Le voile mis à nu | Ghania Kelifi
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Ghania Kelifi   
Le voile mis à nu | Ghania KelifiOn aurait beaucoup de mal à croire que jusque que dans les années 80 la majorité des passantes dans les rues algériennes étaient habillées à l’occidentale ou en voile traditionnel, le haïk blanc dans l’Algérois et l’Ouest, la melaya noire dans l’Est et l’imprimé au Sud. Aujourd’hui il suffit de s’éloigner de quelques kilomètres des grandes villes pour que le voile «islamique»soit général. Evidemment les femmes le portent différemment en fonction de leur âge, de leur condition sociale ou de leur engagement idéologique. Même le tchador ou le djelbab, quoi que minoritaires se sont malgré tout banalisés. Gants, chaussettes et burka noirs, cette tenue importée d’Iran et d’Afghanistan, a eu droit à toutes les appellations par les facétieux jeunes algériens. «les sachets noirs» en référence aux sacs poubelle utilisés en Algérie, «les corbeaux» et récemment les «Kinder surprise» car on ne sait pas qui se cache sous la voilette noire. En dehors de cette catégorie, les algériennes prennent toutes leurs aises avec le voile. Maquillées, pantalons et hauts moulants, talons aiguille et sillage de parfums parisiens, elles réduisent le voile à sa portion congrue à savoir un foulard sur la tête. Même ce foulard « khimmar » se prête à toutes les fantaisies du strass et autres fanfreluches aux couleurs les plus vives. Des boutiques tenues par des Moyen-orientaux proposent désormais les robes, pantalons et jupes «islamiques» très chics. Dans tous les secteurs d’activité, à l’exclusion de l’armée et des corps de sécurité, le voile est devenu la norme. Les prostituées qui racolent sur les grands axes et les parkings ne sont pas en reste et ont contribué à leur façon à démystifier le voile que les islamistes avaient imposé comme preuve de pudeur et de bonnes mœurs. C’était du moins leur argumentaire pour fondre les algériennes dans leur moule idéologique. Le voile ou plus précisément le hidjab n’a pas toujours eu ce coté trivial, il a fait irruption dans le pays par la violence et la terreur

Un peu d’histoire
Le 13 mai 1958, sur la Place du Gouvernement à Alger des algériennes arrachent leurs voiles blancs sous les acclamations des Pieds Noirs. Les médias coloniaux commentent en boucle ces images de «musulmanes» s’émancipant et appelant leurs coreligionnaires à entrer dans «la civilisation française». Ils Le voile mis à nu | Ghania Kelifine parleront pas de ces femmes algériennes qui se sont mises au voile après cet épisode. Quoi qu’il en soit le voile rentrait dans l’histoire du mouvement de libération nationale. Il perdra néanmoins de son aura après l’indépendance et fut sérieusement concurrencé dans les années 70 par la tenue occidentale «cifilize» (civilisé) comme on disait alors. Mini jupes, pantalons pattes d’éléphant et cheveux courts envahissent les rues côtoyant le voile traditionnel. Dans les zones rurales les choses vont beaucoup moins vite, il est hors de question pour une femme et encore moins pour une jeune fille en âge de se marier de traverser le village «nue» autrement dit non voilée. Rares sont celles qui poussent leurs études au delà du stade primaire et le travail féminin reste une exception citadine. Tout bascule avec la révolution islamique iranienne. Le mouvement islamiste rampant s’organise. Des prêches, de la littérature islamiste exhorte les algériennes à retrouver leur foi et donc à se voiler. Les premiers foulards apparaissent début des années 80 parmi les militantes du mouvement islamiste, à l’université, dans les quartiers populaires. Le hidjab est distribué discrètement par l’ambassade d’Iran à Alger et dans les mosquées. Lorsque les partis islamistes sont autorisés, le voile est déjà bien implanté. L’épouse du président de la République d’alors se montre avec un foulard à la Benazir Bhutto et une speakerine vedette apparaît voilée. Elle sera vite remerciée. . Pendant toute la décennie 90 le tchador est le degré supérieur de cette conformité à la loi coranique. Les militantes ou les femmes des islamistes radicaux l’adoptent. Après la phase de séduction de leurs débuts les islamistes passent à la menace dans les années 90. Le voile devient obligatoire sous peine de mort. Katia Bengana, une lycéenne qui refuse de se voiler, est assassinée. Il est impossible de se rendre dans certaines villes et quartiers tête nue. Aujourd’hui le voile n’a plus besoin d’apôtres. La majorité des algériennes le portent et il gagne des adeptes quotidiennement avec des pics lors des tremblements de terre, evénements propices au discours religieux et islamiste. Toutefois les considérations pratiques l’emportent souvent sur la ferveur de la foi. Les filles de l’intérieur du pays en ont fait une sorte de rempart contre les agressions et les commérages pour se déplacer, étudier et travailler en toute liberté. Nombre de maris l’exigent d’ailleurs pour autoriser le travail. «Cache -misère» car plus économique que le vêtement occidental, il permet aux femmes de sortir tout en gardant la vieille robe d’intérieur sous le voile. La pratique de la prière s’étant également généralisée il est plus adapté aux rythmes et la fréquentation de la mosquée. Etrangement le monde officiel reste épargné par le voile. Aucune femme ministre ou présentatrice de télévision n’est voilée. En revanche les députés et quelques autres élues, les responsables d’organisations le sont plus souvent. Cependant le voile n’a pu se débarrasser de sa connotation populaire voire pauvre. Les sociétés étrangères préfèrent employer des jolies filles habillées à la dernière mode tandis que dans les soirées de riches et puissants le voile est quasiment absent. Un autre décalage d’une société passée de la mini jupe au tchador en vingt ans.
Ghania Kelifi
(03/06/2008)

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