Elections locales en Algérie | Yassin Temlali
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Yassin Temlali   
Mobilisation des partis, indifférence des électeurs
Elections locales en Algérie | Yassin TemlaliL’ancien parti unique, FLN, a obtenu 4831 sièges municipaux et départementaux. L’autre parti gouvernemental, le RND, est arrivé en deuxième position avec un total de 3855 sièges. La troisième position (1855 sièges) a échu au Front national algérien (FNA), une formation nationaliste qui ne cesse de confirmer son poids électoral depuis 2002. La crise des courants islamistes semble s’être aggravée: le Mouvement de la société pour la paix (MSP) n’a totalisé que 1789 sièges alors que les mouvements El Nahda et Islah réunis n’en ont décroché que 461.

Les élections locales du 29 novembre 2007 se sont tenues dans un climat très tendu. La situation sécuritaire reste préoccupante en dépit de l’arrestation d’importants chefs de l’organisation armée appelée la « Qaida du Maghreb islamique » (ex-Groupe salafiste pour la prédication et le combat). La situation sociale et économique ne cesse de se dégrader malgré les revenus financiers mirobolants dont dispose l’Etat grâce à la longue embellie qui caractérise le marché pétrolier depuis 2000. L’année 2007 a connu de récurrentes pénuries de produits alimentaires de large consommation. Les émeutes, mode d’expression de la colère des jeunes chômeurs depuis 2001, ont repris dans beaucoup de régions ; elles ont été durement réprimées dans l’indifférence générale.

L’enthousiasme qui marquait les discours des candidats aux assemblées locales (communales et départementales) ne pouvait que paraître surréaliste dans cette atmosphère alourdie par de violentes intempéries qui ont laissé des centaines de familles sans toit, dévoilant les défaillances de la gestion municipale. Les salles de meetings sont restées désespérément vides, boudées par des électeurs, et la présence des ténors des partis aux réunions publiques s’est affaire insuffisante pour combler l’énorme faille séparant le monde des électeurs de celui des élites politiques. Même l’opposition semble évoluer dans un univers parallèle à celui des citoyens et ne plus avoir de souci que celui de mieux se placer dans les institutions du système, sacrifiant les projets de « changement radical » à l’impératif de sa propre survie dans un paysage politique fermement contrôlé par les autorités.

Une grande majorité des Algériens ont été écoeurés par les dissensions qu’ont vécues beaucoup de partis lors de l’élaboration des « listes de candidatures ». Car, comme aux législatives du 17 mai 2007, la compétition électorale s’est transformée en une lutte féroce entre des oligarques locaux espérant recouvrir leur réussite économique de l’honorabilité présumée du statut d’édile. La campagne électorale a été dominée, non par des débats utiles sur les problèmes de gestion communale dans un contexte d’insuffisance des budgets locaux et de mainmise de l’Exécutif sur les prérogatives des élus, mais par des échanges d’anathèmes et d’accusations de fraude, notamment entre les organisations de l’« Alliance présidentielle » (1). Ces virulents échanges, répercutés par une presse en mal de scoops dans un climat électoral des plus mornes, ont donné du scrutin l’image d’une bataille rangée pour le partage des privilèges offerts par les postes électifs.

Ce climat laissait prévoir une participation mitigée au scrutin, présenté par la propagande gouvernementale comme une « fête de la citoyenneté ». Les résultats du vote ont largement confirmé les prévisions. La participation n’a pas dépassé 44,09%. Près de 54% des 18.446.627 électeurs ont ainsi boycotté les isoloirs et le pourcentage de bulletins nuls a atteint 10.82% aux élections municipales et 12,37% aux départementales.

Le faible intérêt populaire pour cette énième « fête de la citoyenneté » n’a pas empêché le ministre de l’Intérieur, Noureddine Zerhouni, de se féliciter de l’éloignement du spectre du boycott massif qui avait obsédé les autorités depuis les législatives du 17 mai 2007, lors desquelles seulement 37% des inscrits avaient voté. Le nombre de votants le 29 novembre est, certes, en progression en comparaison avec celui enregistré le 17 mai dernier. Il n’en reste pas moins dérisoire : une élection locale est censé intéresser la population bien davantage qu’une élection au Parlement, dont elle connaît peu les prérogatives et dont il doutent de l’importance de son rôle dans la vie politique. Il est d’ailleurs probable que le taux de participation ait été gonflé par l’administration, avec la silencieuse complicité des partis, y compris ceux de l’opposition. Ces derniers ont appelé, tout comme les organisations de l’Alliance présidentielle, à une « participation massive » : il ne pouvaient, sans se contredire, mettre en doute l’authenticité des chiffres officiels.

Les résultats des élections du 29 novembre ont globalement correspondu aux pronostics. Ils ont confirmé la hiérarchie établie par les législatives du 17 mai entre les principales forces politiques. Le Front de libération nationale, l’ancien parti unique, a obtenu la première place avec un total de 4831 sièges (4201 municipaux et 630 départementaux), suivi du RND avec 3855 sièges (3426 et 429). La troisième place, avec 1855 sièges (1578 et 277) a échu au Front national algérien (FNA), une petite formation nationaliste dont l’influence ne cesse de s’accroître depuis 2002. Le MSP s’est contenté de la quatrième position (1789 sièges : 1495 et 294) : représenté au Parlement et au gouvernement, il était jusque-là considéré comme la troisième force politique algérienne. Le Parti des Travailleurs (gauche) a assis sa position de cinquième poids-lourd électoral en raflant 1137 sièges (958 et 179). Il est suivi du Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD) et du Front des forces socialistes (FFS), qui se sont partagés essentiellement les suffrages kabyles : le premier a obtenu 658 sièges (605 et 53) et le second 620 (566 et 54).

Ces élections locales, les troisièmes organisées sous l’empire de l’état d’urgence, ont démontré la faiblesse structurelle du « courant démocrate » : le RCD et le FFS ont totalisé moins de 8,5% des sièges municipaux alors que l’Alliance nationale républicaine (ANR) n’en a obtenu que le négligeable pourcentage de 0,17%. Elles ont aussi confirmé la crise que traverse le courant islamiste (13,5% des suffrages exprimés). Outre que le MSP a été déclassé par un petit parti, le FNA, les mouvements El Nahda et Islah n’ont pu décrocher, respectivement, que 234 et 227 sièges locaux. Le mouvement Islah, né d’une dissidence d’El Nahda, s’était classé cinquième aux locales de 2002. Il a été secoué au printemps 2007 par des dissensions internes qui se sont déjà manifestées aux législatives de mai 2007 par une véritable débâcle électorale et dont les effets dévastateurs n’ont pas manqué de reproduire le 29 novembre dernier.

Yassin Temlali
(06/12/2007)



Notes:
(1) L’alliance présidentielle est composée des deux partis gouvernementaux : le Front de libération nationale, FLN, et le Rassemblement national démocratique, RND, ainsi que du Mouvement de la société pour la paix (MSP, islamiste). Elle détient la majorité des portefeuilles ministériels dans le gouvernement dirigé par le coordinateur du FLN, Abdelaziz Belkhadem.

Principaux partis cités

FLN : Front de libération nationale, présidé par le Chef du gouvernement Abdelaziz Belkhadem. Ancien parti unique, héritier du FLN historique.
RND : Rassemblement national démocratique. Autre Parti gouvernemental, concurrent du FLN. Il a été créé en 1997, à un moment où le FLN avait pour position officielle de défendre la réconciliation nationale avec le Front islamique du Salut. Le RND est présidé par l’ancien Chef du gouvernement, Ahmed Ouyahia.
FNA : Front nationale algérien. Dirigé par Moussa Touati, un ancien responsable d’une organisation semi-officielle des enfants de chouhada (martyrs de la révolution), il détient une dizaine de sièges à l’Assemblée populaire nationale (APN, chambre basse du Parlement).
MSP, Islah, El Nahda : partis islamistes modérés, représentés à l’APN. Le MSP détient plusieurs portefeuilles ministériels.
PT : Parti des travailleurs (gauche radicale), présidé par Louiza Hanoune.
FFS : Front des forces socialistes, présidé par Ait Ahmed. Membre de l’internationale socialiste, implanté principalement en Kabylie.
RCD : Rassemblement pour la culture et la démocratie, présidé par Said Sadi. Parti démocrate anti-islamiste, implanté essentiellement en Kabylie.
ANR : Alliance nationale républicaine, petit parti démocrate présidé par l’ancien Chef du gouvernement Reda Malek.

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