La tête à l’endroit | Ghania Kelifi
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La tête à l’endroit | Ghania Kelifi
Zoubeir Ben Terdeyet
Zoubir Tederyet, modérateur et membre fondateur du réseau «les Dérouilleurs» crée en 2004, revendique sa citoyenneté française et prône la réussite par l’emploi. Sur le site du réseau tous les membres sont arabo musulmans. Certes il y est interdit de faire de la politique, d’afficher des opinions racistes, sexistes ou antisémites, d’y faire du prosélytisme religieux mais il est beaucoup question de religion.

Les messages commencent souvent par des formules empruntées au Coran. On peut y trouver aussi la liste des entreprises qui acceptent les femmes voilées, les colloques sur la finance islamique ou les magasins hallal. Les membres relaient les informations sur les cas de discrimination envers les musulmans et les polémiques telles que l’affaire des caricatures du prophète Mohamed.

A priori n’importe qui peut y adhérer mais n’importe qui n’y serait pas à l’aise. A la rencontre mensuelle à laquelle nous avons pris part dans un café parisien, tous les participants rappellent volontiers que les autres communautés ont chacune leur réseau et leurs lieux de rencontre. Les Dérouilleurs sont fiers de dire que leur solidarité a permis de trouver du travail à certains et même d’avoir favorisé des rencontres entre jeunes gens à l’occasion de soirées où la drague s’est peu a peu immiscée.

Quelques journaux parisiens ont présenté le réseau comme une preuve de la réussite des minorités «visibles», en l’occurrence les jeunes. Il n’empêche que les «Dérouilleurs» est fortement labellisé musulman et n’a entrepris aucune initiative pour jeter des passerelles entre ses membres et ceux d’autres communautés. Un repli qu’ils réfutent tout en arguant de la discrimination qu’ils subissent. Leur discours est politiquement correct pourtant il ne parvient pas à dissimuler la tentation communautariste de ces jeunes d’origine immigrée qui n’arrivent pas à être français tout simplement.

Yakout, une petite femme vive, ne fait pas dans ce genre de subtilité, elle ne veut d’ailleurs en aucun cas «passer» pour une française. Dans son monde à elle «les Français, les non musulmans» sont les voisins d’à côté que l’on salue mais que l’on n’invite pas chez soi. En dehors de sa communauté elle ne fréquente presque personne, elle n’a jamais voyagé excepté ses vacances en Algérie, n’a pas de permis de conduire et pas de propriété en France. Elle a construit voilà quelques années une maison à Béni Amrane (70 km de la capitale) son village natal en Algérie. Elle est retraitée depuis peu, elle était assistante maternelle et gardait deux enfants chez elle. Nous avons rencontré Yakout dans le local d’une association caritative où elle donne un coup de main aux préparatifs des repas gratuits servis pendant tout le mois de ramadan aux personnes en difficulté.

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Barrage Beni Amrane (by oumrane@yahoo.fr)

«J’aime ce mois, nous dit Yakout, «c’est la seule période où j’ai la tête à l’endroit.» Des femmes, en majorité d’origine algérienne, s’activent «par charité musulmane» autour des tas de légumes et de viande. Foulards sur la tête et longues robes traditionnelles, chargées de bijoux pour certaines, elles confèrent aux lieux une ambiance de cérémonie de fête au «bled ». On oublie presque que dehors c’est Paris. Ici, il n’est question que de «là-bas. Tout y est magnifique «là- bas»: les femmes y sont comblées, les musulmans y sont exemplaires, les fruits et légumes d’un goût exquis. Pourtant toutes sont revenues à Paris à la fin des vacances au pays. ... La tête à l’endroit | Ghania KelifiQuand de Canal Algérie, la chaîne de télévision algérienne destinée aux immigrés, fuse l’appel du Maghreb qui clôt une journée de jeûne, Yakout s’éclipse pour accomplir sa prière. Sa fille Hanane prend la relève. A 37 ans, Hanane divorcée, vit chez sa mère. Devant notre étonnement,Yakout rétorque «Pourquoi partirait-elle? On n’est pas des roumis pour qu’une jeune femme vive seule en toute liberté ? Il ne faut pas désespérer de la Bonté Divine, Hanane retrouvera un mari bien et aura sa famille. Je n’accepterai pas que ma propre fille vive comme une française et fasse des choses que Dieu réprouve.Un divorce ce n’est pas la fin du monde». Nous lui rappelons qu’à présent beaucoup de femmes vivent seules en Algérie et dans d’autres pays arabes. Elle élude le sujet qui semble t-il a déjà été évoqué si l’on en juge par le ton agressif de Yakout. Elle passe d’ailleurs rapidement a autre chose et commence à palabrer sur les habitudes de ramadan «chez nous les immigrés ». Un peu surjoué comme si elle était devant une caméra.

«Dieu merci maintenant les musulmans en France peuvent pratiquer plus facilement. Quand je suis arrivée dans ce pays, c’était à Montpellier a la fin des années 60, j’ai retrouvé mon mari, que Dieu lui accorde sa miséricorde et lui pardonne ses péchés, dans un état lamentable. IL dormait dans une cave sur des cartons et buvait tout l’argent qu’il gagnait. J’ai dû retrousser mes manches, moi, jeune paysanne perdue parmi les etrangers. J’ai commencé dans une conserverie de sardines où une voisine, une Oranaise, m’avait emmenée. C’était très dur je ne comprenais rien au français, je ne savais rien mais je ne pouvais pas continuer à vivre dans une cave. Le quartier où nous habitions était réservé aux harkis et en face un lot de villas pour les pieds noirs rapatriés. Quelle peur j’ai eue quand mon pauvre mari m’a dit que tous nos voisins étaient des harkis, que les français avaient amenés avec eux après l’independance. Finalement je me suis fait des amies parmi eux, et je reconnais aujourd’hui qu’elles m’ont beaucoup aidée à m’en sortir. Le reste c’est entre eux et Dieu».

Yakout parle un mélange d’arabe et de français, arabisant des mots français et francisant des termes arabes. Elle n’a jamais suivi de cours ni dans l’une ni dans l’autre des deux langues. Les bribes de Coran qu’elle utilise pour prier sont un reliquat de sa jeunesse auquel elle mélange des bouts de sermons des téléprédicateurs des chaînes de télévision arabes

Les autres bénévoles partagent sans condition les opinions de Yakout. Françaises pour la plupart, elles vivent en étrangères car elles se disent convaincues qu’elles ne seront jamais considérées comme citoyennes à part entière «dans ce pays » où «on n’aime pas les Arabes». Aucune ne vote aux élections françaises mais toutes ont voté pour Bouteflika, le président algérien actuel. Elles apprécient de vivre en France mais elles y seraient, selon elles, plus heureuses si elles étaient «moins méprisées», et surtout si elles pouvaient effacer le risque de «francisation» de leurs enfants. Mais apparemment, elles ont presque toutes échoué à garder filles et garçons dans le moule du pays d’origine.

Comme Yakout, elles rêvent de marier leurs filles «à des hommes de chez nous ». Pour leurs garçons, subsiste toujours l’espoir que la belle- fille «se convertira a l’Islam». Elles ont tout un lot d’histoires de françaises converties après un mariage avec un musulman. Et puis «un garçon, c’est moins grave, c’est lui le chef de famille et il peut décider pour ses enfants».

Ces femmes s’affairant autour de leurs marmites auraient pu illustrer le récent ouvrage de Didier Lapeyronnie «Ghetto urbain.» L’auteur dans une récente présentation de son travail à la presse expliquait que «le ghetto naît quand la population s’organise autour de modes de vie et d’éducation propre, de logiques familiale et économique spécifiques».Tout Yakout et ses amies.
Ghania Kelifi
(02/10/2008)

Cet article fait partie d’une série d’enquêtes journalistiques sur les phénomènes de radicalisation en Europe et en Méditerranée. Il a été rédigé dans le cadre du projet DARMED , réalisé par le Cospe et soutenu par l’ UE .

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                     "Preventing Violent Radicalisation 2007"

            "Avec le soutien financier du Programme Preventing Violent Radicalisation
           Commission Européenne - DG Justice, Liberté et Sécurité"



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