Les attentats du  11  avril à Alger. Un coup porté à la politique de «réconciliation nationale» | Yassin Temlali
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Yassin Temlali   
  Les attentats du  11  avril à Alger. Un coup porté à la politique de «réconciliation nationale» | Yassin Temlali Les attentats qui ont endeuillé Alger le 11 avril n’ont pas été un coup de tonnerre dans un ciel serein. Depuis le début du mois, pas moins de trente-trois personnes, dont quinze membres des forces de sécurité, ont été tuées dans des attaques revendiquées par le Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC).

L’armée mène depuis près de trois semaines de vastes opérations de ratissage dans les montagnes de Béjaïa (Est), de Biskra (sud-est) et d’Ain Defla (Ouest), contre les maquis de cette organisation, qui a refusé de déposer les armes dans le cadre de la «politique de réconciliation nationale» du Président Bouteflika.

Un des deux attentats a ciblé la Chefferie du gouvernement, ce qui est une première en près de douze ans. Depuis 1995, lorsqu’une voiture piégée a explosé à Club des Pins (une résidence officielle de la banlieue algéroise), aucun symbole de l’Etat central n’avait été attaqué par les rebelles islamistes. Le symbolisme de la cible, le Palais du gouvernement, situé en plein centre d’Alger, porte un coup douloureux au discours officiel sur l’extinction imminente de la guérilla islamiste. Le GSPC frappe non seulement dans l’arrière-pays rural ou dans la banlieue algéroise, mais aussi au cœur de la Capitale, censée être protégée par un dispositif musclé de barrages, de patrouilles et de réseaux de renseignement. Un gouvernement qui s’avère incapable de protéger son propre siège peut-il protéger les civils dans les régions de l’intérieur ?

Les attaques du 11 avril auront de lourdes conséquences politiques. Elles pourraient être à l’origine d’un changement sensible du rapport de forces entre les différentes fractions du régime. Elles apportent une eau inespérée au moulin des cercles opposés à la réconciliation nationale, marginalisés depuis le limogeage, fin 2004, du Chef d’état-major de l’Armée, le général de corps d’armée Mohamed Lamari, et de quelques autres généraux «éradicateurs».

L’évolution du rapport de forces interne au pouvoir pourrait se traduire par le renforcement du Rassemblement national démocratique (RND), présidé par l’ancien Chef du gouvernement, Ahmed Ouyahia, au détriment de l’autre «parti gouvernemental», le FLN, dirigé par le Chef du gouvernement actuel, Abdelaziz Belkhadem.

L’ombre des attentats plane sur les législatives
Le FLN est le principal soutien à la «politique de réconciliation nationale», dont il a fait le label de son alignement total sur la gestion bouteflikienne. Bien qu’il appuie officiellement le programme du Président, le RND conserve, lui, de fortes attaches avec les fractions «éradicatrices» du régime, rétives à l’amnistie accordée aux islamistes qui déposeraient les armes. Ce parti reste marqué par les circonstances particulières dans lesquelles il a été fondé, en 1997, lorsque les soutiens du pouvoir algérien se recrutaient essentiellement au sein des services de sécurité et des «groupes de légitime défense», milices formées dans le cadre de la «lutte antiterroriste».

Si le gouvernement n’a pas tort d’affirmer que les attentats du 11 avril visent à mettre en échec la politique de réconciliation, son discours sur la volonté du GSPC de torpiller les élections législatives du 17 mai 2007 paraît assez peu crédible. Le calendrier militaire de cette organisation dépend moins du calendrier politique algérien que de son degré de préparation et de coordination avec des organisations «sœurs», au Maghreb et en Europe.

Cependant, l’exécution de ces attaques quelque cinq semaines avant les législatives marque encore plus nettement le climat pré-éléctoral surréaliste qui prévaut dans le pays. Alors qu’actions islamistes et opérations militaires contre les maquis du GSPC se succédaient, un «mercato électoral» se mettait en place, dans lequel les positions de «têtes de listes» se vendaient et s’achetaient comme une marchandise. La «bataille pour les candidatures» n’a épargné ni les «partis officiels», le FLN et le RND, ni les partis islamistes légaux. Au sein du FLN, elle a pris la forme d’une fronde qui ne cesse de s’amplifier, animée par des apparatchiks dont la candidature a été rejetée par la direction du parti.

L’onde de choc de l’invasion de l’Irak
Les attentats du 11 avril ont eu lieu le lendemain d’attaques qui ont fait plusieurs morts à Casablanca. La quasi-simultanéité des actions islamistes au Maroc et en Algérie et leur exécution dans chacun des deux pays par des « kamikazes » accréditent la thèse d’une « branche maghrébine d’Al Qaida », dont le GSPC, fort d’une expérience « guérillériste » de dix ans, serait le noyau. Cette organisation maghrébine unique aurait des ramifications en Mauritanie et en Tunisie, où, en janvier 2007, un groupe qui se préparait, selon les autorités, à passer à l’action, a été démantelé.

Le GSPC, fondé par des éléments islamistes qui ont quitté en 1998 le Groupe islamique armé (GIA) pour se démarquer des massacres qu’il perpétrait contre les civils, semble s’être transformé en la section algérienne d’un mouvement transnational. Des cellules de recrutement de combattants pour la résistance irakienne continuent d’être découvertes. Les autorités algériennes accusent le GSPC d’être derrière leur constitution dans plusieurs régions du pays.

La filiation internationale du GSPC est la preuve que l’effet de l’invasion de l’Afghanistan et de l’Irak par l’armée US ne se limite plus au Proche et Moyen Orient. Elle constitue, en même temps que la force de ce groupe, sa principale faiblesse. Elle est une force dans la mesure où elle lui offre des possibilités de soutien humain et logistique de la part de réseaux islamistes, au Maghreb et en Europe. Elle est une faiblesse en ce sens où l’inscription de son action dans le cadre d’un djihad «pan-islamique» achève de le détacher de la réalité algérienne. Le GSPC n’a de programme pour l’Algérie que celui d’un «Etat islamique au bout du fusil», d’une «lutte sans merci contre les valets algériens des Croisés». L’issue de sa guérilla ne dépend plus seulement de l’action des services de sécurité. Elle dépend aussi de l’issue de la guerre en Irak et en Afghanistan. Yassin Temlali
(12/04/2007)
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