Le paradoxe algérien : une presse réprimée mais libre | babelmed
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Le paradoxe algérien : une presse réprimée mais libre | babelmed
Mohamed Benchicou
L'été 2004, le régime algérien a condamné Mohamed Benchicou, fondateur du quotidien Le Matin à deux ans derrière les barreaux. Cette sentence tombait, comme par hasard, quelques mois après la sortie de son livre, Bouteflika, une imposture algérienne (Editions Le Matin et Picollec), une biographie qui a vraisemblablement déplu au pouvoir en place. Comme si la prison ne suffisait pas, un mois plus tard, le journal que dirigeait Benchicou depuis sa création en 1991 a été suspendu. Officiellement, on invoque un «défaut de paiement». En réalité, c'est le ton du Matin qui tirait alors à 125 000 exemplaires qui froisse les hautes sphères. Le résultat? Un titre gênant en mois dans les kiosques et 300 personnes au chômage. Moins d'un an après la sortie de Benchicou des geôles algériennes (titre de son prochain ouvrage) et à quelques semaines de la remise du troisième prix de la Plume Libre, institué par le comité Benchicou au premier anniversaire de son incarcération, APN a rencontré cet homme qui malgré les épreuves n'a rien perdu de son acharnement à lutter pour la liberté d'expression.
APN: Votre dernier ouvrage, Bouteflika, une imposture algérienne présenté comme la biographie secrète du président algérien vous avez valu 24 mois à l'ombre.
MB: J'ai été incarcéré pour ce livre mais aussi pour la ligne éditoriale du journal que je dirigeais. Officiellement, j'ai été jugé pour un délit douanier qui n'existe pas. Le régime algérien est très inventif pour forger des chefs d'inculpation de toute pièces car en Algérie le délit de presse ne conduit pas forcement à la prison. La loi prévoit des peines de prison pour ces délits mais elle n'est appliquée que dans l'embarras et pour des courtes peines. Avec moi, ils ont agi comme agissent les régimes absolutistes : ils ont inventé un délit de droits communs. Et c'est ainsi qu'ils ont imaginé pour moi un délit qui n'existe pas dans la loi algérienne, à savoir la détention de bons d'épargne.
En réalité, le ministre de l'intérieur reprochait au Matin d'avoir révélé son implication dans des actes de torture sur un moudjahid dans les années soixante-dix. Ceci étant, le livre a été interdit. Ils ont demandé aux imprimeries de ne pas l'imprimer, aux libraires de ne pas le vendre. Mais dans les faits le livre n'a fait l'objet d'aucune action en justice. Le Matin a été suspendu un mois après mon incarcération pour non-paiement de factures. En fait suite à mon emprisonnement, le journal a fait l'objet d'un redressement fiscal. Les comptes ont été bloqués et il était impossible d'effectuer la moindre opération bancaire.

APN: Quelles étaient vos conditions de détention?
MB: J'ai bénéficié de l'appui décisif aussi bien matériel que moral de mes codétenus. Ceux qui m'ont mis en prison avaient pour but de m'infliger une souffrance maximale, de me mettre en contact avec ceux qu'ils qualifient de délinquants de manière à ce que ce soit insupportable. Ils auraient voulu que j'abdique en demandant à sortir à n'importe quelle condition ce qui aurait été une victoire pour eux et une défaite pour la liberté de la presse. Mes codétenus ont déjoué leur stratégie en faisant de mon combat leur propre combat. Et c'est comme ça que je n'ai pas cédé à leur chantage.
APN: Pensez-vous pouvoir relancer le Matin prochainement?
MB: En principe oui. Le Matin est victime d'un interdit politique même s'il a été suspendu pour non-règlement de factures. Et s'ils ne veulent pas que le journal sorte à nouveau ils inventeront une ardoise fiscale. Les organisations internationales doivent nous aider à faire fléchir la volonté politique du gouvernement qui maintient le journal en otage. Si la volonté politique existe le journal peut être relancé. Ce qui les dérange aujourd'hui c'est que je réapparaisse. C'est un problème de pouvoir et d'autorité. C'est l'exemplarité de la répression qui leur importe. Ils voudraient qu'une fois qu'une personne est punie elle ne puisse plus se relever. Le fait que je me relève après la prison perturbe l'image que les gens doivent avoir de l'autorité et du pouvoir d'un pays. C'est pourquoi ils voudraient m'éliminer du champ médiatique.

APN: Vous ne disposez plus que des chroniques que vous publiez dans Le Soir d'Algérie pour vous exprimer ?
MB: Même ces chroniques je ne les publie plus depuis mi-avril. La direction du Soir d'Algérie a eu peur. Ils disent avoir reçu beaucoup de pression. En fait, dans un article signé par Hachemi Djiar, ministre de la communication, publié par certains tires de la presse nationale, le pouvoir algérien menaçait de me renvoyer en prison et de punir Le Soir d'Algérie qui publiais mes chroniques depuis ma libération le 14 juin dernier. Le pouvoir prenait cette fois pour prétexte l'annonce dans les colonnes de ce journal les séances de vente dédicaces au dernier Salon du livre de Paris de Bouteflika, une imposture algérienne.

APN: Dans un communiqué de presse que vous avez publié à cette occasion, vous estimez que la liberté de la presse est plus que jamais dans la gueule du loup.
MB: Le pouvoir est dans sa seconde phase de répression. Au cours de la première (2003-2006), sept journalistes ont été emprisonnés dont 5 pour délits de presse et 125 ont été traduits en justice. Au cours de cette première phase, l'Algérie était devenu le pays le plus répressif du monde arabe. On a assisté à un durcissement du harcèlement policier, à la suspension de plusieurs titres mais grâce à la mobilisation et la désapprobation internationale, le régime a dû reculer en amnistiant des journalistes. En une journée, 87 affaires ont été rejugées. En gros, ils ont essayé d'envoyer un signal positif et au terme de cette guerre qu'ils ont mené contre la presse ils n'ont pas réussi à éliminer les principaux titres même s'ils ont beaucoup amoindri la capacité d'expression de la presse algérienne. C'est un peu paradoxal en Algérie, il y a une répression et il y a une presse libre. Or le pouvoir algérien de par sa politique anti-populaire s'expose à la critique. Aujourd'hui, il réprime avec plus de hargne la presse qui fait état du caractère impopulaire de ses mesures.
La trêve n'a pas duré car le régime n'a pas résisté à l'envie d'étouffer la presse car il aurait voulu qu'elle se taise. Or la presse est dans une situation intenable pour deux raisons. Non seulement le régime prend des measures impopulaires qu'il faut critiquer et deuxièmement la presse reste libre en Algérie malgré tous les coups qu'elle a reçus. Les jeunes qui ont aujourd'hui 18 ans n'ont connu que la presse libre et c'est devenu pour le pouvoir inenvisageable de l'éliminer sauf à déployer une grande force répressive et il ne le peut pas à cause de la force de la désapprobation internationale. Aujourd'hui nous sommes dans un statu quo, il y a une presse qui est libre et un pouvoir qui cherche à la museler. L'un de deux doit vaincre l'autre. Le seul moyen pour la presse libre de franchir le pas c'est primo de libéraliser le champ audiovisuel, ce qui amoindrirait la charge sur la presse écrite et secundo de dépénaliser le délit de presse, c'est à dire les lois votées en 2001.

APN: Quelles autres dispositions du code de la presse algérien doivent être amendées?
MB: Il faudrait aussi démonopoliser et libérer le marché publicitaire qui est quasi-monopoliser par l'Etat puisqu'une agence publique collecte la publicité pour son compte et la redistribue en fonction de la docilité des journaux. Il faudrait également mettre en place des mécanismes de soutien à la presse comme ces dispositifs existent dans les pays démocratiques.

APN: Que pensez-vous de la situation et du niveau de la presse dans les autres pays arabes?
MB: Je crois la presse arabe n'est pas admirable. Le monde arabe est l'une des régions les plus en retard sur le plan de la liberté de la presse. Nous avons affaire non pas à une presse dans le monde arabe mais à des appareils de propagande structurellement du côté du pouvoir à l'exception de quelques pays comme le Liban et peut être au Maroc où l'on note quelques velléités mais ailleurs c'est une presse qui même lorsqu'elle est privée et «ndépendante» n'exerce pas son statut de presse libre. Les médias ne sont pas du côté de la société parce qu'ils ont peur, qu'ils sont muselés et opprimés.
La liberté de la presse ne s'octroie pas elle s'arrache. Prenons l'exemple de l'Algérie, c'est la grande manifestation d'octobre 1988 précédée par le printemps berbère d'avril 1980 qui ont permis d'atteindre le pluralisme. Il y a eu mille morts. Et c'est à partir de là que le pouvoir a été oblige de concéder une certaine liberté à la presse et le multipartisme. Par rapport à ces années-là, il y a eu une régression. Bouteflika considère que les prérogatives de communiquer, de revendiquer appartiennent à l'Etat et selon lui le fait de prendre une partie de ses prérogatives c'est empiéter sur celles dévolues à l'Etat. Le président algérien a une formule qui résume sa vision des choses : « Je suis parti en 1970 en laissant l'Etat avec les pouvoirs de Franco, je suis revenu je l'ai trouvé avec les pouvoirs de la reine d'Angleterre. »
Selon lui, l'Etat qui concède des libertés démocratiques et un Etat faible et un Etat fort est celui qui se réapproprie les libertés octroyées à la population. Ceci étant, malgré la répression que mène le régime, il n'a pas réussi à éliminer les acquis d'octobre. Je crois que nous sommes en face de deux réalités. La première est que nous avons un pouvoir qui rêve de relégitimer le parti unique mais en même temps la deuxième est que la société a vécu vingt ans sous le pluralisme. Et cette lutte qui oppose ses deux réalités, nous la vivons aujourd'hui. Je pense que ce sera très difficile pour le pouvoir de revenir en arrière. Il sera aussi difficile pour la société de s'imposer dans l'immédiat. Ce sera une lutte incessante qui va marquer les dix prochaines années.

APN: Qu'attentez-vous comme geste de la part d la communauté internationale ?
MB: J'attends qu'elle porte le combat de la presse algérienne au niveau international en en faisant état. Qu'elle assiste dans sa lutte pour la liberté et qu'elle fasse pression sur le régime algérien pour libéraliser l'audiovisuel, dépénaliser le délit de presse et démonopoliser le marché publicitaire et enfin supprimer toute intervention de l'Etat dans le monde des médias comme dans les pays démocratiques et soutenir financièrement la presse à travers des subventions.

APN: Une récente résolution adoptée par le Conseil des Droits de l'Homme des Nations Unies légitime la censure de la liberté d'expression sous prétexte de protéger les sensibilités religieuses. Elle a été adoptée par nombre de pays arabes dont l'Algérie.
MB: Il y aura de plus en plus de législations qui vont limiter la liberté d'expression sous des prétextes divers comme le terrorisme ou autres. Dans le monde arabe, nous assisterons à deux phénomènes antagoniques ces prochaines années : la volonté des régimes de s'asseoir durablement y compris par la force et on le voit notamment en Tunisie, en Egypte, en Algérie, en Syrie et la volonté de la société de suivre le mouvement mondial de la liberté d'expression. La question démocratique va être au centre des débats dans le monde arabe et la presse va inévitablement être atteinte par cet antagonisme. D'une façon ou d'une autre, les medias seront obligés de se positionner. La presse sera au centre de ses contradictions et cela va se traduire par un surcroît de répression contre la presse mais en même temps par un réveil d'une partie de la presse pour une presse nouvelle dans le monde arabe.
Si j'ai appel à lancer c'est de soutenir, de rester vigilant et de regarder en direction du monde arabe où il se passe beaucoup de choses car tant qu'on ne place pas la question démocratique au coeur des échanges entre le monde occidental et le monde arabe on ne règlera pas les problèmes cruciaux du moment comme le problème de l'immigration. Il faut qu'on se rende compte que la demande des populations du sud n'est pas une demande de pain mais une demande démocratique. Et sans régime démocratique on n'arrivera pas à stabiliser la population chez elle.
Arab Press NetWork
(13/05/2007)
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