Mémoires: les massacres d’Algériens à Paris le 17 octobre 1961. Ils racontent... | 17 octobre 1961, Pierre Enckell, Aguida Derradji, Smaili Belkacem, Mohand Ghafir, Rahim Razigat, Amélie Duhamel
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Amélie Duhamel   
Mémoires: les massacres d’Algériens à Paris le 17 octobre 1961. Ils racontent... | 17 octobre 1961, Pierre Enckell, Aguida Derradji, Smaili Belkacem, Mohand Ghafir, Rahim Razigat, Amélie DuhamelSix mois avant la signature des accords d’Evian, la guerre d’Algérie fait rage à Paris. Le préfet Maurice Papon vient de décréter le couvre-feu pour les FMA (Français musulmans d’Algérie). La police effectue des ratonnades la nuit et la morgue reçoit un nombre de cadavres non identifiés particulièrement élevé dès le début du mois d’octobre 1961.

Pierre Enckell, employé à Paris, 18 heures
“J’avais alors 23 ans et je travaillais du côté de l’Odéon. En sortant du boulot, le 17 octobre 1961, j’arrive boulevard Saint-Michel. J’observe un grand silence qui plane, c’est bizarre, on n’entend pas le trafic. Je me retourne et je vois des Algériens descendre le boulevard, en marchant sur la file de droite. Il y a environ deux mille personnes selon moi, des hommes, des femmes et enfants. C’est frappant parce qu’on ne voit pas souvent des femmes algériennes à cette époque. Ils tapent dans les mains en scandant des slogans en tenant des drapeaux à la main. C’est à la fois spectaculaire, sérieux, joyeux et solennel, mais en pleine guerre d’Algérie, c’est très impressionnant.
Je les suis. Un autre jeune m’emboîte le pas et on descend par la partie gauche du boulevard. On est les seuls “blancs” à accompagner ce défilé, les autres gens restent en retrait, l’air effrayés. La peur des Algériens est très présente à l’époque.
On arrive place Saint-Michel et le cortège s’arrête devant le pont. De l’autre côté, on voit une barrière noire de CRS. Il y a de l’électricité dans l’air et, avec mon compagnon, on se dit qu’il ne faut pas rester coincés entre le cortège et les flics. On traverse le pont, on arrive sur l’île de la Cité, on passe le barrage et une fois de l’autre côté, on se retourne pour observer.
On reste quelques minutes à contempler le dos des policiers. Jusqu’à ce qu’un d’eux nous dise de ‘foutre le camp’. On obéit. On n’a pas plutôt tourné le dos que ‘tchak, tchak’, on prend chacun un coup de matraque sur la tête. On vacille sous le choc, on se regarde, puis on se rend compte qu’on dégouline de sang tous les deux. On va d’abord dans un bistrot pour se laver, le patron nous vire. Alors, on va à l’hôpital de l’Hôtel-Dieu qui est à deux pas pour se faire recoudre. Quand on explique ce qui se passe, l’infirmière nous dit: ‘Ah ! Ça continue.’ ”


Au même moment, Aguida Derradji, responsable FLN à Gennevilliers ,
ne peut pas davantage rejoindre Paris: “En 1961, j’étais responsable d’un kasma à Gennevilliers pour le FLN. Ça couvrait quatre sections, soit plus de 300 adhérents sur la ville. Pour la marche du 17 octobre, il fallait que tous les Algériens participent. Tous, femmes, enfants, hommes, vieux. Rendez-vous place Voltaire à Gennevilliers pour rejoindre ensuite les cortèges parisiens.
Sauf que place Voltaire, ce jour-là, la police nous attend et nous embarque méthodiquement. Par centaines, on est amenés dans le parking du commissariat d’Asnières. Huit ou neuf cents d’après moi, que des hommes. Et là, on est frappés, frappés, frappés… Partout, sur la tête, sur le dos, les agents tapent au hasard comme des fous. Il y a du sang partout, les gens crient, gémissent. Beaucoup sont blessés, souvent gravement.
A 21 heures, ils nous embarquent, direction Vincennes. Là, on se retrouvera plusieurs milliers pendant plusieurs jours à subir des interrogatoires. Certains seront relâchés comme moi. D’autres seront ‘renvoyés dans leur douar d’origine’, comme disait la presse gouvernementale.


A Colombes, vers 19 heures, Smaili Belkacem ,
qui réside dans un foyer d’Algériens, a plus de chance, si on peut dire, puisqu’il réussira à rejoindre le cortège: “On devait tous aller à la manif. J’appartenais au FLN et je suis même allé fouiller dans les chambres pour voir si personne ne se défilait. J’avais revêtu mon costume pour manifester dignement. Comme il y avait les femmes et les enfants, on n’avait pas peur. Le lieu de rendez-vous était fixé au pont de Neuilly.
Quand on s’apprête à prendre le bus avec un copain pour s’y rendre, on aperçoit la police aux arrêts qui embarque tous les Algériens dans des paniers à salade. On décide alors de faire le chemin à pied. Au pont de Neuilly, ça sent le roussi. Il y a deux files: sur l’une, des bus de la RATP dans lesquels se trouvent des femmes et des enfants; sur l’autre, des fourgons de police dans lesquels les flics entassent tous les hommes qu’ils sont allés chercher manu militari dans les bus. L’accès à Paris est impossible. En plus, il pleut des cordes.
On remarque mon copain et moi que les taxis traversent sans aucun contrôle. On décide donc de tenter le coup. On en hèle un. Le conducteur nous demande: “Vous êtes algériens? – Non, on répond, on est italiens.” OK, il nous prend et on franchit le pont en direction de Paris. La frousse pendant le passage!!!
On arrive à cinquante mètres de l’Etoile. La place est complètement encerclée par les forces de l’ordre. On paye, on descend du taxi et on contourne la place pour rejoindre les Champs-Elysées où doit se dérouler le défilé. On est trempés quand on arrive devant le Fouquet’s par l’avenue Marceau. Les Champs sont pleins de manifestants. C’est bourré de la Concorde à l’Arc de Triomphe. Des milliers et des milliers. On s’intègre au cortège en sautant par-dessus les barrières que la police a placées tout du long.
Tout à coup, un vent de panique souffle, la bousculade est terrible. Je perds mon copain dont je n’aurai plus jamais de nouvelles. Les cordons de CRS descendent de l’Etoile en chargeant avec leurs matraques. Derrière, la foule est tassée. On est complètement coincés : d’un côté, les flics chargent, sur les côtés, les barrières empêchent de se disperser. A la hauteur du Lido, à 100 mètres de l’Etoile, un vieux me souffle : ‘Sauve-toi, qu’est-ce que tu attends? Tu veux mourir? Moi, j’ai plus de jambes. Mais toi, va-t-en!’
// Le 17 octobre 1961 à Paris Le 17 octobre 1961 à Paris
Je saute la barrière et je prends en cavalant la rue de Tilsitt. L’accès avenue de Wagram est bouclé par la police. Je suis fait comme un rat. Je repère une brasserie. C’est risqué, d’autant plus que je ne passe pas inaperçu trempé comme je suis, mais je tente. Il y a plein de monde. Je commande une bière assez haut pour qu’on m’entende. Comme le FLN a interdit l’alcool (pas pour des raisons religieuses, mais pour limiter les risques), les gens se sentent rassurés. Pour eux, je ne suis pas un Algérien puisque je bois de l’alcool. Entre un gars que je connais, trempé lui aussi. Je lui chuchote de commander une bière. On consomme, on reste un peu, on paye et on part.
Dehors, on choisit de se séparer. Je décide de prendre le boulevard Péreire en marchant à contresens des voitures pour avoir le temps de filer si je vois un camion de flics. Tout va bien, j’ai l’impression que je vais pouvoir sortir de Paris vivant. Il est 22 heures. Je marche et tout à coup, j’entends : ‘Stop, en voilà un.’ Un car de police bourré à craquer d’Algériens s’arrête à ma hauteur. Un flic me plaque contre un mur, fusil-mitrailleur planté dans le dos : ‘D’où tu viens, où tu vas?’ Je réponds : ‘Scusi, signore, non capisco niente.’ J’avais appris trois mots d’italien en Lorraine où il y a plein d’immigrés italiens. J’entends son chef qui lui dit : ‘Viens, on perd notre temps.’ Ils repartent, me laissant plus mort que vif. S’ils m’avaient demandé mes papiers, j’aurais peut-être été balancé dans la Seine au pont de Neuilly comme probablement ceux qui s’entassaient dans le fourgon.
Je reprends mon chemin. Place Pereire, je hèle un taxi. Il refuse. Je marche. Tout à coup, je me souviens que j’ai un copain qui habite pas loin. C’est là que j’irai passer la nuit.”
 

Pendant ce temps-là, Mohand Ghafir ,
responsable régional du FLN (1), suit les événements depuis une planque : “Le couvre-feu est une catastrophe pour le FLN car l’essentiel du travail politique se fait de nuit. On défile donc pacifiquement, mais les permanents ne doivent pas participer de peur qu’ils soient arrêtés, ce qui serait catastrophique pour la suite de la lutte clandestine. On doit donc demeurer en lieu sûr dans sa circonscription et rester en liaison avec un correspondant. Moi, je suis les événements depuis l’appartement parisien d’une Française, Mme Bermeil, qui habite 3 rue du Temple, à l’Hôtel-de-Ville. Elle sillonnera les grands boulevards et elle me décrira les événements. Ce qu’elle me rapporte est inquiétant, mais je n’arrive pas à avoir de détails. C’est à la radio le lendemain matin que je comprends que ça a chauffé.

Paul Rousseau est policier. Ce soir du 17 octobre, il stationne dans un car sur le pont de Clichy. Sa compagnie est en réserve et doit venir à la rescousse des forces de l’ordre en “cas de débordements”. Il témoigne: “Une compagnie de CRS arrive de Clichy. Ils sortent plein d’Algériens des fourgons. Les matraques volent, on entend des coups de pistolet. Tout à coup, on les voit qui jettent des gars dans la Seine. La rambarde était pleine de sang. Ça durait, ça durait. En fait, ils se débarrassaient des morts. Dans notre car, certains étaient surexcités et criaient : ‘Allez, on y va, qu’est-ce qu’on attend pour descendre? Qu’on bouffe du bougnoule.’ Le lendemain, les autorités de la police ont donné des cartouches à tous ceux qui avaient tiré au cas où ils auraient à justifier l’utilisation de leur arme devant l’IGS. De toute façon, ils ne risquaient pas grand-chose. Nos gradés nous avaient demandé ‘d’agir en notre âme et conscience’.

18 octobre 1961

Rahim Razigat, militant FLN, habitant Vanves ,
retourne à l’usine pour travailler. “La veille, j’avais voulu assister à la manifestation, mais moi et mon ami Saad, n’avions pas pu aller plus loin que la Porte de Versailles. Nous avions dû nous cacher parce que les policiers frappaient tout ce qui bougeait.” Le 18 au soir, il rentre à son hôtel de Vanves où personne ne manque à l’appel car la plupart ont été refoulés par les barrages de police avant d’avoir pu accéder au rendez-vous. Une semaine plus tard, en revanche, les flics font une rafle au foyer. Il se rappelle : “Ils ont tout retourné de 19 heures à 1 heure du matin. Un pauvre type, surpris alors qu’il allait faire ses ablutions dans la cour, s’est fait descendre d’une balle dans la tête, sans sommation. Moi, je me suis fait embarquer avec dix ou douze personnes. Ils nous ont amenés à Vincennes au centre de tri. En descendant du fourgon, on devait passer dans une haie de flics armés de matraques. Je suis passé au travers parce que je suis petit, mais il y en avait plein qui pissaient le sang. J’ai passé deux jours dans une salle immense où on était entassés par milliers : pas de soins aux blessés, des sandwiches pourris une fois par jour, des insultes, ‘sale raton’. J’ai eu de la chance, j’ai été relâché. D’autres ont été renvoyés au pays, et pas en première classe, c’est moi qui vous le dis.”

Mémoires: les massacres d’Algériens à Paris le 17 octobre 1961. Ils racontent... | 17 octobre 1961, Pierre Enckell, Aguida Derradji, Smaili Belkacem, Mohand Ghafir, Rahim Razigat, Amélie DuhamelRenvoyés au pays comme Smaili Belkacem qui, après sa fuite des Champs-Elysées ,
s’est fait arrêter une semaine après par la police, venue le cueillir à l’usine. “Après fouilles au foyer et interrogatoire, rien, pas de preuves, ils allaient me relâcher quand leur supérieur se pointe : ‘Vous avez téléphoné aux RG ?’ Et là, ça se gâte : comme j’avais passé un mois en taule en Lorraine, j’avais un casier. Le chef dit : ‘Menace pour l’ordre public, embarquez-le’. Rebelote, me voilà à nouveau dans le panier à salade. Direction Vincennes. Porte Maillot, un flic lance : ‘Tourne à gauche, on va faire un tour.’ Une semaine après le 17 octobre, on savait ce que ça signifiait, ce que voulait dire Pont de Neuilly d’où la police avait précipité plein d’Algériens à l’eau. On n’en menait pas large. Mais l’autre répond: ‘C’est dommage, ils sont jeunes…” Ouf, on continue notre chemin. Arrivé à Vincennes, je sors du fourgon, vlan, je reçois un grand coup de matraque sur le nez. Mon sang gicle sur le flic qui m’a tabassé. Furieux, il me traîne par les cheveux jusque dans la salle. Deux Algériens me relèvent et m’entraînent devant un mur où il y a plein d’inscriptions écrites en rouge. Ils me disent : ‘trempe ton doigt dans ton sang, et vas-y’. J’écris ‘Algérie, souffre et tais-toi.’
Je suis resté pendant un mois dans cet endroit. Un mois sans se laver ni se changer, avec de la nourriture une fois par jour. Je partageais ma paillasse avec un gars qui avait un cancer et qui s’était fait choper alors qu’il allait rendre visite à son frère et qu’il retournait le soir à l’hôpital. Au bout d’un mois, la Croix-Rouge française est venue. Le lendemain, on a tous été renvoyés au pays en avion.”

Pierre Enckell, le jeune curieux du boulevard Saint-Michel ,
s’en est tiré avec trois points de suture. “J’ai encore une bosse sur le crâne qui subsiste depuis plus de quarante-cinq ans. Quand on est ressortis de l'hôpital, la nuit était tombée. J’avais un grand bandage autour de la tête. Je me suis dirigé vers chez moi, en suivant les quais. La manif avait été dispersée. Mais à la hauteur de la rue du Chat-qui-pêche, dans le quartier des Halles, on a vu des flics qui poursuivaient des Algériens, armés de ces longues matraques qui s’appelaient des bidules.
Je suis rentré atterré chez moi. Le lendemain matin, j’ai acheté un journal et la kiosquière m’a dit: ‘Ha ha, ce sont les bougnoules qui vous ont fait ça?’ J’ai répondu : ‘Non, ce sont les flics.’ A partir de là, j’ai fait toutes les manifs dont on avait connaissance par Radio Trottoir. Ça a éveillé mon sens politique, je me suis rendu compte de l’injustice. Et après l’indépendance algérienne, je suis allé en Algérie pour soutenir ce peuple que j’avais défendu et j’y suis resté dix ans.’

Aujourd’hui, les historiens continuent de se pencher sur cette journée. Pour Mohand Ghafir, le dirigeant FLN des quartiers rive gauche de Paris: “On a commencé à voir l’étendue du désastre le 18 octobre. Dans les réunions à Bagneux, à Malakoff, partout dans mon secteur. A chaque réunion, on apprenait de nouvelles horreurs, les passages à tabac, les assassinats, les noyades, plein de gens manquaient à l’appel. Dans la semaine qui a suivi, les gens ont raconté ce qu’ils avaient subi. Ce fut un véritable massacre. Aujourd’hui, on continue encore à recenser les ‘martyrs’ comme on les appelle. Combien sont-ils ? Deux cents, trois cents, quatre cents? On finira bien par le savoir et par avoir des preuves de l’implication des dirigeants politiques de l’époque, Michel Debré, Premier ministre, et le général de Gaulle, président de la République, en tête.”


(1) Une wilaya couvrait toute une région. Mohand Ghafir était l’un des trois dirigeants, couvrant Paris rive gauche et sa banlieue jusqu’à Melun.
 

 
 
Amélie Duhamel
(29/11/2008)


Mémoires: les massacres d’Algériens à Paris le 17 octobre 1961. Ils racontent... | 17 octobre 1961, Pierre Enckell, Aguida Derradji, Smaili Belkacem, Mohand Ghafir, Rahim Razigat, Amélie Duhamel  «Le courrier de l’Atlas» est le magazine du Maghreb en Europe. Cet article est repris du n°19 publié en octobre 2008. Pour s’abonner au «Courrier de l’Atlas», téléchargez le bulletin d’abonnement et envoyez-le à l’adresse indiquée.