Bouteflika brigue la présidence à vie | Yassin Temlali
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Yassin Temlali   
Début d’opposition au projet de «présidence à vie» pour Abdelaziz Bouteflika
Bouteflika brigue la présidence à vie | Yassin Temlali
Abdelaziz Bouteflika
Les appels lancés à Abdelaziz Bouteflika pour qu’il brigue un «troisième mandat» à la tête de l’Etat se multiplient depuis quelques semaines. La première organisation à avoir demandé au président de la république de «répondre positivement aux attentes populaires» en présentant sa candidature aux présidentielles d’avril 2009 a été, naturellement, le FLN (1). L’ancien parti unique n’a pas tardé à être suivi par l’UGTA, l’UNJA et l’UNPA (2), organisations qui ont ainsi signé symboliquement leur réintégration totale dans le giron du régime.

Le secrétaire général du FLN, le Chef du gouvernement Abdelaziz Belkhadem, a justifié son soutien à un troisième mandat d’Abdelaziz Bouteflika par les «résultats» obtenus par celui-ci en neuf ans de règne, «tel le retour de la paix civile». Naïveté ou cynisme, cette déclaration a été faite à peine quelques jours après les sanglants attentats kamikazes du 11 décembre qui ont fait des dizaines de morts à Alger. Le patron de la centrale syndicale UGTA, Abdelmadjid Sidi Said, a, quant à lui, expliqué son appui à la candidature du Président en 2009 par l’écoute attentive du monde du travail qui aurait caractérisé ses deux mandats. Quelques jours plus tard, comme pour le démentir, de très officielles sources gouvernementales annonçaient que depuis 2000, au moins 300.000 salariés des entreprises publiques ont perdu leurs emplois!

Le FLN a invité ses alliés de l’«alliance présidentielle», le RND et le MSP (3), à soutenir sa démarche, allant jusqu’à insinuer que cette coalition déjà branlante éclaterait complètement s’ils ne lui emboîtaient pas le pas. L’indécision semble, toutefois, marquer l’attitude de ces deux alliés. S’ils se sont dits favorables à l’«adaptation de la Constitution au nouveau contexte» - contexte dont ils ne précisent pas l’impérative «nouveauté» -, ils ne se sont pas engagés à soutenir un autre quinquennat de Bouteflika. Le secrétaire général du RND, Ahmed Ouyahia, lui-même considéré comme présidentiable, a rappelé que «la Constitution de 1996 est toujours en vigueur» et qu’il serait «prématuré», tant qu’elle n’a pas été amendée, de parler d’un autre mandat bouteflikien.

«Ce serait aussi choquant», aurait dû ajouter le patron du RND. Car ce qui est frappant dans ce qui s’appelle depuis quelques semaines la «campagne pour le troisième mandat» est son caractère foncièrement anticonstitutionnel, l’article 74 de la Constitution limitant le nombre de quinquennats présidentiels à deux. Le FLN et ses satellites prennent bien sûr la précaution d’appeler à «l’adaptation de la Constitution à l’évolution du pays» mais, pour eux, cette adaptation paraît n’avoir d’autre but que la modification du problématique article 74 et, probablement, dans la même foulée, de quelques autres relatifs aux prérogatives des instances législatives et exécutives. La Constitution est évoquée presque comme un obstacle à la réalisation de leurs vœux, un obstacle qu’il faudra enjamber sans excessif souci de «légalité constitutionnelle».

Renforcement de l’autocratie présidentielle

Depuis son accession à la Présidence en 1999, Abdelaziz Bouteflika a plusieurs fois exprimé son «insatisfaction» de la Constitution actuelle, héritée de la période - à la fois riche et trouble – consécutive aux émeutes d’octobre 1988 et qui, depuis 1996, limite le nombre de mandats présidentiels. Le 4 juillet 2006, il a expressément appelé à sa révision dans un long discours devant les hauts commandants de l’armée. A d’autres occasions, sans l’évoquer, il s’était montré irrité des quelques prérogatives qu’elle accorde au Parlement, critiquant notamment le pouvoir - tout théorique, au demeurant - dont dispose celui-ci pour censurer le gouvernement d’un «Président élu par le peuple».

Ces critiques ont été globalement endossées par le FLN qui, depuis près de trois ans, considère le régime constitutionnel algérien comme «hybride, ni parlementaire ni présidentiel» et propose qu’en plus de l’article 74, ceux définissant les prérogatives des instances législatives soient modifiés dans le sens du renforcement du pouvoir présidentiel.

Le renforcement du pouvoir présidentiel a été un des principaux objectifs politiques d’Abdelaziz Bouteflika depuis 1999. En témoignent non seulement le nombre de lois décisives qu’il a décrétées par ordonnance en profitant des intersessions parlementaires, mais aussi la réduction sensible des prérogatives réelles de l’autre «tête» de l’Exécutif, la Chefferie du gouvernement. Avec lui, la Présidence a reconquis une importante partie de son ancienne puissance, qui s’était perdue dans les années 90 caractérisées par une irruption plus directe de l’armée dans les affaires politiques.

La volonté de renforcer le pouvoir politique de la Présidence a pris, en neuf ans, plusieurs formes dont la moins spectaculaire est la nomination par décret présidentiel de catégories entières de fonctionnaires, des plus hauts commis de l’Etat aux directeurs départementaux de l’éducation, de l’hydraulique et jusqu’aux secrétaires de mairies ! Plus que l'identité des personnes nommées et leurs allégeances, c'est ce fait lui-même qui renseignait sur l’obsession d’Abdelaziz Bouteflika de régenter l’ensemble de la vie nationale et, surtout, de se défaire de la tutelle de l’armée en se dotant de ses propres relais dans l'administration, la justice, le corps diplomatique... Ce désir de puissance s’est étendu à tous les domaines, y compris celui de l’économie. Le président définit lui-même, quasiment seul, la politique économique du pays en marginalisant la chefferie du gouvernement, le Conseil national des participations de l’Etat et d’autres instances encore et en attribuant à certains de ses lieutenants des prérogatives au moins aussi larges que celles d’un premier ministre !

Bouteflika brigue la présidence à vie | Yassin TemlaliAffaiblissement du rôle politique de l’armée
Le renforcement du pouvoir présidentiel s’est fait essentiellement au détriment des pouvoirs - réels bien qu’informels - acquis par l’institution militaire dans le feu de l’instabilité qu’a connue le pays après les émeutes d’octobre 1988. Dans un contexte de pression internationale intolérable pour la «vérité sur les événements de la guerre civile», cette institution n'avait, fin 1998, d'autre choix que de s'accommoder d’Abdelaziz Bouteflika. Elle préférait au chaos institutionnel consécutif à l'annonce de la démission du président M. Zeroual en septembre 1998 ce personnage turbulent, peu disposé au rôle de «marionnette» mais assez charismatique et bon parleur pour redorer le blason du régime, terni par de longues années de répression et de gabegie économique.

Les patrons de l’armée nourrissaient l'espoir d'affecter Abdelaziz Bouteflika principalement aux tâches de représentation internationale, avec la consigne de tout entreprendre pour rompre «l’isolement diplomatique du pays». S’ils ne comptaient pas l'exclure des domaines de souveraineté intérieure, ils n'en entendaient pas moins les partager avec lui, dans un harmonieux ménage qui obéit au schéma de cohabitation en vigueur depuis la disparition du père fondateur de l’institution militaire, le président Houari Boumediene.

Abdelaziz Bouteflika, qui savait quel cadeau de la Providence il était pour le système en crise, se promettait de profiter de l'affaiblissement politique de l'armée suite à la démission du président Zeroual. Il suggérait à celle-ci qu'il la défendraient mieux contre les accusations d'atteintes aux droits de l'homme si elle lui cédait une parcelle de pouvoir supplémentaire. Au prix de clashs muets ou retentissants, il a réussi à l’épurer des principaux hauts gradés opposés à sa politique de réconciliation radicale avec l’islamisme armé et, surtout, à son ambition d’être, pour citer ses propres mots, «un président entier et non les trois quarts d’un président». La purge a d’abord ciblé quelques influents chefs de régions militaires ainsi que le stratégique commandement des forces terrestres, à la tête duquel il a nommé un homme peu susceptible de s’opposer à lui, le général Gaid Salah. La dernière étape en a été la nomination de ce même général au poste très sensible de Chef de l’état major, en remplacement du général Mohamed Lamari, une des têtes pensantes de la conjuration qui a abouti, en janvier 1992, à la démission forcée du président Chadli et à l’interdiction du FIS, victorieux au premier tour des législatives de décembre 1991.

Début d’opposition au «troisième mandat»
L’armée acceptera-t-elle le forcing mené par le FLN afin de permettre à Abdelaziz Bouteflika de briguer un autre mandat ? La facilité avec laquelle se déroule la campagne de l’ancien parti unique laisse à penser qu’elle ne s’y oppose pas, du moins pas ses secteurs les plus influents. Si elle compte certainement des hommes irrités par la volonté du président d’accentuer leur marginalisation, ils ne paraissent plus avoir de porte-parole après la mise à la retraite des principaux généraux «éradicateurs».

Si l’armée ne semble pas disposée à faire barrage à la réélection d’Abdelaziz Bouteflika, beaucoup de partis, eux, s’y sont déjà opposés : le Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD), le Front des forces socialistes (FFS) et le Front national algérien (FNA), petit parti nationaliste qui a le vent en poupe depuis les élections législatives de mai 2007 (4).

Le refus du troisième mandat paraît mieux s’organiser dans les milieux politiques indépendants. Une «initiative pour le respect de l’alternance au pouvoir» est en voie de lancement. Elle a été prise par des journalistes, des universitaires et des intellectuels, qui se disent outrés de voir la Constitution soit foulée aux pied et assimilée à un vulgaire obstacle sur la voie d’une «nouvelle présidence à vie» sur le modèle bourguibien. Une campagne de signatures sera bientôt lancée pour la «défense de la légalité constitutionnelle» et du «principe d’alternance» garanti par l’article 74. Le mouvement égyptien Kefaya est déjà donné comme un exemple de cadre qui fédérerait autour d’un minimum démocratique l'ensemble de l'opposition.

Yassin Temlali
(11/01/2008)



Notes

(1) FLN : Front de libération nationale, présidé par le Chef du gouvernement Abdelaziz Belkhadem. Ancien parti unique, héritier du FLN historique.
(2) UGTA : Union générale des travailleurs algériens, principale centrale syndicale du pays. Bien que sa direction exécutive, à majorité FLN et RND, soit inféodée au régime, elle compte beaucoup de syndicats de base combatifs.
UNJA : Union nationale de la jeunesse algérienne, ancienne «organisation de masse» du parti unique, aujourd’hui association proche du FLN.
UNPA : Union nationale des paysans algériens, proche du régime.
( 3) RND : Rassemblement national démocratique. Autre Parti gouvernemental, concurrent du FLN. Il a été créé en 1997, à un moment où le FLN avait pour position officielle de défendre la réconciliation nationale avec le Front islamique du Salut. Le RND est présidé par l’ancien Chef du gouvernement, Ahmed Ouyahia.
MSP : parti islamiste modéré, représenté au Parlement. Détient plusieurs portefeuilles ministériels.
(4) FFS : Front des forces socialistes, présidé par Ait Ahmed. Membre de l’internationale socialiste, implanté principalement en Kabylie.
RCD : Rassemblement pour la culture et la démocratie, présidé par Said Sadi. Parti démocrate anti-islamiste, implanté essentiellement en Kabylie.
FNA : Front nationale algérien. Dirigé par Moussa Touati, un ancien responsable d’une organisation semi-officielle des enfants de chouhada (martyrs de la révolution), il détient une dizaine de sièges à l’Assemblée populaire nationale (APN, chambre basse du Parlement).

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