinat de votre sœur, militante féministe assassinée en 1993, qui a été très remarqué: est-ce que l’on peut dire que ce film «Lettre à ma sœur», est un film sur la mémoire?
Ce n’est pas un film sur la mémoire même s’il peut le devenir. Quand j’ai commencé à faire des films, j’étais en exil, j’ai mis deux ans pour écrire «Lettre à ma sœur». Je voulais que l’on arrête de parler de la guerre civile comme d’une tragédie collective alors que chacun d’entre nous l’a vécue à sa manière. «Lettre à ma sœur» parle des circonstances de son assassinat, c’est un regard d’adultes sur cette douleur. J’ai été rencontré des gens qui ont connu ma sœur et qui après son assassinat ce sont retrouvés complètement isolés parce que cette disparition a produit de la terreur. Ce qui m’intéressait, c’était de savoir comment on survit après. Je voulais montrer comment le fascisme, et pas seulement celui des islamistes, s’immisce dans le quotidien. Je me suis rendue compte que chaque personne ne s’est plus autorisée à aimer, à exister collectivement, et que même l’ordinaire devient impossibles à vivre. Aujourd’hui on a besoin en Algérie de se regarder en face, de comprendre qui nous sommes en devenir.

Avec les «Rencontres du film documentaire», vous faites des projections, des débats. Qu’est-ce qui intéresse le public algérien?
Ce qui m’a beaucoup marqué, c’est l’intelligence du public, alors qu’on me reproche souvent de projeter des films hermétiques, les algériens comme les autres sont capables de comprendre du complexe, il suffit de jouer son rôle de médiateur d’œuvres. L’un des débats qui m’a le plus marqué c’était autour d’un film de Halla Abdellah sur la dictature en Syrie, l’exil, les femmes, «Je suis celle qui porte les roses sur sa tombe», un film de deux heures et demie, filmé avec une petite caméra, très particulier et qui a pourtant bouleversé. Il y a eu un débat fabuleux avec elle. Le public a été touché par ce film parce que, quand le docu rencontre l’art il peut toucher tout le monde. Les algériens comme les autres aiment le travail de qualité et de sincérité.

A vous entendre on sent votre ancrage méditerranéen, comment voyez-vous l’échange dans cette région?
De façon naturelle due à la géographie nous sommes plus invités à des rencontres méditerranéennes, en Corse, en Espagne, au Liban... Mais ce qui me semble important aujourd’hui c’est l’échange Sud/Sud, sortir de notre aliénation envers le Nord, nous intéresser à nos voisins direct, la culture ne vient pas seulement du Nord. Nous ne connaissons nos voisins que par la politique, le gouvernement, alors que l’on peut connaître un pays à travers ses artistes. Pour moi l’échange en méditerranée c’est aussi sortir de cette aliénation.


Filmographie:

«Les métiers de proximité» (2002)
«Migrants en Europe» (2004)
«Lettre à ma sœur» (2006)
«Les faiseurs de l’ordinaire» (2009).

Propos recueillis par Ghania Mouffok
(28/04/2009)

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