Elections législatives algériennes du 17 mai: «crise du changement» | Yassin Temlali
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Yassin Temlali   
 
Elections législatives algériennes du 17 mai: «crise du changement» | Yassin Temlali
Abdelnasser Djabi
« La marginalisation du Parlement explique le désintérêt populaire pour les législatives du 17 mai »

Vous étudiez les processus électoraux en Algérie depuis le début des années 90. Quelles sont les spécificités de l’élection législative du 17 mai 2007?
Abdelnasser Djabi: Je ne crois pas que ces élections se distinguent fondamentalement d’autres scrutins récents. Les mêmes forces qui ont participé aux législatives de 2002 y participeront. Il y a de fortes probabilités que leurs résultats consacrent la configuration actuelle de la scène politique algérienne, dominée par les «partis présidentiels», le FLN et le RND, suivis des partis islamistes. Si cette configuration est consacrée, il est peu probable que les performances médiocres de l’Assemblée actuelle puissent s’améliorer.
Les élections du 17 mai ne déboucheront sur aucune rupture significative. Il y a, en Algérie, une «crise du changement». La crise du système est réelle, mais il n’y a pas de projets alternatifs crédibles. Le mouvement social, qui se présentait comme une alternative, a échoué. Le mouvement religieux radical, s’est greffé sur lui et l’a conduit vers la violence. Le mouvement culturel berbère (MCB), une des composantes de ce mouvement social, est lui aussi dans l’impasse. Il était constitué d’un impressionnant réseau associatif et avait un encadrement de qualité. Ce n’est plus le cas maintenant!

Cette crise du changement, conjuguée à la faiblesse de la culture politique des élections, explique le désintérêt populaire pour le scrutin du 17 mai, perçu par la majorité des Algériens comme une pure formalité. L’Algérie a vécu, entre 1990 et 1992, une période bien différente. Le mouvement religieux radical et le mouvement berbère avaient même réussi à mobiliser les jeunes, jusque-là peu intéressés par le vote.

Le Front des forces socialistes (présidé par Hocine Ait Ahmed) appelle au boycott, mais des forces influentes en Kabylie, qui avaient boycotté les législatives de 2002, participeront au scrutin du 17 mai: le Rassemblement pour la culture et la démocratie (présidée par Said Sadi) et une fraction du «Mouvement citoyen» qui a dirigé les contestations de la jeunesse kabyle en 2001-2002...

Il ne faut pas mythifier la Kabylie. La Kabylie a des spécificités, certes, mais, on y retrouve les mêmes courants et sensibilités politiques qui existent dans d’autres régions. Les ambitions politiques des élites kabyles sont de moins en moins régionales, de plus en plus nationales. Ces élites se retrouvent au sein du FFS et du RCD aussi bien que dans le «Mouvement citoyen». Une bonne partie de la bourgeoisie kabyle affiche aussi des ambitions nationales franches : un industriel comme Issad Rebrab n’a aucun intérêt à s’enfermer dans un quelconque carcan régional. Bien au contraire.

Ces élites et cette bourgeoisie kabyles se battent pour être représentées dans les institutions nationales. Le boycott général des élections de 2002 en Kabylie symbolise un moment particulier, celui de l’émergence d’une force sociale marginalisée, la jeunesse, qui ne sentait pas représentée par les partis traditionnels de la région (FFS et RCD) et aux pressions de laquelle ces derniers ont cédé.

L’appel du FFS au boycott est difficile à comprendre. A la fin du mandat de la future Assemblée, il se sera absenté de l’espace législatif pendant dix ans entiers, ce qui équivaudra, pour beaucoup d’Algériens, notamment les plus jeunes, à sa disparition pure et simple de la scène. Qui, au sein du FFS, a décidé de ce boycott? Cette décision a-t-elle été le fruit d’une véritable concertation? La question pose en réalité le problème du fonctionnement des partis dans leur ensemble, dans lesquels les décisions ne se prennent pas toujours suite à un débat démocratique, ouvert. Il me semble que le FFS vit un conflit entre le courant représenté par sa direction historique, en l’occurrence Hocine Ait Ahmed, et un autre courant, qui représente ses forces réelles, présentes essentiellement en Kabylie. Les couches moyennes (universitaires, médecins, etc.) au sein de ce parti ne peuvent qu’être favorables à la participation.
Le boycott les empêche d’occuper leur place dans la vie politique institutionnelle.

Vous regrettez la «faiblesse de la culture politique des élections». Qu’entendez-vous par là?
Ni chez les individus ni au sein des groupes, on ne voit s’opérer d’«accumulation politique», de capitalisation des expériences électorales passées. C’est pourquoi il est quasiment impossible de prévoir leur vote. Leurs préférences politiques changent en permanence. La carte politique algérienne demeure instable. Elle peut se transformer radicalement si la gestion politico-médiatique de la vie partisane change de façon radicale. Une plus grande liberté de débat, notamment dans les mass-médias, ne resterait pas sans effet sur les résultats des élections. Si elle s’instaure comme une tradition, cette liberté aidera à former une nouvelle culture électorale, plus stable, mieux enracinée.

Il faut dire que la faiblesse de la culture politique des élections renvoie à un problème plus profond. La culture de l’alternance manque déjà au sein des partis. Au FFS comme au RCD, le changement prend la voie de la scission ou de l’exclusion. Au RND et au FLN, il prend la voie du putsch. Le discrédit des élections a, en réalité, une profondeur historique. La Guerre de libération nationale, un acte fondateur dans l’histoire contemporaine de l’Algérie, a symbolisé une rupture avec le courant électoraliste au sein du Parti du peuple algérien (PPA, parti nationaliste, NDLR). Il y a, en Algérie, un discours qui tire sa légitimité de cette confrontation, qui a eu lieu il y a plus de 50 ans, entre les partisans de l’action révolutionnaire et les tenants de la «solution électorale». Ce discours discrédite le politique.
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La situation sécuritaire s’est dégradée ces derniers mois. Quelle influence pourrait-elle avoir sur le déroulement de la campagne électorale et du vote?
La situation sécuritaire n’aura pas une grande influence sur le déroulement du vote ni sur son issue. L’Algérie a vécu par le passé des situations bien pires. Certes, les derniers attentats, notamment ceux du 11 avril à Alger, semblent sophistiqués du point de vue des moyens utilisés et des cibles visées, mais ils sont le fait de groupes résiduels, qui ne jouissent plus de l’appui populaire dont ils bénéficiaient autrefois. Si forte abstention il y a, elle s’expliquera par d’autres raisons, sociologiques, et non par l’influence de leur discours ou de leurs actions militaires sur l’électorat.

Les moyens dont disposent les groupes armés islamistes sont faibles quoiqu’il y paraisse. Ils ne peuvent pas frapper partout en même temps. En revanche, la recrudescence des attentats pourrait re-faire de la question de la violence et du terrorisme un thème central de la campagne électorale.

Le FLN a connu une véritable «bataille pour les candidatures». Les cadres écartés de ses listes mènent une fronde publique contre la direction. D’un point de vue sociologique, que signifient une telle bataille?
Beaucoup de partis, notamment le FLN, le RND et le MSP (islamiste modéré, NDLR) ont connu ce que vous appelez des «batailles pour les candidatures», qui reflètent une lutte sans merci pour le pouvoir entre les élites qui les composent. Ces élites sont généralement issues de couches pauvres ou de couches moyennes, dont le poids économique et la position symbolique dans la société n’ont cessé de se dégrader. Leur seul patrimoine est, en réalité, leur niveau d’instruction. Le système politique en Algérie est un système rentier qui leur offre des possibilités d’ascension sociale et il n’est pas question, pour elles, de rester en dehors de ce système. Arracher un siège au Parlement permet une promotion d’autant plus intéressante et rapide que le pays connaît une aisance financière sans précédent. La culture égalitariste algérienne renforce ces convoitises : les nouveaux prétendants à la députation disent aux anciens députés: écartez-vous, c’est notre tour.

Les législatives ne sont pas perçues par ces élites comme une confrontation entre programmes concurrents. Les candidats potentiels écartés des listes du FLN ne représentent pas des sensibilités politiques. Ils représentent leurs propres ambitions personnelles, rien de plus. Il n’y a pas, dans la majorité des partis, de courants constitués autour de propositions de solutions aux questions sociales, économiques et culturelles. Il est de notoriété publique que la lutte pour les candidatures au sein du FLN ou du RND n’a pas tourné autour de la privatisation, de la réforme de l’école ou du rôle de la diplomatie algérienne en Afrique!

On a vu se constituer ces derniers mois un «mercato» électoral, dans lequel les positions de tête de liste se vendaient et s’achetaient. Quelle lecture faites-vous de ce phénomène?
On a pu constater ce phénomène, pour la première fois, à l’occasion des élections partielle du Sénat, il y a quelques mois. Son apparition reflète celle de couches sociales nouvellement enrichies, qui ont profité de l’aisance financière des dernières années pour accumuler des capitaux colossaux en un temps record. Le poids social de ces couches se manifeste, politiquement, en période électorale. Elles sont à l’origine d’un véritable phénomène de corruption de la vie politique.

Ces nouveaux riches tentent d’acheter le prestige social que leur fortune s’est avérée incapable de leur offrir. En achetant des «places» sur les listes de candidatures, ils font un «investissement»… En payant un milliard de centimes pour occuper la première position sur une liste, un entrepreneur fait en somme un bon «placement». Une fois élu, s’il sait utiliser le prestige de son statut et sa proximité des cercles du pouvoir central, il peut par exemple obtenir des marchés publics qui se chiffrent à des milliards de dinars. En plus, le statut de député lui garantit une certaine immunité.

La scène politique est peuplée de partis microscopiques qui, la plupart du temps, hibernent et ne se réveillent qu’à l’occasion des élections. L’existence de ce genre de parti est en elle-même un signe de dégénérescence de la vie politique. Ceci, sans parler du rôle que jouent ces partis dans la constitution du «mercato électoral» que vous évoquez: certains d’entre eux n’hésitent pas à monnayer les premières positions sur leurs listes ! Cela ne veut pas dire, bien entendu, que les grands partis soient indemnes de toute corruption.

Peut-on parler d’une sociologie des élections algériennes?
Il existe peu d’études scientifiques sur les élections algériennes. Il faut dire que la constitution d’une «sociologie des élections» est contrariée par le peu de crédibilité des résultats électoraux et par la rareté des ressources statistiques. Cependant, quelques tendances lourdes se sont confirmées au fil des scrutins qu’a connus le pays ces dernières années.

La première: les citadins votent peu, si l’on excepte la période 1990-91. La seconde: la participation est importante dans les régions rurales, où le poids de l’administration - mais aussi des notabilités locales – reste écrasant. La troisième est le désintérêt des jeunes pour le vote. La quatrième est la faible présence féminine aussi bien dans les listes en lice que dans les opérations de vote à proprement parler. La cinquième tendance est la vitalité des structures traditionnelles (la tribu, clan, etc.): ces structures ressurgissent avec force dans les périodes électorales et s’impliquent dans la sélection des candidats et la diffusion des consignes de vote; tous les partis, les partis islamistes compris, tiennent compte des appartenances tribales dans les régions où elles continuent d’être déterminantes.

Les résultats des élections sont souvent truqués en Algérie. Peut-on dès lors considérer leurs résultats comme un indice de l’évolution de la scène politique?
Il me semble que les partis n’évoquent plus l’éventualité du trucage des résultats, ce qui s’explique par le vote, en 2004, d’une loi amendant le Code électoral. Cette loi a supprimé les bureaux de vote spéciaux et accordé aux représentants des candidats en lice le droit de contresigner les PV des votes avant leur transmission à l’administration, etc.

Un autre élément explique la réduction des possibilités de trucage: l’affaiblissement du rôle du Parlement dans l’animation de la vie politique. L’Assemblée élue le 30 mai 2002 n’a pas pris d’initiatives législatives importantes. Elle n’a proposé elle-même qu’une seule loi! Tous les autres textes qu’elle a votés ont été élaborés par le gouvernement ou par la Présidence de la République. Son fonctionnement a également été marqué par un fort absentéisme des députés. Le Parlement n’a pas encore réussi à s’imposer comme un centre de décision politique. Preuve en est que l’Assemblée actuelle est présidée par un personnage qui a peu de poids dans le système politique, Amar Saidani, qui, du reste, n’est pas candidat sur les listes de son parti, le FLN.
________________________________________________________________ Abdelnasser Djabi est enseignant à l’institut de sociologie de l’université d’Alger. Il est également chercheur au Centre de recherche en économie appliquée pour le développement (CREAD, Alger).
________________________________________________________________ Interview réalisée par Yassin Temlali
(texte traduit de l’arabe)
(16/04/2007)
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