Entretien avec Hmida Layachi, spécialiste des mouvements islamistes algériens | Yassin Temlali, Hmida Layachi
Entretien avec Hmida Layachi, spécialiste des mouvements islamistes algériens Imprimer
Yassin Temlali   
Les attaques contre les intérêts occidentaux en Algérie sont devenues une priorité pour la «Qaida dans le Maghreb islamique»

Hmida Layachi n’est pas seulement le directeur du quotidien arabophone «Djazaïr News» paraissant en arabe à Alger ; il est aussi un des meilleurs connaisseurs des mouvements islamistes algériens. Il a publié, au début des années 90, «Les islamistes entre la politique et les balles», un livre dans lequel il étudie la tentation de la violence au sein du courant islamistes. Il s’apprête à publier une étude sur la «Qaida dans le Maghreb islamique».
Dans cette longue interview, Hmida Layachi livre à Babelmed une analyse documentée aussi bien du processus qui a mené le Groupe islamique pour la prédication et le djihad (GSPC) à faire allégeance à la «Qaida» que de la situation actuelle de l’islamisme armé et des raisons de son éclatement.

Dans quel contexte le Groupe islamique pour la prédication et le combat (GSPC) est-il devenu la «Qaida dans le Maghreb islamique»?
La «politique de réconciliation nationale» a affecté le GSPC. En 2000, l’application de la «loi sur la concorde civile» a débouché à la reddition de milliers de terroristes, dont beaucoup issus de ses rangs. Elle a coïncidé avec des fetwas (avis religieux) d’oulémas musulmans considérés comme une référence doctrinale pour le courant salafiste , à l’image du saoudien Al-Otheimin, et qui ont mis en cause le caractère religieusement légal du «djihad» en Algérie. Ces fetwas ont convaincu des bataillons du GSPC de déposer les armes. Le plus important de ces bataillons est «Katibat el Ghoraba», le «bataillon des étrangers », qui opérait dans la région de Boumerdès, près d’Alger.

L’opération anti-terroriste «Sayf el Hadjadj», lancée par les autorités après l’expiration des délais fixés par la «loi sur la concorde civile» pour la reddition des éléments armés, a limité l’activité de du GSPC, notamment en Kabylie, un de ses fiefs. Elle a lourdement affecté ses réseaux de soutien logistique. D’ailleurs une partie non négligeable de ses membres a dû quitter la Kabylie pour d’autres régions.

Au début de la mise en œuvre de la «politique de réconciliation nationale», en 2000, l’émir du GSPC, Hassan Hattab, semblait hésiter entre la poursuite de l’action armée et une reddition négociée. Son hésitation a affaibli sa position dans l’organisation. Celle-ci vivra pendant quelque temps au rythme d’une véritable lutte pour son remplacement. Plusieurs factions ont commencé à se constituer en son sein. L’une d’elles a été celle des «sous-officiers», déserteurs de l’armée qui régnaient en maîtres sur le volet militaire de l’activité du GSPC, comme Okacha, Abdelrezzak El Para, etc.

Ces déserteurs ne pouvaient bénéficier de la «politique de réconciliation nationale». Sans entrer en dissidence contre Hassan Hattab, ils ont acquis une grande autonomie dans les régions Sud et Est, ce qui a, sans doute, affaibli la structure et le niveau de centralisation du GSPC. Devant l’impasse stratégique dans laquelle se trouvait ce groupe armé, ils ont appliqué la stratégie des attaques contre les étrangers, et ce, avec le soutien d’un émir important, le chef de la «zone Sahara», Mokhtar Ben Mokhtar. C’est ainsi qu’ils ont planifié le rapt de touristes européens dans le désert en 2003. Leur stratégie ne s’est pas avérée payante : Abderezzak El Para, par exemple, a été arrêté suite à cet enlèvement. Son arrestation a affaibli l’organisation dans le Sud du pays et, par conséquent, au niveau national.

Le GSPC était numériquement amoindri : ses effectifs tournaient autour d’un millier en 2003-2004, selon les sources officielles et autour de 6000 selon ses sources propres. Un de ses importants dirigeants militaires, El Para, était en détention. Le siège international contre ses réseaux se renforçait : ses cellules de propagande étaient démantelés en Europe (Espagne...)… Sa réorganisation était devenue une urgence dans ces conditions. Hassan Hattab a été écarté. Nabil Sahraoui lui a succédé mais a été tué seulement quelques mois après, en juin 2004…

Quel rôle a joué l’occupation de l’Irak dans ce processus qui a mené du GSPC à la «Qaida dans le Maghreb islamique» ?
La guerre en Afghanistan et, surtout, en Irak a été pour ainsi dire un bol d’oxygène pour le GSPC, au sein duquel avait commencé à émerger la figure de Droukdel, l’actuel chef de la «Qaida dans le Maghreb islamique». Droukdel appartenait à un groupe opérant dans la région de la Mitidja, au sud d’Alger. Il avait rejoint le Groupe islamique armé (GIA, ancêtre du GSPC), en 1996. Il a procédé à la restructuration de l’organisation, en en prenant le commandement après la mort de Nabil Sahraoui. Il s’est entouré d’éléments issus de sa région. Il a réussi à rallier à lui des groupes qui appartenaient au GIA, notamment dans le Centre et l’Ouest. Il a maintenu la Kabylie comme «zone de commandement», en y déplaçant au besoin des éléments et des groupes venus d’autres régions.

L’enlèvement de diplomates algériens à Bagdad a été l’occasion de contacts plus poussés entre la «Qaida» et le GSPC. Après avoir kidnappé ces diplomates, la section irakienne de la «Qaida» a consulté le GSPC sur le sort qu’elle devait leur réserver et celui-ci a donné son aval pour leur exécution.

Les contacts avec la «Qaida» se faisaient essentiellement par le biais de la branche égyptienne de cette organisation qui, au milieu des années 90, avait essayé de rallier à elle le GIA ; sans succès puisque le chef du GIA à l’époque, Djamel Zitouni, avait fait exécuter les émissaires qu’elle lui avait envoyés. Cette exécution avait créé une vraie polémique légalo-religieuse au sein du GIA. L’actuel chef de la «Qaida dans le Maghreb islamique», Droukdel, par exemple, s’y était opposé. Les contacts qui ont suivi l’assassinat des diplomates algériens en Irak devaient déboucher sur l’allégeance du GSPC à la «Qaida».

Quel intérêt avait le GSPC à rejoindre les rangs de la «Qaida» ?
La «Qaida» avait besoin de ce qu’on pourrait appeler des «agents agréés» dans le Maghreb. Le GSPC avait le profil qu’il fallait : il menait une vraie guérilla depuis plusieurs années, était relativement bien armé et bien implanté dans des fiefs inexpugnables.

Droukdel, un inconnu en somme, pouvait devenir, grâce au «label Qaida», un homme important dans l’organigramme de cette organisation. En plus, les actions de son groupe pouvaient désormais avoir un retentissement international grâce aux mass media arabes comme el Djazira, etc. C’est ce qui est arrivé. L’allégeance à la «Qaida» a fait connaître l’ancien GSPC et fait parler de ses opérations partout dans le monde. Elle a aussi relancé ses recrutements qui avaient stagné à cause des opérations des services de sécurité et de la «politique de réconciliation nationale». Se lier à une organisation qui se bat contre les Américains permettait de crédibiliser l’ancien-GSPC aux yeux des recrues potentielles. Le recrutement ne se faisait plus seulement grâce à la propagande des recruteurs locaux : il se faisait aussi désormais grâce à l’effet médiatique d’actions militaires rapportées par les grands médias. L’adhésion à la «Qaida», cela est indéniable, a attiré sur l’ex-GSPC l’attention médiatique partout dans le monde arabe, en Amérique et en Europe.

Pourquoi ce nom : la «Qaida dans le Maghreb islamique» alors que cette organisation semble être essentiellement algérienne ?
En se donnant un nom pareil, le GSPC tentait d’enclencher une dynamique, celle de la constitution d’une organisation armée régionale, maghrébine. Et puis la «Qaida» avait une structure régionale, celle du «Machrek», du Moyen-Orient ; il était logique qu’elle œuvre à la constitution d’une structure régionale, dans le Maghreb.

La «Qaida dans le Maghreb islamique»a-t-elle des ramifications en Tunisie et au Maroc ? Les groupes démantelés dans ces pays lui sont-ils liés organiquement ?
Cette organisation compte des éléments tunisiens et marocains, venus en Algérie essentiellement pour recevoir une instruction militaire. Elle demeure principalement algérienne. Les liens avec d’éventuels groupes marocains ou algériens sont de la même nature que ceux qui la lient elle-même à la «Qaida» internationale : on se bat sous la même bannière, mais chacun conserve sa liberté d’initiative. On peut dire que le rôle de la «Qaida maghrébine», pour le Maroc et la Tunisie, est celui d’organiser la propagande djihadiste et de définir de grandes lignes pour le «djihad» dans le Maghreb. Autrement dit, on ne peut affirmer que les groupes djihadistes marocains par exemple prennent leurs ordres en Algérie. On a dans l’histoire du GIA, dans les premières années 1990, un exemple de ce type de fonctionnement : beaucoup de groupes agissaient sous le «label GIA», sans pour autant qu’ils reçoivent d’ordres précis de sa direction ou lui soient liés organiquement.

Il ne faut pas non plus oublier que dans ce genre de mouvance, c’est le groupe le plus faible qui se met sous la férule du plus fort, ne serait-ce que de façon symbolique. Et les groupes djihadistes tunisiens ou marocains sont autrement faibles, comparativement à l’ex-GSPC.

Quelles sont les références doctrinales de la «Qaida dans le Maghreb», comparativement à son ancêtre, le GSPC, et au GIA ?
La «Qaida dans le Maghreb» se définit comme sunnite et salafiste. Le GIA aussi. Bien qu’il ait commis, en 1997-98, des massacres contre les populations désarmées - sous prétexte qu’elles ne prenaient pas une part active à la lutte contre le pouvoir ou collaboraient avec lui -, le GIA n’a jamais intégré, au niveau doctrinal, la «proclamation de l’apostasie» («el takfir ») des civils dans sa «théologie du djihad».

Le virage vers la pratique des massacres collectifs s’est opéré suite à deux fetwas, dont une d’un imam dénommé Abou Qotada et qui rendait licite «l’assassinat des femmes et des enfants des taghout» (les représentants du «Tyran», autrement dit, des soutiens du régime : policiers, gendarmes, etc. NDR). Sur le terrain, cette fetwa a justifié religieusement pour le GIA l’assassinat, non seulement des familles des policiers et des gendarmes, mais de tout civil qui ne prendrait pas part à «son» djihad. Mais, encore une fois, le GIA n’a jamais adopté formellement la doctrine du «takfir». Les groupes qui constitueront le GSPC l’ont quitté en 1998 en disant : «Nous appartenons au GIA originel : nous estimons que sa conduite envers les civils (les massacres collectifs, NDR) est une déviation». La «Qaida dans le Maghreb islamique», issue du GSPC, s’oppose elle aussi à la doctrine du «takfir». Elle rappelle qu’elle ne place pas de bombes dans les lieux publics. Pour elle, les civils qui meurent suite à une de ses actions militaires contre l’armée ou la police ne meurent pas en apostats mais en martyrs !!!

Le fondateur du GSPC, Hassan Hattab, opposé à l’allégeance de ce groupe à la «Qaida», s’est rendu récemment aux autorités. Sa reddition a-t-elle provoqué une saignée au sein du mouvement islamiste armé ?
Hassan Hattab a entamé des contacts avec les autorités en 2005, en d’autres termes avant que le GSPC ne fasse allégeance à la «Qaida». Le groupe Droukdel en a profité pour l’écarter. Depuis, Hassan Hattab est resté isolé, avec une petite troupe. Il a fini par déposer les armes. Sa reddition n’a pas provoqué de saignée au sein du mouvement islamiste armé. Il se serait rendu en compagnie de 30 éléments uniquement.

Peut-on dire que les «priorités du djihad» ont changé à cause de l’allégeance du GSPC à la «Qaida» ?

Au niveau de l’apparence, la priorité de la «Qaida maghrébine» semble être l’organisation d’attaques contre les intérêts occidentaux. Si ce groupe mène la guerre contre les Etats occidentaux en Algérie, c’est qu’il n’a pas les moyens militaires et logistiques de la mener sur le «territoire ennemi», en Europe ou en Amérique. Ses réseaux en Europe sont jusqu’à nouvel ordre des réseaux de propagande et d’agitation, non des réseaux armés ou logistiques.

A un autre niveau, les choses paraissent un peu plus complexes. Les attaques contre les intérêts occidentaux permettront, dans la logique de la «Qaida maghrébine», d’affaiblir politiquement le régime. Et l’affaiblissement politique du régime revient, pour elle, à l’affaiblissement de l’influence de l’Occident en Algérie. De même les attaques contre les forces de sécurité lui permettraient de battre en brèche la crédibilité du régime aux yeux de ses partenaires occidentaux et, partant, de les pousser à lui retirer leur soutien.

Peut-on dire que la «Qaida dans le Maghreb» constitue une menace réelle pour les intérêts occidentaux en Algérie ?
Je crains que, pour prouver le «sérieux» de son allégeance à la «Qaida», la «Qaida maghrébine» ne tente de mener d’autres attaques contre les Occidentaux vivant en Algérie.

Le GIA aussi se réclamait d’un mouvement djihadiste mondial. Quelle est la différence entre la filiation internationale du GIA et celle de la «Qaida dans le Maghreb islamique» ?
Les Algériens sont actuellement peu présents dans les réseaux internationaux de la «Qaida». Quand le GIA existait, les réseaux djihadistes internationaux les plus importants comptaient beaucoup d’Algériens. Le GIA faisait tout, à l’époque, pour transformer l’Algérie en un «foyer du djihad» international qui ressemblerait au «foyer afghan» des années 80. Cela coïncidait au vœu du mouvement djihadiste mondial de trouver un tel foyer. Mais l’objectif premier du GIA demeurait le renversement du régime algérien. L’objectif de la «Qaida maghrébine» n’est pas seulement de renverser le régime mais aussi d’attaquer les intérêts occidentaux dans le Maghreb...

La «Qaida dans le Maghreb» est, selon vous, peu présente dans les réseaux islamistes internationaux mais son objectif ne se limite pas au renversement du régime : elle entend aussi lutter contre les intérêts occidentaux… N’est-ce pas paradoxal ?

Le contexte algérien, lorsque le GIA existait encore, se caractérisait par la montée en puissance de l’islam politique, radicalisée par l’annulation des élections législatives de décembre 1991 remportées par le Front islamique du salut (FIS). L’Algérie pouvait, de ce point de vue, être un «foyer du djihad» dans lequel le mouvement djihadiste international mènerait une expérience de lutte contre un «régime impie» ; une expérience qui serait reproduite ailleurs, en Egypte, en Syrie...

Le contexte actuel est différent. L’islamisme politique en Algérie n’est plus aussi fort qu'avant. Beaucoup des membres de la «Qaida maghrébine» - on y reviendra - n’ont jamais vécu la période de la montée de puissance du FIS. En plus, la stratégie de la «Qaida» elle-même a changé : elle ne va plus du national à l’international mais l’inverse. Ce changement tient compte du nouveau contexte islamique : le faible poids des islamistes radicaux dans les pays arabes et musulmans.

La fin du régime des Talibans a privé la «Qaida» d’un pays-refuge. La «Qaida» a dû se décentraliser pour faire face à la «lutte internationale contre le terrorisme» menée par beaucoup d’Etats sous la bannière euro-américaine. Mais en même temps, face à cette guerre planétaire qui lui est menée et qui empêche ses réseaux de fonctionner de façon centralisée, elle devait avoir une riposte trans-nationale, en laissant à ses réseaux une grande liberté d’initiative et d’action contre les intérêts occidentaux.

Des réseaux de recrutement de «combattants pour le djihad en Irak» sont régulièrement démantelés en Algérie. Est-ce la «Qaida dans le Maghreb» qui les organise ?

L’influence de la situation en Irak sur les mouvements djihadistes algériens n’est pas nouvelle. En 1990, le FIS s’est radicalisée à cause de la «guerre du Koweït» en partie. La situation irakienne avait créé en Algérie une «situation djihadiste» et certains membres du FIS se sont montrés très actifs dans le recrutement de volontaires pour combattre les Américains en Irak : on peut citer parmi eux Saïd Makhloufi, futur chef de l’organisation djihadiste, MEI (Mouvement pour l’Etat islamique, NDR). La situation en Irak a renforcé la position des extrémistes au sein du FIS qui, sans cela, était un parti assez radical. L’idée de la confrontation violente avec le régime s’en est trouvée popularisée en son sein.

Avant l’agression contre l’Irak, avant 2003 donc, la situation de l’islamisme mondial était marquée, malgré les apparences, par une réelle faiblesse. L’Afghanistan des Talibans était tombé aux mains des Américains. Le djihad tchétchène était dans l’impasse et la Bosnie faisait la chasse aux «combattants arabes». En Algérie, ni le FIS ni les mouvements armés n’avaient réussi à prendre le pouvoir. En Egypte, les djihadistes étaient dans une phase d’autocritique et de révision («morajaâ») de leur conception du «djihad dans les pays musulmans». En Arabie saoudite, plusieurs fetwas avaient été édictées qui remettaient en cause le la légalité religieuse du djihad contre les gouvernants musulmans.

L’occupation de l’Irak a fait de l’Irak le «foyer du djihad» dont rêvaient les réseaux djihadistes. La génération jeune actuelle en Algérie n’a pas connu l’expérience «djihadiste» des années 90, encore moins la naissance et la chute du FIS. Sa sympathie pour la lutte contre les Américains en Irak a été une sympathie spontanée. Cette lutte a exalté beaucoup de jeunes qui, sans passer par des réseaux islamistes, se sont portés volontaires pour se battre contre les Américains. Certains ont été tués en Irak, d’autres sont rentrés au pays. Parmi ces derniers, il y en a qui ont rejoint le GSPC ou joué le rôle d’intermédiaires pour le recrutement d’autres volontaires, rôle qu’ils ont d’ailleurs fini par jouer en étroite collaboration avec le GSPC. Les réseaux islamistes dans les prisons - ceux par exemple, d’anciens combattants d’Afghanistan - ont aussi été importants dans le recrutement de volontaires, qui sont souvent des détenus de droit commun. Une fois que le GSPC a fait allégeance à la «Qaida», le recrutement des volontaires pour l’Irak devait passer exclusivement par lui.

La presse affirme que le «renforcement des rangs des résistants en Irak» est un subterfuge permettant à la «Qaida dans le Maghreb» d’attirer des recrues vers ses propres maquis …

La «Qaida en Irak» a demandé à la «Qaida maghrébine» de ne plus lui envoyer de combattants, affirmant qu’elle a besoin surtout de kamikazes. Les volontaires algériens devaient dès lors, pour elle, renforcer les rangs de la l’organisation maghrébine. L’ex-GSPC se garde bien de le dire aux volontaires qui passent par ses réseaux. Il les accueille mais les garde pour ses maquis. En rejoignant le GSPC, ces jeunes pensent que de là, ils seraient acheminés en Irak. Mais en fait, ils y restent.

La «Qaida dans le Maghreb» recourt de plus en plus aux attentats kamikazes. Quel est le profil du kamikaze algérien ?
Outre son effet médiatique, le recours aux opérations kamikaze est censé «homologuer» les méthodes de la «Qaida maghrébine» avec celles de la «Qaida» internationale». En réalité, il n’était pas possible de recruter des kamikazes parmi les éléments armés relativement anciens dans l’organisation. Il fallait des jeunes, des nouvelles recrues.

Le kamikaze est un jeune, souvent pratiquant mais qui n’a jamais été structuré dans une organisation du courant islamiste. Il est issu d’un milieu pauvre, rarement des classes moyennes. Il est âgé de moins de 20 ans en moyenne. Il vit souvent dans un environnement familial instable (divorce des parents, absence du père, etc.) : il peut être, par exemple, l’enfant d’un islamiste armé qui a été tué dans le maquis. Son niveau d’instruction est faible : il peut être un délinquant ou un détenu de droit commun qu’on a recruté en prison. Ses connaissances religieuses sont plutôt très sommaires.

On ne parle plus du Groupe islamique armé (GIA) en Algérie depuis la mort de Antar Zouabri. Qu’est devenu le GIA ?
Le GIA était déjà fini du vivant d’Antar Zouabri. Les massacres collectifs qu’il avait commis lui avaient aliéné la population. Ils avaient permis aux services de mieux l’isoler politiquement. Ces massacres - mais également les purges qu’il a organisés dans ses rangs – à l’image de celle dont ont été victimes les islamistes de la «Djaz’ara» (Mohamed Saïd, Abderrezak Redjam, etc.) - ont fait que beaucoup de réseaux djihadistes internationaux se sont démarqués de lui.

Le GIA, avant la mort d’Antar Zouabri, avait connu plusieurs dissidences, comme celles de «Houmat el daawa el salafia» («les défenseurs de la prédication salafiste», encore active dans la région centre-est, NDR), et de la «Ligue islamique pour la prédication et le combat» (LIDD) qui a quitté ce groupe au milieu des années 90 et a fini par déposer les armes dans le cadre de la «loi sur concorde civile». Mais la plus importante dissidence devait être celle des éléments de sa «Zone 2» (Kabylie) qui ont constitué le GSPC en 1998, sous la direction de Hassan Hattab. Toutes ces scissions ont été motivées par le refus de la stratégie des massacres collectifs.

On peut dire que le GIA aujourd’hui n’est plus. Les éléments qui y étaient restés après ces dissidences et purges ont été tués, se sont rendus ou ont rejoint «Houmat el Daawa el Salafia» et le GSPC.

Comment expliquer alors que le GSPC soit peu présent dans la région ouest, où le GIA semblait bien implanté ?
Certains éléments du GIA de la région ouest ont rejoint le GSPC dès sa création. Mais beaucoup d’entre eux ont rejoint «Houmat el Daawa el Salafia». Cette organisation était, en réalité, la plus proche des thèses de la «Qaida» mais sa faiblesse numérique ne lui a pas permis de tisser des liens plus étroits avec elle ou de se transformer en sa «section algérienne». Il y a quelques mois, il y a avait une négociation pour une fusion avec la «Qaida maghrébine». Elle ne semble pas avoir encore abouti.

On peut dire, très brièvement, que le passage du GSPC sous la bannière de la «Qaida» n’a pas attiré vers lui des groupes mais des éléments isolés qui l’ont rejoint à titre individuel.

Certains journaux affirment que beaucoup de «repentis» (islamistes qui se sont rendus dans le cadre de la «politique de réconciliation nationale», NDR) ont repris le chemin des maquis. Quelle est la part de vérité dans cette affirmation ?
Cette affirmation n’est pas complètement fausse. On ne peut pas dire qu’il s’agisse d’un phénomène très important mais au moins une centaine de «repentis» ont repris les armes aux côtés de la «Qaida maghrébine» après la promulgation de la «Charte de réconciliation nationale en 2004.

Les promesses de la «politique de réconciliation nationale» ne se ont pas toutes concrétisées. Beaucoup de «repentis» n’ont pas été réintégrés dans leur poste de travail. Certains sont harcelés par les services de sécurité, souvent parce que les mandats de recherche les concernant n’ont pas été annulés suite à leur reddition.

On reproche aux spécialistes de la question islamiste de se baser sur des sources anonymes ou de se contenter de reprendre à leur compte les informations données par les services de sécurité. Quelle est votre méthode de travail et quelles sont vos sources ?
La règle pour moi est simple : le travail de recueil des récits et témoignages et la diversification des sources.

Je travaille sur les mouvements islamistes depuis très longtemps, bien avant l’émergence des organisations armées. Grâce à des contacts avec d’anciens membres de ces organisations qui ont déposé les armes, je réussis à obtenir des informations de première main. Par exemple, ma connaissance des divergences entre la «Djaza'ra» et le GIA, je la dois à des contacts directs avec des gens qui ont fait partie des organisations armées ou les ont dirigés.

J’ai pu acquérir, à travers ce genre de contact, un important matériau : des correspondances internes, des enregistrements audio de réunions, dont certaines ont eu lieu à un niveau hiérarchique élevé. Les cassettes audio étaient un moyen de communication très important entre les différentes structures des groupes armées. C’est par leur biais que les discours des émirs, les comptes-rendus de réunions, etc. étaient diffusés.

Ce matériau me permet de toujours vérifier par moi-même les informations sécuritaires fournies par la presse ou les services de sécurité. Il m’a permis d’apprendre des choses très précises sur ce que c’était tel ou tel groupe armé, comment il fonctionnait et quelles étaient les divergences et les dissidences qui ont pu le secouer. Je recueille aussi des informations auprès de gens qui participent à la lutte contre l’islamisme armé, comme les gardes communaux, etc. Dans les petits villages, où tout le monde se connaît, un garde communal peut vous aider à retracer le parcours précis de tel ou tel chef islamiste ou de tel ou tel «repenti».

Interview réalisée par Yassin Temlali
(25/10/2007)