Elections législatives du 17 mai en Algérie | Yassin Temlali
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Yassin Temlali   
  Elections législatives du 17 mai en Algérie | Yassin Temlali Morne campagne électorale à Alger
La campagne des législatives du 17 mai bat son plein à Alger. Sans punch ni mordant ! La Capitale boude ostensiblement ces élections que les médias gouvernementaux s’évertuent à qualifier de «décisives». Elle a beau être inondée de propagande électorale, les salles des meetings demeurent désespérément vides: certains partis ont dû annuler leurs réunions publiques, faute de public.

Les permanences électorales affichent une triste mine. L’une d’elles a beau être située à proximité de la place de la Grande-Poste, elle n’attire pas les grandes foules. A l’intérieur, quelques jeunes hommes, assis à une table, fument et boivent du café. Ils discutent de choses et d’autres, sous les portraits de candidats on ne peut plus officiels, drapés dans leurs costumes rigides.

Certains de ces permanenciers ne sont même pas militants. Pour Samir, par exemple, distribuer des tracts aux quelques curieux qui s’aventurent dans ce local sombre, est un travail comme un autre. Le jour du scrutin, il représentera le RND dans un bureau de vote de l’Algérois. Il le fera sans beaucoup de conviction mais cela lui permettra de gagner quelques milliers de dinars. Salim, étudiant, travaillera lui aussi comme scrutateur ; il n’est pas sûr pour autant d’aller voter lui-même.

Les principales places d’Alger ont toutes été garnies de panneaux électoraux qui, lorsqu’ils seront enlevés par les services municipaux laisseront des trous béants dans des trottoirs déjà passablement défoncés. L’originalité n’est pas la principale caractéristique des affiches qui y sont collées. De grands cadres au milieu desquels trônent les «têtes de listes», entourés de leurs camarades tout aussi costumés et cravatés, au regard sombre et sérieux. Et une cascade de slogans plus langue de bois les uns que les autres qui, probablement, ne soulèveraient pas l’enthousiasme de leurs propres concepteurs: «Algérie libre et démocratique», «le changement tranquille», «Défense des constantes nationales»…

«Votez MCA!»
Place du 1er mai, rares sont les passants qui s’arrêtent devant ces panneaux métalliques sommaires, hâtivement fixés au sol par des employés municipaux pressés. Trois hommes, la quarantaine, examinent l’affiche d’un parti démocrate. «Elle est journaliste, cette candidate ou je rêve?», commente le premier. «Un journaliste, ça se doit de rester neutre, n’est-ce pas?», s’interroge le deuxième avec une évidente ironie. Le troisième jette un regard sur les affiches des autres partis: «On dirait des avis de recherche de la police, Dieu nous en préserve!» Le petit groupe éclate de rire et se disperse aussitôt. Les candidats reprennent leur face-à-face muet avec les arrêts de bus, grouillants à l’heure de fermeture des bureaux.

Sur la place Maurétania, à proximité du marché Clausel, les noms de trois prestigieux clubs de football s’alignent sur trois panneaux qu’une main coléreuse a débarrassés de leurs affichettes: MCA, USMA, JSK. Sur un autre panneau, une main coquine a croqué un plantureux décolleté sous le nez d’un candidat au regard absent. Légende: «Votez MCA!»

Les affiches électorales sont la cible du vandalisme insouciant des jeunes des quartiers, complètement désintéressés des élections. Quand ils ne les arrachent pas, ils griffonnent dessus le nom de leur club favori ou celui de leur amie imaginaire. Les plus inventifs affublent d’abondantes barbes les visages des femmes ou édentent méthodiquement les candidats aux dents trop éclatantes pour n’être pas des prothèses.

Dans une maison de jeunes à Cherarba, dans le sud d’Alger, un groupe de jeunes assistent à un meeting électoral. Ils sont là par le plus pur des hasards. Ils préparent leur bac dans la bibliothèque de la Maison et ont été attirés par le discours de l’orateur. Nabil a tout juste dix-huit ans et doit passer son bac pour la deuxième fois: «Vous avez vu l’état de la chaussée à Cherarba? A quoi cela me sert d’élire un député s’il n’est pas capable d’améliorer l’état des routes dans ce trou perdu?» Nabil n’ira pas voter: «Pas même pour mon propre père s’il était candidat.» Son ami Saleh est plus modéré. Il estime que le plus important en Algérie est d’élire de bons maires. «Mais les maires aussi sont souvent des voleurs», regrette-t-il. A Chéraga où il habitait, l’édile local a dégagé un consistant budget «pourquoi faire à votre avis? Pour rendre le rond-point central encore plus petit qu’il ne l’était et nous compliquer la vie! Et ce faisant, il s’en est mis plein les poches, bien sûr!»

«Candidat ou acteur égyptien?»
A Chéraga, dans la banlieue ouest, un petit attroupement devant les panneaux électoraux implantés à proximité d’une la salle de cinéma, où un parti d’extrême gauche doit tenir une réunion publique. Les commentaires fusent, provocateurs. «Tu as vu la tête de ce candidat ? On dirait un acteur égyptien!» «Franchement, comment peut-on faire confiance à des gueules pareilles? Si on doit absolument être volés, qu’on le soit au moins par de beaux voleurs», «Moi, voter pour ces gens pour qu’ils gagnent 30 millions par mois? Jamais!»…

Les Algérois n’en reviennent toujours pas d’avoir appris, il y a cinq ans, ce que coûtait un député aux contribuables: 23 millions de centimes par mois, arrondis par la mauvaise langue populaire à 30 millions. En 2002, pour discréditer l’Assemblée, le gouvernement s’était fait un plaisir d’assurer une large diffusion à ses débats sur les indemnités des élus. Et ces débats, houleux et passionnés, ont durablement estomaqué la population. Elections législatives du 17 mai en Algérie | Yassin Temlali Rue Richelieu, dans ce petit café étrangement appelé le «Café des chômeurs», on commente plutôt la victoire de Nicolas Sarkozy sur Ségolène Royale. «Cela, c’étaient des vraies élections!», commente un client. «Si c’était notre gouvernement qui les avaient organisées, c’est le RND qui les aurait remportées, pour sûr…», ironise un autre. La boutade n’est pas de toute fraîcheur, elle date des législatives truquées de 1997, mais elle fait toujours rire autant qu’il y a dix ans.

La télévision et la radio publiques, hermétiquement fermées à tout autre discours que le discours officiel, se sont éphémèrement ouvertes aux partis d’opposition. Aux heures de grande écoute, avant le JT de 20 heures (un des rares programmes que tous les Algériens continuent de regarder), le défilé des politiciens rend l’attente des informations interminable.

Quelques-uns des candidats captivent les téléspectateurs par leur éloquence mais ils sont rares. La plupart se contentent d’annoner, dans un arabe torturé, leurs constats sur la «crise multidimensionnelle que vit l’Algérie», débitant pour toutes solutions de vieux mots d’ordre qu’ils empruntent les uns aux autres: «encourager l’investissement», «soutenir l’emploi des jeunes», «accorder tout l’intérêt qui se doit à la communauté éducative». Ils promettent monts et merveilles à leurs électeurs. L’un d’eux a proposé de baisser l’âge de la retraite pour les enseignants à 45 ans. Un autre, plus imaginatif et plus audacieux, à garanti aux habitants de Biskra de les dispenser de payer les factures d’eau «parce qu’ils sont trop pauvres pour les supporter».

Elus corrompus
Le désintérêt des Algérois pour les élections parlementaires contraste avec la grande agitation qui a marqué la période pré-éléctorale pendant laquelle les batailles rangées pour les candidatures ont tourné, dans certains partis, à de vrais affrontements physiques. Deux mondes parallèles, celui des élites politiques et celui de la grande masse silencieuse.

Le climat électoral ressemble peur à celui de juin 1997, lorsque se tenaient les premières législatives depuis l’ouverture de la crise sécuritaire en 1992. A l’époque, en pleine guerre civile pourtant, les cortèges de militants arborant les couleurs de leur parti sillonnaient la ville à toute heure. Nulle trace de manifestation sur la voie publique aujourd’hui. Les activités des partis sont confinées dans la stricte intimité des salles fermées, sous l’œil vigilant de policiers en civil.

Comment expliquer ce désintérêt pour ce que la presse officielle appelle le «rendez-vous capital du 17 mai»? Le sociologue Abdelnasser Djabi rappelle que peu d’Algériens connaissent les prérogatives de l'Assemblée. Il rappelle également que les postes électifs sont devenus de simples moyens de promotion sociale pour les classes moyennes déchues, notamment dans les régions de l’intérieur. La preuve en est, explique-t-il, que les conflits qu’ont connus le FLN et le RND lors de la préparation des listes de candidats n’ont donné lieu à aucune discussion sérieuse sur les questions qui préoccupent la population.

Un autre élément pourrait expliquer l’indifférence populaire pour les élections du 17 mai. Elles se tiennent quelques semaines après le retentissant procès de l’affaire Khalifa. A l’occasion de ce procès, les Algériens ont découvert, ébahis, que les nouvelles maffias financières sont plus voraces que les anciennes: des centaines de millions de dollars, essentiellement des dépôts des caisses sociales, avaient été détournés vers les comptes personnels du patron de Khalifa Bank à l’étranger.

La corruption épuise les énormes ressources du pays mais les corrompus ne sont pas uniquement des hommes d’affaires. Certains sont d’honorables élus de la nation. Quelques jours avant l’ouverture de la campagne, l’hebdomadaire El Mouhaqiq a révélé une dizaine d’affaires de corruption impliquant des membres de l’Assemblée actuelle. A quoi bon voter si c’est pour enrichir d’autres inconnus? se demandent les électeurs, désenchantés. Le soir du 17 mai, ils apprendront probablement qu’à leur insu, ils se sont massivement rendus dans les centres de vote «pour accomplir leur devoir civique». Ils s’en étonneront et cela achèvera de les convaincre que pour de véritables élections démocratiques en Algérie, il faudra certainement repasser. Yassin Temlali
(12/05/2007)
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